Comment réguler le libéralisme et réparer ses dégâts ? Avec Service public ou barbarie, Arnaud Bontemps répond par un manifeste invitant à concevoir le service public comme un levier de transformation sociale et comme le support d’un projet politique. Sa double compétence d’énarque passé par différents postes administratifs et de porte-parole du collectif « Nos services publics » lui permet de dresser un tableau précis des insuffisances étatiques et de proposer des solutions politiques stimulantes pour les surmonter.
Arnaud Bontemps poursuit une double ambition : il se présente à la fois comme un sismographe enregistrant les secousses qui ébranlent les services publics et comme un éclaireur proposant un chemin vers l’émancipation. Il commence par passer en revue les ennemis déclarés du service public : de Viktor Orbán à Donald Trump, tous ont en commun d’être à la tête de régimes illibéraux et de vouloir asservir ou détruire ce contre-pouvoir pour mieux renforcer les intérêts privés. En France, le basculement n’a pas encore eu lieu mais chaque dégradation du service public est une aubaine pour le secteur marchand qui s’engouffre dans les brèches laissées par le repli de l’État : l’enseignement supérieur privé progresse au détriment des universités publiques, les cliniques prospèrent sur le délitement des hôpitaux…
Le paradoxe est que le démantèlement du service public ne vient pas principalement des acteurs privés : il est le plus souvent impulsé au plus haut niveau de l’État, par des hauts fonctionnaires qui, tout en ayant été formés à la maitrise des dépenses, sont prêts à consacrer des sommes astronomiques pour bénéficier des services de cabinets de conseil : le collectif Nos services publics a, par exemple, chiffré à 160 milliards d’euros le coût annuel de l’externalisation des politiques publiques. Pour mettre fin à cette gabegie, Arnaud Bontemps plaide pour « déverrouiller l’État », c’est-à-dire réinternaliser les fonctions publiques stratégiques.
Dans un deuxième temps qui constitue le cœur de sa démonstration, Bontemps plaide pour que le service public soit considéré, non plus seulement comme un dispositif juridique datant du XIXe siècle, mais comme un objet politique d’avenir au sens noble du terme, c’est-à-dire un choix collectif relatif à la vie de la cité. Il commence par lister les principaux objectifs qui devraient le caractériser : convertir des besoins essentiels (la santé, le logement, l’éducation…) en droits effectifs, garantir le principe d’égalité et fonctionner selon des règles alternatives à celles du marché. L’originalité de cette approche est d’envisager la nature du service qui est rendu et non le statut juridique de la personne qui le met en œuvre. Ainsi, des acteurs privés peuvent assurer des services publics (concessions de gaz, d’électricité ou d’eau) et, à l’inverse, des personnes publiques, comme les chantiers de l’Atlantique, peuvent agir comme des entreprises privées.

Si l’on considère que le service public est une réponse socialisée à des besoins collectifs, on peut ranger la Sécurité sociale parmi les services publics, même si ses structures et ses agents ont un statut privé. De même, les associations assurant des services médicosociaux peuvent être tenues pour des services publics. Reprenant la belle expression d’« utopie réelle » forgée par Erik Olin Whright, Arnaud Bontemps va plus loin en soulignant que le service public est plus qu’un mode d’organisation à défendre : c’est pour lui un moyen de rompre avec la logique d’accumulation et d’accroissement des inégalités et de répondre aux défis écologiques, sociaux et démocratiques. Autrement dit, c’est le socle d’un projet de société qui permet de se projeter dans l’avenir et de répondre à tous les besoins qu’il reste à couvrir (petite enfance, logement, grand âge, alimentation, etc.).
La troisième partie s’attache aux moyens permettant de faire advenir une société où les services publics seraient pensés selon les besoins et non en fonction de leur coût. Pour y parvenir, l’auteur construit une échelle politique des besoins et propose d’identifier lesquels doivent être confiés au service public et lesquels peuvent être laissés au marché. La santé, le logement, l’éducation et l’alimentation sont rangés parmi les besoins essentiels de l’espace du service public, avec une idée originale consistant à créer une carte vitale de l’alimentation qui renverrait à un panier de biens remboursés pour que chacun puisse se nourrir. On pourrait ajouter la mobilité qui constitue un enjeu crucial, non seulement pour que les personnes puissent travailler et accéder à certains services, mais aussi pour que les transports collectifs puissent se substituer à des solutions individuelles plus couteuses économiquement et écologiquement.
Comment financer une telle ambition ? Pour convaincre les plus sceptiques, l’auteur retourne l’argument de la faisabilité budgétaire en montrant que l’investissement public immédiat en matière de climat ou de santé pourrait s’avérer beaucoup moins coûteux que ne le serait la passivité, à condition sans doute de renoncer aux 274 milliards d’euros dépensés annuellement pour aider les entreprises. Plus encore, il faudra faire sauter le verrou « austéritaire » qui renvoie à toutes les contraintes constitutionnelles ou européennes qui enferment le débat sur le budget dans un périmètre borné de toutes parts.
Pour éviter de renvoyer l’accomplissement de ces objectifs à un hypothétique grand soir, Arnaud Bontemps dresse des orientations applicables dès maintenant au sein de la fonction publique. S’il est très convaincant quand il invoque la nécessité de construire et de renforcer les collectifs de travail dans le service public, il l’est moins lorsqu’il insiste sur la responsabilité individuelle de chaque agent dans sa façon de remplir sa mission, car il passe un peu vite sur les variations hiérarchiques et les différentes contraintes qui pèsent sur celles et ceux qui agissent au nom de l’État. Il en appelle également à une démocratisation des services publics qui donnerait davantage de pouvoir aux personnes qui les utilisent et à la nécessité d’inventer de nouvelles façons de contrôler les décisions et de partager le pouvoir au sein des services publics comme l’école, la justice la santé ou la sécurité.
L’immense intérêt de cet ouvrage est de montrer avec force que le service public n’est pas une notion figée mais un enjeu de luttes. En combinant des approches philosophique, juridique et politique, l’auteur reste parfois un peu trop à distance des contraintes sociales qui pèsent sur les agents et sur les gouvernés mais c’est sans doute aussi pour cette raison qu’il parvient à adopter une perspective novatrice et très stimulante. Il reste un impensé dans cette démonstration convaincante : comment trouver les ressorts argumentatifs et créer les conditions sociales pour que les populations se mobilisent davantage pour les services publics ? On peut espérer que ce livre, par sa clarté et sa force de proposition, y contribuera. C’est tout le bien qu’on souhaite à son auteur et au collectif qu’il anime.
