Les femmes en mouvements

Ne nous libérez pas, on s’en charge, sous-titré Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours, coécrit par les historiennes Bibia Pavard, Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel, fait événement. Ce livre occupe une place jusqu’alors vacante dans l’historiographie française, puisqu’il s’agit du premier ouvrage de cette ampleur à retracer les évolutions et reconfigurations des mouvements féministes en France. Si le champ de l’histoire des femmes ouvert notamment par Michelle Perrot et Georges Duby commence à s’étoffer, l’histoire des féminismes est, quant à elle, en pleine élaboration, et nul doute que ce livre aussi ambitieux que documenté en constituera une borne importante.


Bibia Pavard, Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel, Ne nous libérez pas, on s’en charge. Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours. La Découverte, 750 p., 25 €


Quelques titres précédents en français constituaient plutôt des synthèses (Michèle Riot-Sarcey, Histoire du féminisme, La Découverte, 2002 ; Florence Rochefort, Histoire mondiale des féminismes, PUF, 2018), se concentraient sur une périodisation différente (Karen Offen, Les féminismes en Europe 1700-1950, PUR, 2012 ; Le siècle des féminismes, Éditions de l’Atelier/Éditions Ouvrières, 2004), ou prenaient la forme d’encyclopédies ou de dictionnaires (Christine Fauré, dir., Encyclopédie politique et historique des femmes, PUF, 1997 ; Christine Bard, dir., Dictionnaire des féministes, PUF, 2017). Bibia Pavard, Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel, les autrices du présent livre, membres de la revue spécialisée Clio. Femmes, Genre, Histoire, ont déjà fait paraître ensemble deux livres, l’un portant sur les lois Veil (Armand Colin, 2012), l’autre sur les affiches féministes (Les Échappés, 2013).

Bibia Pavard, Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel, Ne nous libérez pas, on s’en charge. Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours

Ce livre fleuve est le résultat de plusieurs années de séminaires donnés par les trois historiennes à l’École des hautes études en sciences sociales, et peut s’apparenter à certains égards à un manuel. En un peu moins de 500 pages il entend retracer plus de deux siècles de mobilisations féministes, tout en accordant une large place – dans un dernier chapitre d’une centaine de pages – à l’analyse des mouvements féministes ultra contemporains. Les quatre parties (« Une quête d’émancipation à l’ère des révolutions (1789-1871) », « Le droit prime la force ! Féminismes et universalisme républicain en question (1871-1944) », « La révolution sera féministe ! Libération et autonomie (1954-1981) » et « Féministes tant qu’il le faudra » (1981-2020) ») adoptent une structure chronologique, quoique interrompue par certains blancs, par exemple entre la période de la Révolution française (1789-1804) et celle des saint-simoniennes (1832-1834), pauses assumées par les historiennes qui préfèrent les scansions et les enchevêtrements à « l’évolution progressive » et à la prétention « d’exhaustivité ».

Dans chaque chapitre, des encarts mettent en lumière l’histoire de l’actrice d’un moment (Maria Vérone, Denise Moran, Madeleine Pelletier, Joëlle Brunerie…) ou retranscrivent des documents de diverses natures (lettres, bulletins d’organismes ou d’associations féministes, chansons, extraits de discours, de manifestes, de livres, etc.). Des portraits de militantes, des photographies de manifestations ou d’actions féministes, ainsi que quelques reproductions de unes de journaux, de tracts, d’affiches ou de collages, émaillent les pages, et des notes de bas de page concises offrent des références d’articles, d’ouvrages, de thèses ou de mémoires pour approfondir certains points. Grâce à cette structure claire et détaillée ainsi qu’à la relative indépendance des chapitres, la lecture de l’ouvrage, dont la taille peut impressionner, peut tout à fait se pratiquer de façon discontinue.

