Les nouvelles routes de la soie

Les images d’un Xi Jinping se posant en rempart du libre-échange contre un Trump tenté par le repli auront marqué l’édition 2017 du forum de Davos. Que le secrétaire général du Parti communiste chinois s’offre cette coquetterie est assurément le signe d’un changement d’époque. La Chine ne se présente plus modestement comme « l’atelier du monde » pour attirer des investissements étrangers, elle est désormais à l’offensive sur la scène internationale où elle entend participer, de plain-pied avec les autres puissances, à l’élaboration des règles du jeu.


Alice Eckman (dir.), La Chine dans le monde. CNRS, 265 p., 23 €


Aux États-Unis, ce virage n’en finit pas de susciter des études sur le degré de la « menace chinoise ». On y admet communément le risque d’un conflit à venir, que l’historien de Harvard Graham Allison présente sous la forme du « piège de Thucydide » : une guerre rendue inéluctable, si rien n’est entrepris pour l’éviter, par l’antagonisme qui oppose la puissance établie et la puissance émergente – Sparte et Athènes hier, les États-Unis et la Chine aujourd’hui [1].

L’un des mérites de La Chine dans le monde, paru cette année aux éditions du CNRS sous la direction d’Alice Eckman, est de se situer dans une tout autre perspective : son but est d’analyser, non le degré de la « menace chinoise » ou les risques de conflit qu’entraîne la perception d’une « menace chinoise », mais de mettre au jour les déterminants de la politique étrangère de Xi Jinping. Cette approche salutaire donne à voir la mécanique d’une diplomatie que l’on observe souvent dans ses déclinaisons pratiques par continent, sans en avoir de vision d’ensemble.

Il est vrai qu’il est plus aisé de la saisir dans sa cohérence depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en novembre 2012. Jean-Pierre Cabestan, dans le chapitre « L’activisme diplomatique de Xi Jinping », montre comment la politique étrangère, autrefois éclatée entre de multiples acteurs, a été centralisée dans les mains du Bureau politique ; le ministère des Affaires étrangères y tient un rôle secondaire.

La politique étrangère ne fait qu’un avec la politique de défense et de sécurité : Xi Jinping, également président de la commission militaire centrale du Parti, a engagé une réorganisation de l’armée dont la finalité, explique Antoine Bondaz dans « Une modernisation militaire au service du Parti et du pays », est d’augmenter sa capacité de projection. La base militaire de Djibouti, depuis février 2016, symbolise la volonté nouvelle de la Chine d’un engagement sécuritaire massif hors de sa sphère traditionnelle d’influence, l’Asie-Pacifique.

Il en va de même de la politique commerciale : fini le temps de Jiang Zemin et de Hu Jintao où les entreprises chinoises partaient, en ordre dispersé, à l’assaut des marchés extérieurs ; pour elles, il existe dorénavant un cadre, le volet économique des « Nouvelles routes de la soie », dont Françoise Nicolas retrace l’historique.

Que Xi Jinping commande à la diplomatie, à la défense et au commerce n’a pas de quoi surprendre dans un État-parti sinon que la « prééminence du Parti » (littéralement, « la direction du Parti », « dang de lingdao ») s’affiche, plus aujourd’hui qu’hier, comme la clé de voûte organisationnelle du régime ; ce qui est nouveau est la manière dont Xi Jinping tire profit de leur étroite articulation pour réussir cette nouvelle phase d’ouverture de la Chine au monde. C’est dire la priorité stratégique accordée à ce projet.

Alice Eckman (dir.), La Chine dans le monde.

