Quand le sexe est entré dans la politique

Une remarquable biographie de Guy Hocquenghem, écrivain et militant homosexuel un peu oublié, offre l’occasion de revenir sur une époque où, dans la foulée de Mai 68, le sexe est entré dans la politique. Le travail d’Antoine Idier ne se limite pas au portrait d’un personnage, aussi attachant qu’irritant, dont il édite par ailleurs un recueil d’articles. Il restitue les enjeux et débats d’une période « folle » de notre histoire récente.


Antoine Idier, Les vies de Guy Hocquenghem. Politique, sexualité, culture. Fayard, 354 p., 22 €

Guy Hocquenghem, Un journal de rêve. Verticales, 318 p., 22 €


En France, la révolution sexuelle des années soixante éclata dans les années soixante-dix. Bien sûr, des signes, des pratiques et des théories hétérodoxes se manifestaient depuis longtemps, et témoignaient d’un changement d’ambiance. Mais le conformisme sexuel dominait encore les milieux à la pointe de la contestation. Ils n’ont été ébranlés sérieusement que par le grand chambardement de Mai qui libéra, entre autres, ceux qui se cachaient, ou n’osaient pas, ou n’étaient pas écoutés. Ceux-là prirent la parole, se libérèrent, non sans provocations. Dorénavant, ils pouvaient se comporter autrement.

Le désir homosexuel

Antoine Idier brosse un tableau pertinent de cette période (qu’il n’a pas connue) ; il rend compte d’une atmosphère et d’une liberté dont on n’a plus idée aujourd’hui. Se mélangeaient des désirs fous, le culte de l’insolence, des interrogations sur tout, et des propos révolutionnaires, dogmatiques ou imaginaires, face au conservatisme bourgeois. La revue Partisans, un des forums de ce moment [1], avait publié plusieurs dossiers retentissants intitulés « Sexualité et répression » (1966 & 1972) et proclamé l’année 1970 « Année zéro de la libération des femmes » (été 1970).

Du point de vue d’un jeune homosexuel (Hocquenghem est né en 1946), ce contexte devint une expérience émancipatrice. À un ami rencontré dans un café du Quartier latin juste après Mai, il proclamait : « Ce qui vient de se passer n’est pas une affaire de politique mais une affaire de civilisation, de changement de civilisation. » Idier retient deux moments dans la vie d’Hocquenghem qui résument ce changement. Avant Mai, c’était à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, bastion des maoïstes de l’Union des jeunesses communistes marxiste léniniste (UJC-ML), biberonnés par Louis Althusser. Hocquenghem était à la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR), une organisation trotskiste libertaire. Un jour, lors d’une assemble générale de l’UNEF, il fut apostrophé par un dirigeant étudiant de l’autre organisation trotskiste dogmatique, l’Organisation communiste internationaliste (OCI), lequel « se mit à hurler : “Et en plus H. est homosexuel. Votre groupe admet des petit-bourgeois dégénérés et vicieux”. » Ce fut un choc : « Mon cœur s’arrête de battre une seconde, a-t-il écrit plus tard, et puis j’éprouve une sensation glacée, étrange, – comme si on m’avait mis à nu devant tous. » Quand ses amis politiques lui demandèrent : « C’est vrai ? », le jeune révolutionnaire « rougit comme une jeune fille à barbe, comprenant enfin l’inconvenance de la question : ‘Tu es fou ! Quelle idée !’ Réponse dont j’ai encore honte un demi siècle après », confia-t-il dans son dernier texte autobiographique, L’amphithéâtre des morts.

Deuxième moment, après Mai, quand il traînait dans les réunions militantes qui s’échinaient à construire un parti révolutionnaire pour préparer le « grand soir », il s’en moqua. Avec ses amis, il n’a pas participé à la création de la Ligue communiste par les anciens de la JCR (avril 1969), s’est rapproché un temps des maoïstes de la Cause du peuple qui inventaient une révolution culturelle en Chine, et surtout a rejeté le « politisme ». Il voulait « faire la révolution en la vivant », selon une formule de Jean-Michel Gerassi, avec lequel il avait découvert la contre culture américaine lors d’un voyage en Californie l’été 1969. Reprenant le Do it ! de Jerry Rubin, il répétait : « laissez tomber », « ne gardez pas vos rêves pour demain. Ça vieillit mal… Ne nous laissons plus avoir : vivons maintenant. »

