Singularité de l’État d’Israël

Le terrain est miné : chaque centimètre contient sa polémique, ses représentations hâtives et ses jugements partisans. Sur les terres d’Israël et de Palestine, les clivages idéologiques structurent jusqu’aux affrontements politiques des pays européens. Dans Les pingouins de l’universel, Ivan Segré, philosophe et talmudiste, s’efforce de faire œuvre de démineur : peut-on appliquer au conflit israélo-palestinien les mêmes catégories historiques et politiques qui servirent à penser et à mobiliser contre l’apartheid, le colonialisme ou l’impérialisme ? Et comment faire, dans le même temps, pour légitimer l’existence d’un « État juif » sans renier le principe d’une égalité politique et juridique entre les citoyens ? Tels sont les termes du combat intellectuel auquel se confronte ce juif d’extrême gauche, autrefois disciple d’Alain Badiou.


Ivan Segré, Les pingouins de l’universel : Antijudaïsme, antisémitisme, antisionisme. Lignes, 170 p., 16 €


Ivan Segré part d’un constat : des « Indigènes de la République » aux analyses d’Alain Badiou, le conflit israélo-palestinien est interprété à la lumière des luttes historiques menées par l’extrême gauche. Ainsi, l’État d’Israël devrait être compris comme un processus colonial semblable à celui mené par les puissances européennes au XIXe et au XXe siècle. Corrélat de ce colonialisme, l’État hébreu serait porté comme les empires européens par une visée impérialiste. Certains iront même jusqu’à évoquer un « génocide » de la part des sionistes, à la manière de celui que les nazis ont perpétré envers les juifs. Quand d’autres, enfin, ajouteront l’idée d’un État « apartheid » similaire à celui exercé par les Afrikaners d’Afrique du Sud entre populations blanche et noire. Ivan Segré répond frontalement : on ne saurait appliquer au conflit israélo-palestinien les catégories historiques et politiques du colonialisme, de l’impérialisme, du génocide ou de l’apartheid.

Segré rappelle, en effet, que le colonialisme introduit nécessairement une distinction entre la métropole et le territoire colonisé. La France a pu ainsi renoncer à ses colonies sans cesser de conserver ses territoires métropolitains. L’analogie ne fonctionne pas pour l’État d’Israël : il ne saurait se retirer des « territoires palestiniens » sans cesser d’exister en tant qu’État. L’antisionisme, en réduisant l’État hébreu à un État colonial, et en exigeant l’abolition des colonies, soutient donc une position radicale : à savoir la pure et simple disparition de l’État d’Israël.

De plus, Segré souligne combien le colonialisme européen s’articulait à une visée impérialiste dont l’objectif consistait à exploiter les populations indigènes en vue de rapatrier en métropole les richesses des territoires coloniaux. Là encore, la comparaison avec l’État d’Israël lui semble abusive : la Palestine du début du XXe siècle était un territoire pauvre et d’une faible densité de population. L’arrivée des sionistes permit au contraire d’augmenter la démographie arabe par l’introduction d’un système sanitaire plus perfectionné. Segré en conclut : « Le sionisme ne relève précisément pas d’un colonialisme ‟classique”, n’étant identifiable ni au colonialisme de peuplement (comme en Amérique ou en Australie), ni au colonialisme d’exploitation (comme en Afrique ou en Asie). Le sionisme relève d’une autre matrice, hétérogène au colonialisme européen, car, s’il est bien un colonialisme de peuplement, ce n’est toutefois pas la richesse matérielle du territoire, non plus que l’exploitation de la force de travail indigène qui fait le sionisme, mais un impératif national ». L’antisionisme voudrait ainsi plaquer les luttes historiques de l’extrême gauche sans tenir compte des spécificités du projet sioniste.