Les auteurs de l’ouvrage passent en revue, de manière rigoureuse et méthodique, les déterminants de cette politique étrangère à partir de l’approche chinoise en cercles concentriques : facteurs domestiques, régionaux et internationaux. Il en ressort que sa transformation s’explique d’abord par le facteur économique. « L’ambition de Xi Jinping », explique Françoise Nicolas, « est de faire passer la Chine d’un modèle de croissance fondé sur les exportations et l’investissement, et donc fortement dépendant de la demande extérieure, à une stratégie de croissance appuyée sur la consommation intérieure, mais aussi l’innovation. » Ce changement de modèle économique s’impose du fait d’un « net ralentissement de la croissance ». Pour faire bref, la stratégie suivie dans les années quatre-vingt a porté ses fruits : l’accueil d’investissements étrangers dans quelques zones de la côte sud-est a fait sortir la Chine de la pauvreté dans laquelle l’avait plongée l’isolement maoïste. À partir de la fin des années quatre-vingt-dix, les gains de croissance engrangés ont été réinvestis à l’étranger, pour la plupart dans des pays à risques d’où la Chine importe également massivement des ressources énergétiques. La crise libyenne de 2011, qu’analysent Agatha Kratz sous l’angle de la prise en compte du risque-pays et Mathieu Duchâtel sous celui de la protection des ressortissants à l’étranger, illustre les revers qu’elle a pu y connaître ; les pertes essuyées ainsi que le rapatriement en catastrophe de plus de 35 000 ressortissants ont représenté une rude expérience dont elle a tiré les conséquences, y compris en assouplissant l’un des principes cardinaux de sa diplomatie, la non-ingérence. Xi Jinping, résume Alice Eckman, procède par « internationalisation de ses réformes nationales ». Par exemple, la Chine populaire, développe John Seaman dans « Énergies, matières premières et ajustements de la politique étrangère », se pose en champion d’une transition énergétique qu’elle engage chez elle pour réduire sa vulnérabilité aux importations de pétrole.

Sécurité des approvisionnements en ressources énergétiques, sécurité des investissements et des ressortissants à l’étranger, volonté de trouver des débouchés pour les surcapacités apparues dans l’industrie de la construction et d’aller vers une économie en forte valeur ajoutée, voilà ce qui est à l’origine de l’opération des « nouvelles routes de la soie » (« yidai yilu ») lancée en 2013. Si le tracé des routes terrestres et maritimes envisagées traverse plus de 65 pays, la direction en est claire : l’Europe. Les « nouvelles routes de la soie » représentent un cadre structurant tout autant qu’une mise en récit. Cet intitulé renvoie non seulement à un passé mythique, celui des bazars où Orient et Occident échangeaient produits exotiques, idées et savoir-faire, mais aussi à l’image d’un empire chinois qui constituait l’un des centres intellectuels, techniques et artistiques, sinon le centre, du monde.

Car le développement économique n’est pas l’unique déterminant de la nouvelle politique étrangère de la Chine. Le PCC ne l’a d’ailleurs jamais conçu comme une fin en soi ; il est un moyen d’asseoir sa légitimité auprès d’une population que ne séduit plus l’aventure de la sobriété maoïste et d’une communauté internationale qui a trop longtemps considéré la Chine populaire comme un pays en développement. Xi Jinping, et c’est peut-être là qu’est véritablement le tournant, a rompu avec la stratégie de « profil bas » (« taoguang yanghui »). Appliquée dans les années quatre-vingt, elle a été théorisée, nous apprend Alice Eckman, par Deng Xiaoping après les vives réactions internationales aux massacres de Tian’anmen en 1989. En chinois, l’expression « taoguang yanghui » désigne le fait d’accumuler de la puissance dans l’ombre en attendant son heure. Il semblerait que cette heure soit venue. Depuis Pékin, le Brexit de juin 2016 est vu comme une entaille sérieuse à la solidarité européenne ; le repli des États-Unis après l’élection de Donald Trump en novembre 2016 lui profite. Révolutions de couleur des années 2000, printemps arabes de 2011, le moment n’est plus aux mouvements de contestation dont la Chine populaire craignait la propagation en son sein. À Pékin, la situation semble favorable pour sortir de l’ombre et passer à l’offensive.