Antoine Idier, Les vies de Guy Hocquenghem.Politique, sexualité, culture, Fayard

Une affirmation qui l’a conduit à assumer publiquement son homosexualité, à ne plus en avoir honte mais à en faire un combat. Sentant « l’appel du sexe dans la forêt », il fut de ceux et celles qui fondèrent en mars 1971 le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR), à la suite du chahut d’une émission en public de Ménie Grégoire sur RTL consacrée à l’homosexualité. « Selon Hocquenghem, écrit son biographe, la naissance du FHAR est due “essentiellement à la brèche qui a été ouverte par le MLF”. Le féminisme “crée les conditions d’une nouvelle compréhension de ce qu’on appelle les luttes. On est femme avant d’être trotskyste ou maoïste, pourquoi pas pédé ?” Les deux mouvements partagent la même contestation du marxisme. » Et il s’y donna à fond. Il fut l’un des principaux auteurs du numéro 12 du « quinzomadaire » Tout ! Ce que nous voulons : Tout. Ce numéro historique consacré à la libération (homo)sexuelle est vendu dans le cortège du 1er mai 1971 qu’a rejoint le FHAR : « Au lieu de défiler dans l’ordre et la dignité, on dansait, on s’embrassait, on se caressait, on chantait » raconte-il ; « La lutte des classes passe aussi par les corps ». Lors d’un débat salle Pleyel sur le droit à l’avortement, Hocquenghem se fit remarquer par un journaliste qui lui proposa de publier son témoignage dans Le Nouvel observateur, ce qui donna un autoportrait en homosexuel, le 10 janvier 1972, un scandale et une grande audience. Un des premiers coming out.

En fait, ce moment marque, selon Idier, l’amorce d’un « retrait de l’exubérance collective. » Le jeune homme de 25 ans s’interrogea très vite sur la signification de cette affirmation dans l’ambiance permissive de ce début des années 1970 : « Tous les jours, écrit-il en 1973, je rencontre vingt types dont le regard m’apprend qu’ils parlent au représentant de l’homosexualité. » Plus fondamentalement, il en vint à mettre en cause la catégorie elle-même : « Ce qui pose problème n’est pas le désir homosexuel, c’est la peur de l’homosexualité » affirme-t-il dans son premier livre majeur Le Désir homosexuel (1972). Elle est une « fabrication du monde normal », une « catégorie psycho-policière. » Ce qui l’opposait à l’approche psychanalytique, que ce soit sous la forme freudo-marxiste de Reich et Marcuse, ou via le retour à Freud de Lacan. Il s’identifiait au contraire à l’économie libidinale et aux machines désirantes de Gilles Deleuze et Félix Guattari qui publiaient, au même moment, leur Anti-Œdipe (1973). Deleuze préfaça d’ailleurs le livre suivant, L’Après-mai des faunes (1974), et approuvait ces « doutes sur l’existence de l’homosexualité » tout en laissant entendre que le désir homosexuel pouvait être créateur de normes. Idier le reprend : « On aperçoit ce qui fait problème quand Hocquenghem prétend que certains comportements homosexuels, en eux-mêmes, seraient subversifs : les énoncés critiques deviennent tout simplement normatifs. C’est d’ailleurs une des explications aujourd’hui de l’engouement pour Le Désir homosexuel d’auteurs de la théorie queer qui sombrent dans les mêmes travers… »

Le polémiste des « années d’hiver »

Hocquenghem a fixé dans ses deux livres l’essentiel de sa pensée politique du désir – « désir de jouir quel que soit le système » – et de la révolution (homo)sexuelle. Devenu une personnalité médiatique, écrivain et journaliste, cela ne s’est pas fait pas sans heurts multiples avec d’autres composantes de l’Après-mai. Son biographe en retrace l’histoire, et en souligne les impasses ou ambiguïtés. Il s’est heurté par exemple aux féministes, y compris à une partie des lesbiennes du FHAR qui très tôt rejoignirent les « Gouines rouges » au sein du MLF. Elles reprochaient au FHAR une parole essentiellement masculine, elles rappelaient que « les rapports sexuels et affectifs » sont « des rapports de pouvoir » et regrettaient « une certaine image de la révolution sexuelle en prenant pour critère de base la jouissance, le plus de jouir. » Dans le n° 15 de Tout elles ripostaient par un « Votre libération sexuelle n’est pas la nôtre ! » Hocquenghem fut sensible à cette critique. Il admit la différence entre les deux idéologies, tout en considérant les deux mouvements, « alliés naturels ». Il faudrait citer aussi les attaques des anticolonialistes qui dénonçaient la fascination sexuelle, orientaliste voire raciste, d’homosexuels pour « les Arabes ». Hocquenghem leur répondit dans Tout ! en inversant le discours anti-Arabe des colonialistes : « Nous nous sommes faits enculer par des Arabes, nous en sommes fiers et nous recommencerons. » Il n’empêche, Idier ne cache pas son malaise à la lecture de L’amour en relief (1981), le premier roman d’Hocquenghem qui met en scène un jeune Tunisien, et ses formulations « ambiguës ».