Pour autant, les ambitions du livre excèdent de loin celles d’un manuel puisque les autrices entendent « souligner la complexité des féminismes en montrant autant des ambivalences, des conservatismes ou des points aveugles que des formes de résistances, et des luttes méconnues à partir d’études de cas dans lesquelles se mêlent les batailles d’idées, de personnes, de religions, de milieux sociaux, d’origines et de culture, où s’imbriquent le poids du passé, les opportunités conjecturelles, les espoirs et les utopies, les déceptions et les acquis, les conflits de génération ou de mixité sociale, raciale comme sexuelle ». Pour ce faire, elles revendiquent deux axes qui ont appuyé leur recherche : le rapport au politique, aux autres mouvements sociaux, comme aux institutions et aux autorités qui structurent la vie publique ; et l’intersectionnalité, soit l’imbrication des rapports de domination souvent résumée par la triade genre, classe, race. Le choix de décliner systématiquement le terme « féminisme » au pluriel reflète cette volonté de restituer la complexité du champ face à certains discours médiatiques qui tendent à le figer pour mieux le caricaturer.

Bibia Pavard, Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel, Ne nous libérez pas, on s’en charge. Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours

Journée internationale des droits des femmes, à Paris (2018) © Jeanne Menjoulet

La première partie de l’ouvrage (1789-1871) retrace le développement des revendications féministes et/ou de structures féminines dans les périodes révolutionnaires « classiques » que sont 1789, 1848 et 1869, ainsi que dans les courants de gauche (la brève mais fructueuse existence des féministes saint-simoniennes). La pluralité des positions et des stratégies féministes (revendication ou non des droits politiques, du port d’armes, mixité ou non, etc.), l’existence de positionnements féminins révolutionnaires mais non féministes (au profit, par exemple, de la lutte de classes), les relations complexes avec l’anti-féminisme des courants de gauche révolutionnaire, offrent un passionnant tableau des débuts du mouvement. Par ce cadrage temporel, les autrices donnent une origine révolutionnaire aux mouvements féministes et s’écartent de l’historiographie par vague qui fait des suffragettes le point de départ des luttes. L’autre originalité de cette première partie est d’insister sur les liens méconnus entre défenseurs de l’abolition de l’esclavage et féministes, illustrés par la figure d’Olympe de Gouges, voire de faire de l’anti-esclavagisme une « racine de la pensée féministe ». Ce point est peu développé et laisse la lectrice ou le lecteur sur sa faim, mais laisse augurer de fructueuses perspectives.

La seconde partie, qui couvre la période de la Troisième République, voit le développement des mouvements féministes et les premières formes de structuration transnationale dans un contexte marqué par la répression des courants révolutionnaires, le développement de l’école, l’expansion coloniale et les guerres entre États européens. Les pages sur les rencontres réussies ou manquées entre militantes féministes, mouvements ouvriers et syndicats mettent en lumière les contradictions internes aux organisations. La difficulté des femmes à mobiliser hors de cercles restreints, leur focalisation sur le code civil plutôt que sur la parole des ouvrières, compliquent leur alliance avec des mouvements ouvriers sous l’emprise des thèses furieusement misogynes de Pierre-Joseph Proudhon. Cette mise en perspective permet de mieux comprendre certains clivages dont héritent à la fois les courants de gauche et le milieu féministe, et de rendre tangible la façon dont ces deux mouvements se sont co-construits.

L’adhésion de la majorité des féministes de l’Hexagone au projet colonial est également discutée, et les formes d’engagement individuel (comme Hubertine Auclert en Algérie) ou institutionnalisé (L’œuvre des serviteurs coloniaux) sont déclinées. Dans ce contexte, Paris, devenu l’une des capitales de la diaspora africaine, voit aussi l’émergence d’un féminisme noir francophone qui se développe avec la négritude. La Belle Époque marque également une période de prolifération des revendications féministes, qui, en plus de viser des droits, remettent en cause les normes de féminité.