Cela se manifeste par un approfondissement des initiatives prises sous Hu Jintao. Elles sont détaillées dans l’ouvrage : implication dans la gouvernance mondiale que la Chine populaire entend réformer à son avantage – envoi de troupes combattantes dans le cadre d’une mission des Nations unies pour la première fois en 2014 ; création de nouvelles institutions multilatérales, dont la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures en 2014 ; multiplication des forums annuels de haut niveau déclinés selon une thématique – la sécurité, l’économie – ou régionaux – le forum Chine-pays d’Europe centrale et orientale, dit « 16+1 », créé en 2012, qui déplaît tant à l’Union européenne en est un exemple ; promotion de nouvelles normes internationales à travers des classements – le plus célèbre est le classement des universités, de Shanghai – et promotion d’une « solution chinoise » (« zhongguo fang’an ») dans les pays en développement.

Alice Eckman (dir.), La Chine dans le monde.

Deng Xiaoping, en 1976

Avec raison, Alice Eckman note, en introduction, que la politique étrangère est « souvent considérée à tort comme exclusivement pragmatique ». On ne peut plus ignorer l’importance qu’y prend l’idéologie, tant Xi Jinping la met en avant, dans ce domaine comme ailleurs ; elle aurait peut-être mérité un chapitre. La politique étrangère de la Chine est plus profondément stratégique. Les compromis sont vus comme des replis temporaires, un moyen d’atteindre un but qui, fondamentalement, n’a pas changé depuis la fin du XIXe siècle : bâtir « un pays prospère et une armée puissante » (« fuguo qiangbing ») et « laver l’affront » de « traités inégaux ». Ce discours prend, dans une Chine devenue communiste, un tour anti-impérialiste dirigé en premier lieu contre les États-Unis. C’est son magistère que la Chine conteste, voire cherche à remplacer.

Les objectifs prioritaires de la politique étrangère de Xi Jinping sont connus. Ils ont été énoncés, lors du XVIIIe Congrès d’octobre 2012 ; il s’agit de construire « un nouveau type de relations internationales caractérisées par la coopération gagnant-gagnant » (« hezuo gongying de xinxing guoji guanxi ») – autrement dit, de substituer à la logique de « l’alliance » américaine entre un fort et un faible celle du « partenariat » chinois entre égaux ; de « participer de manière « constructive à la gouvernance mondiale » (« jianshexing canyu quanqiu zhili ») – soit, piloter la réforme de la gouvernance mondiale, et non plus seulement y concourir, pour ne pas la laisser aux mains des États-Unis ; et, enfin, de bâtir « les nouvelles routes de la soie » pour se dégager de l’interdépendance financière et économique avec les États-Unis. La quête de parité stratégique avec les États-Unis est le pivot de la « pensée de Xi Jinping » sur la « diplomatie de grande puissance aux caractéristiques chinoises » (« zhongguo tese daguo waijiao »).

Les États-Unis sont la référence incontournable de « la grande puissance » à laquelle la Chine populaire emprunte son vocabulaire. Pendant du rêve américain, « le rêve chinois » (« zhongguo meng ») prend la forme, au niveau collectif, de la « grande renaissance de la nation chinoise » (« zhonghua minzu weida fuxing »). Elle passe par la défense des « intérêts fondamentaux » (« hexin liyi ») de la Chine, c’est-à-dire de son territoire : frontières terrestres avec l’Inde, eaux territoriales disputées en mer de Chine, revendication de Taïwan dont la trajectoire démocratique et identitaire l’a éloignée du Continent autant que son économie l’y arrime, ancrage de Hongkong où se développe un mouvement revendiquant l’autonomie. Bâtir une nouvelle route de la soie est un projet avorté qu’avait porté Hillary Clinton, alors secrétaire d’État, pour l’Afghanistan en 2011.

