Plongeant dans l’énorme massif textuel que constituent les journaux, brochures, tracts et autres affiches de la contestation du début des années 1970, Jean-François Hamel entreprend, dans Les feuilles de l’après-mai, de montrer comment ces écritures militantes et collectives en France sont traversées par une inventivité extraordinaire qui en fait un épisode essentiel de l’histoire littéraire contemporaine.
Si les regards se sont beaucoup portés sur les dazibaos qui couvrirent les murs de la Sorbonne et des universités françaises en mai-juin 1968, l’après-mai, comme on le nomme, qui correspond aux années Marcellin, du nom du ministre de l’Intérieur qui occupa cette fonction de juin 1968 à février 1974, a été moins travaillé. Jean-François Hamel, déjà auteur de plusieurs ouvrages remarqués dont Nous sommes tous la pègre. Les années 68 de Blanchot (Minuit, 2018), s’est saisi de l’énorme corpus des écrits contestataires de ceux que l’on nommait alors les gauchistes, mais aussi de celles et ceux qui rejoignirent ce mouvement et qui, faute de parvenir à faire la révolution, voulaient changer la vie de tous les jours, les féministes, les prisonniers révoltés, les homosexuel·les… Dans Les feuilles de l’après-mai, ce chercheur en littérature propose une très fine analyse de ce corpus désormais conservé dans les archives, mobilisant une grille de lecture particulièrement originale dépliée avec élégance et largement illustrée.
Commençons par rappeler, pour les moins de cinquante ans, que sous le terme de « gauchisme » étaient en effet assimilées des idéologies, des cultures et des pratiques très différentes. Aux yeux du pouvoir, les gauchistes étaient l’ennemi à abattre, les fauteurs des troubles, les saboteurs de l’économie, les agitateurs de l’enseignement supérieur, les casseurs, ceux qui à partir de la loi anti-casseurs de 1970 devaient payer les dégâts des manifestations qu’ils organisaient. Si un point commun reliait les militants qui s’approprièrent vite ce qualificatif, c’était leur opposition à la bourgeoisie et au Parti communiste (PCF), dont ils ne manquaient jamais de dénoncer non pas tant l’héritage stalinien que le révisionnisme – à savoir son abandon de la perspective révolutionnaire.
Pour autant, la plupart partageaient la référence marxiste. Ils s’inscrivaient dans la longue histoire du mouvement révolutionnaire, avec ses multiples courants et mouvances. Marxistes léninistes, dont une large part de maoïstes, et trotskistes constituent le gros des troupes. Les anarchistes n’étaient pas non plus absents, comme dans le mouvement des prisonniers. Il existait ainsi une multitude d’« organisations » – on disait aussi alors de « groupuscules » – qui pouvaient rassembler pour certaines des milliers de personnes et pour d’autres à peine quelques dizaines de militant·es. Il y avait les puissantes Ligue communiste, Gauche prolétarienne (GP), Vive la Révolution (VLR), Lutte ouvrière, le Secours rouge, la Fédération anarchiste, mais aussi le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC), le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR), les Pays Travailleurs, le Front de Libération de la Jeunesse (FLJ), le Groupe d’information sur les prisons (GIP), le Groupe information asiles, et d’innombrables autres collectifs plus ou moins informels dont ceux de régionalistes bretons ou occitans… Le phénomène était tellement massif que le quotidien Le Monde y consacra une rubrique intitulée « Agitations ».