Avec le « long hiver des années quatre-vingt » (Félix Guattari), quand « le champ des possibles » ouvert par Mai 68 se rétrécit, Hocquenghem perçut une « restauration » conservatrice, et s’en pris « aux anciens gauchistes », ses anciens amis, qui renonçaient à leurs utopies et érigeaient « leur trahison en modèle ». Cela donna un pamphlet en 1986, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, avec ce portrait du « Renégat » : « Il a le nez de Glucksmann, le cigare de July, les lunettes rondes de Coluche, le bronzage de Lang, les cheveux longs de Bizot, la moustache de Debray, la chemise ouverte de BHL et la voix de Kouchner. » Accusé d’antisémitisme, beaucoup ne lui pardonneront jamais cette diatribe, évidemment excessive, où il redoublait en insultes blessantes, voire odieuses, contre ceux qui soutenaient ou participaient au nouveau pouvoir socialiste. Ce qui l’isola encore.

Antoine Idier, Les vies de Guy Hocquenghem.Politique, sexualité, culture, Fayard

D’autant qu’au même moment, il s’est trouvé mêlé à des accusations injustifiées de pédophilie. Il avait publié en 1976-1977, avec René Schérer, un numéro spécial de la revue Recherches intitulé Co-ire, qui rassemblait des réflexions sur l’enfance. Les auteurs s’attachaient « à faire sortir les enfants de l’enfance » dans la lignée des travaux de Michel Foucault (Surveiller et punir, 1975 ; La volonté de savoir, 1976). Ils s’opposaient donc aux visions progressistes du moment qui définissaient un âge de l’enfance, mais surtout ils furent à l’origine, en 1977, d’une campagne en faveur d’une modification de la législation en vigueur qui « portait plus précisément, écrit son biographe, sur l’âge à partir duquel un mineur est présumé en mesure de donner son consentement à une relation sexuelle avec un majeur. (…) Il était également question de la répression de l’homosexualité [puisque le Code pénal] prévoit un âge du consentement différent si la relation est hétérosexuelle (15 ans) ou homosexuelle (18 ans ; 21 ans avant 1974). » Or, en 1982, une affaire éclata dans la presse, l’affaire dite du Coral, du nom d’un lieu de vie communautaire pour enfants et adolescents malades. Son animateur, « qui se référait à Félix Guattari, l’antipsychiatre David Cooper, Fernand Deligny et René Schérer », fut arrêté, accusé de pédophilie et de pornographie. Son accusateur faisait circuler dans la presse des photos compromettantes. Rapidement l’affaire se révéla une machination policière, les photos étaient truquées. Le dénonciateur fut inculpé de faux et usage de faux, les personnalités citées par la rumeur que reprit une partie de la presse pendant des mois, furent mises hors de cause. Dès le début, Hocquenghem organisa la défense de ses amis, dont René Schérer arrêté et inculpé, il fut sali à son tour, mais surtout il ne recueillit que des soutiens qu’il jugea trop mous (notamment de Foucault et Deleuze). Ce qui accrut son ressentiment.

Il faut savoir gré à Antoine Idier de rendre compte de ces longues et violentes polémiques des années 1980, en historien, avec le recul et la sérénité nécessaire. Journaliste à Libération (1978-1982) puis à Gai Pied Hebdo (1985-1987), romancier à succès (La Colère de l’agneau, 1985, se vendit à des dizaines de milliers d’exemplaires et fut en lice pour le prix Goncourt), Guy Hocquenghem suscita haines et admirations. Les accusations infamantes volaient de tous les côtés, et il se repliait sur lui. En 1986, il apprit être atteint du sida, ce qu’il cacha à ses proches pendant longtemps. Il mourut en 1988 à l’âge de 41 ans.

Le récit d’Idier est honnête et vivant, avec une abondance de citations édifiantes, de part et d’autre, replacées dans leurs contextes ; on y détecte de vieilles oppositions aujourd’hui encore prégnantes dans cette génération. L’auteur s’interroge sur les multiples facettes de cet enfant brillant du printemps 1968, qui prétendait en préserver « l’éternelle jeunesse ». Il s’en tire en justifiant son titre : il nous a raconté « les vies » et non « la vie » d’Hocquenghem. Mettant en garde contre une lecture anachronique de ce cette œuvre originale et stimulante, il en a aussi souligné « les cahots, les ruptures, les contradictions internes ». Ce qui donne une biographie passionnante, qui fera référence sur l’histoire des idées de ces années folles. Un livre où l’on voit que le sexe, en politique, peut donner le meilleur comme le pire.


  1. Éditée et dirigée par François Maspero, cette revue emblématique de l’époque n’était pas « trotskiste » comme l’affirme à plusieurs reprises Antoine Idier.

Jean-Yves Potel

À la Une du n° 31