Les « caractéristiques chinoises », c’est au premier chef le communisme sinisé. La pensée de Xi Jinping s’inscrit, expliquent ses exégètes en Chine populaire, dans la continuité de la « pensée de Mao Zedong » et de sa « théorie des trois mondes » (« sangeshijie lilun »). De fait, comme Mao Zedong qui voulait exploiter la contradiction entre le monde des superpuissances (États-Unis, URSS), le monde des pays développés (Europe, Japon) et le monde des pays socialistes, sous-développés et opprimés, Xi Jinping cible, avec les « nouvelles routes de la soie », les pays développés et, avec le discours sur la « solution chinoise », les pays en développement dont il recherche le soutien, pour contester l’hégémonie de la superpuissance, les États-Unis. Il y aurait bien des parallèles à tracer entre ce qui fut la diplomatie maoïste et la diplomatie de Xi Jinping pour remarquer qu’aujourd’hui, contrairement à hier, la Chine populaire, abandonnant la stratégie maoïste de développement endogène, a les moyens économiques de ses ambitions politiques.

Alice Eckman (dir.), La Chine dans le monde.

Xi Jinping © Thierry Ehrmann

Le communisme sinisé transparaît également à travers le concept de « communauté de destin pour l’humanité » (« renlei mingyun gongtongti »), dont on saisit mal l’importance théorique à première vue ; elle a manifestement été jugée grande puisqu’elle a été inscrite dans la Constitution lors de sa révision début 2018. Elle provient du Front uni – un concept que le Komintern a popularisé en Chine dans les années 1920 qui consiste en une sorte de dispense révolutionnaire, une structure et une politique. Par parenthèse, il aurait été intéressant d’y consacrer quelques développements puisqu’il constitue le canal principal par lequel le PCC mobilise la diaspora chinoise autour de ses objectifs. L’expression qui nous occupe est une reformulation d’une notion qui figure, dès les années quatre-vingt, dans la littérature du Front uni ; elle prolonge, explique-t-on en Chine populaire, la « véritable communauté » dont rêvait Marx. À l’origine, « la communauté de destin » (littéralement, « ensemble pour le meilleur et pour le pire », « rongru yugong ») était une offre faite à Hongkong dont la rétrocession se préparait : intégrer l’île au continent en conservant son économie libérale. Le premier responsable politique qui aurait utilisé l’expression remodelée ne serait autre que le directeur du Bureau des affaires taïwanaises en 2006. Quoi qu’il en soit, la diplomatie chinoise a célébré comme une victoire sa reprise dans une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies pour la première fois en mars 2017.

Les caractéristiques chinoises, c’est ensuite la mise au goût du jour de concepts philosophiques anciens censés former une « tradition chinoise ». La Chine  ancienne serait ainsi la seule civilisation à avoir pensé la mondialisation, le monde en tant que tel, avec le tianxia – littéralement « tout sous le ciel ». La ficelle paraît grosse : cette promesse universaliste, à voir la manière dont la Chine populaire défend ses « intérêts fondamentaux », sert un projet nationaliste : la Chine populaire pense le monde, effectivement, mais un monde ordonné selon ses propres valeurs, dont la liberté individuelle ne fait pas partie.

La Chine dans le monde, par ses analyses solidement documentées, inspire bien des réflexions sur la manière dont la Chine populaire fait du neuf avec du vieux. Les fondamentaux de sa politique étrangère et ses pratiques diplomatiques ont beau avoir changé, le but poursuivi reste le même : l’affirmation de la puissance. Y parviendra-t-elle ? Cela dépend, en grande partie, de la conjoncture internationale ; un retournement politique aux États-Unis changerait la donne. S’il ne s’en produisait pas, les « nouvelles routes de la soie » pourraient être condamnées par leur démesure, tant elles nécessiteront de coûteux investissements et de lourdes dépenses pour les sécuriser, sans compter que le projet pourrait, comme la « solution chinoise » dans les pays en développement, provoquer des réactions de rejet.


  1. Graham Allison, Destined for War: Can American and China Escape Thucydide’s Trap ?, Houghton Mifflin Harcourt, 2017.

Judith Bout

À la Une du n° 57