Le point commun de ces groupes est qu’ils avaient tous leur publication. Chacun publiait selon une régularité et une diffusion variables un bulletin ou un journal avec ses suppléments en fonction de l’actualité immédiate. Il arrive encore qu’on trouve sur les stands des brocantes des exemplaires de ces publications aux titres fameux : Action, La Cause du Peuple, Rouge, Pirate, Tout !, Intolérable, J’accuse, Les cahiers de mai, L’Humanité rouge, Tricontinental, Front libertaire, Comité d’Action des Prisonniers, L’Idiot international, Le Torchon brûle, Anticorps, Les Cahiers de la folie… Si la parole fut prise en 1968 selon Michel de Certeau, Hamel montre que c’est le pouvoir de l’écrit qui fut renversé dans les années suivantes. Ce n’est pas seulement le pouvoir que détient la bourgeoisie et sa presse réactionnaire, ni celui du législatif, mais c’est aussi, comme le rappelle l’auteur, la littérature elle-même qui est mise au rang des accusés, on veut la remiser : « la littérature au musée », après tout « la littérature, c’est un refoulement fondamental vis-à-vis de l’action », et puis, comme l’énoncent les Situs : « Le jour où la poésie sera descendue dans la rue, le jour où elle sera vécue, il n’y aura plus de poésie ni de littérature ! »

D’autres formes d’écriture prennent le dessus. Comment les caractériser ? Comment saisir ce renversement de l’écriture au singulier, individualisé dans la figure de l’auteur, en une forme collective inédite ininterrompue allant d’une affiche à un tract jusqu’à un éphémère bulletin ou un journal dont on pourra exposer dans une salle d’amphi la double page centrale ? Jean-François Hamel avance une thèse forte qui mobilise trois notions issues des sciences humaines et sociales – les écrits exposés, l’acte d’écriture et la prise d’écriture – qu’il déplie remarquablement dans les trois premières parties de son essai, proposant finalement une dernière analyse inédite et éclairante, celle d’écritures communes à partir du cas de trois « écrivain.es » : Guy Hocquenghem, Monique Wittig et Julien Blaine.
Hamel reprend la thèse partagée selon laquelle la culture écrite est d’une formidable présence en ce début des années 1970, mais, au lieu de se limiter comme beaucoup à noter qu’on « écrivait partout », le chercheur reprend les outils inventés par les historien·nes et paléographes des périodes antique, médiévale et moderne, pour les appliquer à cette période agitée. On a rarement vu un usage aussi précis de la notion d’écriture exposée d’Armando Petrucci pour la période contemporaine. Grâce à ses connaissances accumulées depuis ses premiers travaux sur 68, mais aussi grâce à un long et scrupuleux travail de dépouillement des multiples palimpsestes de ces années Marcellin, il montre comment graffitis, banderoles et autres sont reproduits dans les imprimés de ces groupes mais aussi comment ces imprimés deviennent des écrits exposés : Tout !, le journal de VLR, est lui-même conçu comme un mur sur lequel, par une alchimie graphique, différents écrits viennent cohabiter.
Et Hamel de montrer comment une manchette ou un mot d’ordre sur un tract devient un graffiti ou une affiche, abolissant les distinctions traditionnelles (jusqu’aux patrimoniales : sont-ce des objets, des livres ou des archives ?). Tout en s’inscrivant dans une tradition, celle initiée par la Commune, les écrits des gauchistes étendent les supports d’inscription, « reprennent la rue », mais aussi s’approprient de nouveaux espaces comme les toilettes publiques. L’auteur a de belles pages sur ce corpus – signalons qu’Alain Jaubert avait à l’époque publié un précieux livre chez Alain Moreau sur ces écrits.
C’est que l’écriture est pensée comme un acte, une « action » politique. L’auteur poursuit son analyse en mobilisant la notion d’actes d’écriture mise en avant par l’anthropologie de l’écriture, en particulier par Béatrice Fraenkel, à partir de la pensée pragmatique – « Dire, c’est faire » (John Austin). Cette seconde caractéristique est une manière de riposter aux mesures répressives qui précisément font des écrits des armes. Pour répondre à la saisie de certaines de ses livraisons, ou à son interdiction pure et simple, La Cause du Peuple s’incarne : Sartre, Beauvoir, Truffaut, Godard… vendent ses exemplaires sur les boulevards. Plus encore, l’écrit est performé : on bombe le mot « assassins » sur les convois de voitures Renault sortant des usines pour dénoncer l’assassinat de Pierre Overney aux portes de la Régie par un vigile engagé par la direction. Écrire relève de l’action directe. À Saint-Nazaire, aux chantiers de l’Atlantique, les luttes à l’intérieur sont « publiées » au dehors. Les ouvriers tractent en ville, recouvrent les murs du centre-ville. Le cri se fait entendre partout.
