Surveiller pour mieux régner

À l’heure où le pouvoir russe déboulonne la statue de Soljenitsyne à Vladivostok, l’ouvrage de Jean-Philippe Béja, Surveiller et punir en Chine, invite à faire mémoire. Des montagnes de Yan’an à partir de 1935 aux centres de « transformation professionnelle » du Xinjiang dès 2014, la répression change de visage sans jamais disparaître. Elle se (re)produit autant qu’elle se dissimule. Entre l’image officielle d’un Mao Zedong omniprésent et les Images brisées d’un Simon Leys récemment réédité, affleure une mémoire disjointe. C’est dans cet entrelacs que s’inscrit le livre de Béja, éclairant ces continuités à partir de témoignages inestimables.

Jean-Philippe Béja | Surveiller et punir en Chine. Laogai et technosurveillance, de 1946 à nos jours. La Découverte, 320 p., 23 €
Simon Leys | Images brisées. Les Belles Lettres, 176 p., 15 €

Dans ces récits non anonymes d’exilé·e·s courageux·ses, les peines pleuvent et marquent l’esprit : dix ans de rééducation par le travail pour avoir fondé une revue étudiante critique dans le contexte de la campagne des Cent Fleurs (1957) (Tan Tianrong, 1959–1969). Cinq ans d’enfermement pour avoir été accusé à tort, à la suite d’une dénonciation extorquée sous la torture, d’avoir déclaré qu’il fallait « couper la tête à Mao et en faire un ballon de basket » (Song Yongyi, 1971–1977). Sept ans de camp pour « trouble à l’ordre social », après avoir été attirée en Chine sous prétexte d’une démarche administrative (Gulbahar Haitiwaji, Ouïghoure, 2016–2019). Plus encore que la diversité des motifs invoqués, c’est l’arbitraire même de la peine, dans sa durée, dans son déclenchement et dans son exécution, qui apparaît comme le principe organisateur du système répressif.

Cet arbitraire s’incarne aussi dans les conditions de détention et de punition crument décrites : le pain moisi, la serviette pour nettoyer sa cellule à quatre pattes pendant une semaine, la chaise de tigre1 pendant soixante-douze heures d’affilée, les autocritiques télévisées, l’isolement… Certaines issues apparaissent comme des échappatoires : l’exil, parfois permis par la pression internationale, mais nombre de récits de fuite relèvent du mirage et se terminent par le retour des corps au sein de ces camps. Comme le système métrique imposé par les légistes sous le premier empereur, leurs héritiers quadrillent de mailles toujours plus fines les terres et les populations.

Evguéni Zamiatine écrivait que délivrer les humains du mal reviendrait à les délivrer de la liberté. Ces récits donnent à voir, au-delà de leur singularité, un même mouvement : produire des sujets identifiables et corrigeables, peu à peu privés de liberté. C’est sous le maoïsme, auquel l’auteur consacre sa première partie, du milieu des années 1930 à 1976, que ce processus se met en place et atteint par moments une forme d’acmé totalitaire. La mort du Grand Timonier apparaît d’ailleurs comme constituant un tournant si fondamental que l’auteur intitule la seconde partie « Après Mao », tout en montrant que cette période prolonge les logiques antérieures bien plus qu’elle ne les rompt.

Des soldats de l’Armée Populaire de Libération marchent vers le Tibet (1950) © CC0/WikiCommons

Dans ces témoignages, ce fil continu du redressement prend surtout corps dans les camps : les láogǎi2 relevant du système pénal et supposant une condamnation judiciaire, souvent elle-même largement arbitraire, et les láojiào3 , de nature administrative, permettant d’enfermer sans procès, faisant de ce dispositif un instrument privilégié de répression discrétionnaire. À partir de 1978, avec la libéralisation progressive, engagée par les réformes et l’ouverture (改革开放 gǎigé kāifàng), ces dispositifs se recomposent. Le travail forcé cesse d’être uniquement présenté comme une discipline morale pour devenir production effective. Ainsi, dans le témoignage de David Li, enfermé dans le camp de Wuyuan en Mongolie intérieure, il s’agit de fabriquer des bouchons de bouteilles destinés à une fabrique d’alcool avec laquelle le camp avait passé un contrat. Certains de ces camps prennent même des noms de compagnies, brouillant la frontière entre lieu d’enfermement et entité productive. Ils tendent ainsi progressivement à fonctionner comme de véritables unités économiques.