Si un chapitre est consacré au « féminisme entravé » de l’après-guerre, la troisième partie couvre globalement ce que l’on a désigné comme la « seconde vague » du mouvement féministe, soit l’accent porté sur la réappropriation par les femmes de leur corps pour la maîtrise de la procréation, la lutte contre les violences sexuelles et la création de médias et d’espaces féministes. Avec Mai 68, le féminisme renoue avec ses origines révolutionnaires à travers le Mouvement de libération des femmes (MLF). La lutte pour l’avortement donne lieu à des organisations fédératrices comme le MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception), exemple d’une hybridation réussie entre structures de gauche et revendications féministes. La pérennité de certaines impasses, notamment autour du viol et de sa répression – comment concilier exigence de justice et critique du système carcéral –, s’avère tout à fait frappante. Les scissions à l’intérieur du MLF, l’importance des positions lesbiennes, les prémices françaises de l’écoféminisme, le renouveau des groupes féministes racisés, sont disséqués et mis en rapport pour une plongée dans le bouillonnement théorique et politique que furent les années 1970.

Bibia Pavard, Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel, Ne nous libérez pas, on s’en charge. Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours

Journée internationale des droits des femmes, à Lausanne (2020) © Gustave Deghilage

La dernière partie revient d’abord sur « l’institutionnalisation » du féminisme des années Mitterrand – la reprise de certains axes du féminisme par les partis de gauche et les politiques publiques et la création du ministère des Droits de la femme. Le rôle des instances internationales (ONU) et la progression de la parité modifient le paysage politique. Le dernier chapitre se concentre sur le XXIe siècle, avec des incursions dans les années 1990. Soutenues ou non par l’argent public, les associations féministes se multiplient et se structurent, comme en témoigne la création du Conseil national pour les droits des femmes (CNDF) en 1996, alors que les études de genre entrent à l’université. La polarisation du champ féministe autour de la loi sur le foulard ou du travail du sexe est retracée, tout comme la création de collectifs féministes de femmes issues de l’immigration mais profondément opposées sur la religion islamique (Ni putes ni soumises et le collectif féministe des Indigènes de la République). Cette partie retrace encore la déstabilisation du sujet féministe opérée par les théories et groupes queers, la déferlante MeToo, et se conclut sur l’agitation féministe du premier tiers de 2020.

Ces quelques axes ne sont que des fragments de nombreuses thématiques évoquées par l’ouvrage. L’articulation entre la description détaillée de situations ou de trajectoires militantes particulières et l’inscription dans un contexte politique plus large est dans l’ensemble extrêmement réussie, même si l’abondance des noms, sigles, titres, associations et ligues cités, quoique nécessaire à la rigueur historique, complique parfois la lecture pour les non-initiés. La profusion d’analyses de cas passionnantes mais simplement évoquées au détour d’une phrase, comme le rôle de la Fondation Rockefeller dans la diffusion de la contraception, ou les rencontres entre réseaux féministes et objecteurs de conscience à la guerre d’Algérie autour de la non-violence, piquent une curiosité pas toujours assouvie.

Mais ces « manques » sont autant d’ouvertures pour les historiennes féministes à venir. Un autre mérite du livre consiste à ne pas réduire la France à l’Hexagone et à y inclure les territoires colonisés, puis les territoires départementalisés, bien que, là encore, on souhaiterait parfois en savoir davantage. Les autrices réussissent le tour de force de produire un ouvrage d’une extrême densité et d’une grande rigueur historique en restant captivantes et accessibles. Une publication qui devrait intéresser les féministes de tout genre et de toute génération, comme celles et ceux qui s’intéressent aux mouvements sociaux en général, et à l’histoire des gauches.

Ne nous libérez pas, on s’en charge permet de remédier à un défaut de transmission qui caractérise les luttes féministes, et réussit brillamment à en rendre sensible la complexité. Si ce n’est pas un traité de stratégie, les analyses extrêmement nuancées des clivages, des impasses ou des réussites offrent autant de cas d’étude aux féministes contemporaines pour affiner les lignes politiques des mouvements à venir et provoquer de nouvelles révolutions.

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