L’objet de la troisième partie du livre est précisément cette prise d’écriture dont on peut voir un symbole, relevé par Jean-François Hamel, dans la banderole que déploient les mutins de la prison Charles III de Nancy sur les toits de l’établissement : « on a faim ». Pour montrer la puissance de subjectivation de ce moment, le chercheur convoque la notion de « prise d’écriture » formulée par l’anthropologue Daniel Fabre (1947-2016). Hamel met en évidence l’élargissement de celles et ceux qui se mettent à écrire : les gauchistes – ce sont principalement des hommes qui jusqu’alors tenaient la plume, le pinceau, la machine à écrire – sont débordés par d’autres qui se soulèvent sans se référer forcément à Lénine, Trotski, Mao ou Bakounine. Iels parlent de leurs lieux : la cuisine de l’appartement où elles sont cantonnées, la « taule » dans laquelle iels travaillent huit heures par jour, la cellule de la prison où iels sont enfermé·es, la caserne où ils sont enrégimentés, le « placard » dans lequel on les tient en silence. L’écriture de chacun·e devient légitime, qu’on soit seul, trois ou vingt, le tract est légitime. Ce que montre le chercheur est que cette démocratisation est totale. Cette vague textuelle oblige la littérature à se remettre en question, selon lui. Certains font le dos rond, d’autres tournent la tête vers la rive opposée, mais il en est qui prennent la mesure de l’événement.
À la fin du livre, Jean-François Hamel, prenant ses distances avec Gilles Deleuze et sa littérature mineure, s’intéresse à ces figures (qui sont aujourd’hui beaucoup lues par la jeune génération). Il propose pour les caractériser la séduisante notion d’ « écritures communes ». On l’a dit, le chercheur en isole trois aux trajectoires très différentes : Guy Hocquenghem, Monique Wittig et Julien Blaine. Ce sont à ses yeux des figures significatives de l’attitude de cette littérature inédite qui n’endosse pas la figure prophétique de l’intellectuel mais prend acte, avec plus ou moins de distance, de cette nouvelle situation.

Si Guy Hocquenghem est un fervent trotskyste quand éclate la révolte étudiante, il « accompagne les mues du militantisme, contribuant à plusieurs journaux contestataires avant de se convertir à la littérature. Ces articles de l’après-mai, qu’il réunit à la veille de son entrée dans le champ littéraire, témoignent d’une forte singularisation stylistique » soutenant une critique virulente du gauchisme, et se constituant en figure du FHAR. Seconde figure sur laquelle s’arrête Hamel, Monique Wittig est une écrivaine reconnue par ses pairs, dont les livres sont publiés par les éditions de Minuit ; elle suspend provisoirement sa carrière littéraire pour militer au sein du MLF, auquel elle fournit un manifeste fondateur. « Sa seule et unique contribution au Torchon brûle révèle combien il est difficile de marier le formalisme littéraire et les activités d’agitation et de propagande en contexte gauchiste. » Le cas de Julien Blaine, appelé par le souffle libertaire de mai, est encore autre. Blaine déserte les revues d’art et met ses compétences littéraire et éditoriale au service des luttes sociales en animant un journal illustré où il chronique la presse libre.
Si la thèse de Jean-François Hamel est importante, c’est parce qu’il dessine un parallélisme avec le champ artistique, et notamment la peinture à la même période, analysé par Éric de Chassey, en particulier autour du cas Gérard Fromanger (Le désir est partout, Le Point du jour, 2019). On songe aussi en lisant Hamel à la Pictures Generation aux États-Unis dont certains des membres les plus talentueux décidèrent avec la survenue de la pandémie de sida de cesser leur activité critique ou artistique pour fonder Act Up.
Mais Les feuilles de mai n’est pas seulement un ouvrage érudit dans lequel les spécialistes souligneront certaines absences (Philippe Sollers, si présent en ce début des années 1970 avec la revue Tel Quel, est curieusement absent de cet essai ; il incarne pourtant une des voies que suit la littérature), il est aussi une proposition contemporaine, comme l’auteur le proclame au terme de son avant-propos : « Le passé n’explique jamais le présent, pas plus que la patience n’apaise l’urgence. Mais la rencontre des temps disjoints, la fulgurance des parallélismes historiques, la défamiliarisation du maintenant par l’autrefois sont nos rares fils d’Ariane dans le dédale de la vie politique. Enfin, il n’est jamais inutile de s’exercer à lire le présent entre les lignes du passé. » Avec cela aussi, nous sommes bien d’accord.