À côté de ces formes plus ou moins stabilisées, d’autres dispositifs plus diffus prolongent cette logique dans des espaces moins visibles : les « prisons noires » (黑监狱 hēi jiānyù) à partir des années 2000, utilisées pour neutraliser les pétitionnaires, où ceux qui tentent de faire valoir leurs droits sont interceptés, retenus dans des lieux sans statut, hôtels désaffectés, bâtiments loués, surveillés, parfois battus, puis renvoyés vers leur lieu d’origine avant même que leur plainte n’ait pu exister. La répression s’y privatise et s’externalise, reconfigurant les modalités du contrôle entre institution et informalité, légalité et pratique.

La diversification et les transformations de ces dispositifs invisibilisent aussi la réactivation de formes antérieures d’enfermement massif. Les centres de transformation professionnelle et d’enseignement des compétences apparaissent ainsi comme les spectres grimés des láogǎi et des láojiào, officiellement abolis en 2013 sous Xi Jinping. Leur logique semble toutefois moins avoir disparu que s’être déplacée, notamment au Xinjiang pour les populations ouïghoures, kazakhes et kirghizes, ou au Tibet et au Qinghai pour les populations tibétaines. L’ensemble compose ainsi un dispositif répressif polymorphe.

Contribuez à l’indépendance de notre espace critique

Un autre fil se tisse, de l’intérieur à l’extérieur de ces dispositifs : celui d’une surveillance sociale diffractée, qui mobilise à la fois des relais humains, codétenus intégrés au contrôle, comités de dānwèi4 à travers les dossiers individuels, comités de quartier, agents du bureau de la sécurité publique, intermédiaires parfois chargés de contenir les pétitionnaires, et un faisceau d’outils anciens et renouvelés, des registres du hùkǒu5à la carte d’identité reliant les informations, jusqu’aux caméras et aux dispositifs de crédit social. Elle s’exerce sur des figures désignées : droitiers, intellectuels, membres du Fǎlún Gōng6, critiques, mais aussi, à certaines périodes comme la Révolution culturelle (1966–1976), sur celleux qui sont dénoncé·e·s avant même d’avoir pu dénoncer. Cela engendre une surveillance rhizomatique et potentialise la punition dans le cadre d’une ignorance stratégique, où les autorités laissent les choses se faire tout en se réservant, à tout moment, le droit de sanctionner. « La différence entre le détenu et le citoyen libre est moins une différence de statut qu’une différence de degré », écrivait Simon Leys (1935-2014). Ce système, à la fois humain et technique, rapproche insensiblement ces deux figures, érodant progressivement les conditions mêmes de la liberté.

Finalement, le texte de Jean-Philippe Béja, ainsi que celui de Simon Leys en son temps, rappellent à travers ces témoignages que les Chinois.es ne se laissent pas entièrement réduire aux logiques du système dans lequel iels évoluent. L’autonomie est contrainte, mais elle existe. Le sujet chinois ne s’essentialise pas à la figure de Ah Q chez Lu Xun, lâche, naïf, aspirant « à être quelque chose », mais écrasé par l’esprit d’un temps qu’il ne comprend pas. Mais s’incarne-t-il pour autant dans l’histoire de cette femme traumatisée dont Simon Leys rencontre le fils, qui choisit de revenir, volontairement, dans la Chine de la Révolution culturelle après l’avoir fuie, tant ses chaines psychiques, sociales, politiques et culturelles restent ancrées dans cette terre ? C’est ainsi entre contrainte et attachement, entre fuite et retour, que se joue la force de ces récits de chinois.es exilé.es : faire surgir l’indignation, rouvrir le doute et mettre au jour l’ignorance. Réactiver la stupeur pour reléguer l’apathie.


Pierre Manoury est doctorant en sociologie à l’université Lumière Lyon II et à l’Université du Peuple de Pékin, analysant la production des émotions et les rapports de méfiance au sein des mouvements environnementaux en Chine et en France.

  1. 老虎凳, Lǎohǔ Dèng, instrument de torture : siège métallique conçu pour immobiliser la personne assise de manière très inconfortable. ↩︎
  2. 劳动改造, Láodòng Gǎizào, réforme par le travail, depuis 1946. ↩︎
  3. 劳动教养, Láodòng Jiàoyǎng, rééducation par le travail, depuis 1957 ↩︎
  4. 单位, Dānwèi : unités de travail encadrant la vie sociale ↩︎
  5. 户口, Hùkǒu : système d’enregistrement des ménages attribuant à chacun un territoire. ↩︎
  6. 法轮功, Fǎlún Gōng : mouvement spirituel inspiré du 气功, Qìgōng ↩︎