Ivan Segré, Les pingouins de l’universel

Dans ces conditions, peut-on parler de « génocide », comme le fait Gilles Deleuze dans un article de 1984 ? D’après Segré, l’antisionisme déraisonne lorsqu’il impute aux colons juifs l’extermination des populations indigènes en Palestine : « En 1918, on dénombrait 600 000 indigènes en Palestine ; en 2002, on dénombrait 4,2 millions de Palestiniens à l’intérieur des frontières de la Palestine mandataire, et 3,5 millions en dehors, soit un total de 7,7 millions de Palestiniens ». La récupération mémorielle est évidente : le nom même de « génocide » est la promesse d’une victoire idéologique, et potentiellement d’une victoire politique. Segré ne fait aucune impasse sur les guerres dévastatrices menées par Israël, mais il distingue soigneusement un conflit armé d’une élimination systématique.

C’est peut-être sur la question de l’apartheid que l’argumentation est le moins étayée. C’est qu’elle vient toucher aux engagements intimes de l’auteur. Segré commence par rappeler les mots de Ben Gourion lors de la proclamation d’indépendance de l’État d’Israël : « L’État d’Israël assurera une complète égalité de droits sociaux et politiques à tous ses citoyens, sans distinction de croyance, de race ou de sexe ; il garantira la pleine liberté de conscience, de culte, d’éducation et de culture ». Cependant, il accepte aussi le principe édicté par le sionisme politique et résumé par Golda Meyerson, à savoir « qu’il doit exister un endroit au monde où les juifs ne soient pas une minorité ». Comment alors concilier les valeurs d’égalité et d’universalité prônées par le socialisme avec la nécessité d’un « État juif » ? Comment être juif et socialiste ? Autrement dit : comment défendre en même temps l’idée d’un État juif rendu nécessaire par l’antisémitisme européen et arabe, et le principe d’une égalité de tous les citoyens dans ce même État ?

Les guerres, selon l’auteur, annulent les questions de principe : en 1977, dix ans après la guerre des Six Jours et à la suite de la guerre de Kippour en 1973, le parti travailliste perd les élections. Segré demeure lucide sur la nouvelle logique de la gouvernance israélienne : « L’offensive des armées arabes contre Israël, arrêtée, puis vaincue, a rendu dramatiquement sensible la nécessité d’une maîtrise militaire, défensive, de l’intégralité de la Palestine mandataire, du Jourdain à la mer, du Golan au Sinaï. […] L’appareil d’État appartiendra dorénavant à qui sait prévoir la prochaine offensive arabe. Chaque colonie juive sera conçue comme une ligne à la fois de défense et de conquête, placée et développée en fonction de considérations militaires d’une part, hydrauliques d’autre part ». La politique des principes s’est ainsi soumise à la politique des faits, la force et la sécurité primant sur la justice. Segré, en philosophe, résume les objectifs d’un militaire et homme politique comme Sharon : « Au fond, il est un disciple de Carl Schmitt : seule une décision relative à l’existence est souveraine, et non le respect d’une norme (qu’elle soit socialiste ou démocratique) ».

Le livre d’Ivan Segré conclut ainsi étrangement sur cette perspective d’un État binational et bi-linguistique, l’auteur étant convaincu qu’un État peut porter deux identités. Mais ces catégories de nation et de langue ont-elles encore assez de force et de pertinence pour combattre celles de « race » ou « d’indigène » que prônent l’antisémitisme et l’antisionisme ? Peut-on encore croire, comme le fait l’auteur, à un dialogue de raison, lorsque, précisément, les attaques sont menées au nom d’une « universalité » tronquée ?

Le sionisme d’inspiration socialiste avait rencontré les limites de l’universel en affirmant l’idée d’un « État juif ». L’antisionisme, lui aussi d’inspiration socialiste, s’est contenté du chemin inverse : il a affirmé l’idée d’État et celle d’universel pour mieux évincer la référence « juive ». Démarches bancales, à l’image de celle des pingouins.

L’impasse peut être ainsi résumée : tout comme il suffit d’une seule personne pour déclencher la guerre, il faut être au moins deux pour faire la paix. Cela vaut sur le champ de bataille comme dans le champ des idées.

Gabriel Perez

À la Une du n° 36