L’Histoire impossible

Plus d’un demi-siècle après sa parution, voici l’édition française d’un livre qui a fait couler beaucoup d’encre. Peut-il faire encore l’objet d’une lecture renouvelée ? Certainement, si l’on détache un peu son attention de la poétique pour se concentrer sur le mouvement général de pensée qu’analyse Hayden White (1928-2018) de la révolution française à la fin de la Grande Guerre.

Hayden White | Métahistoire. L’imaginaire historique dans l’Europe du XIXe siècle. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Jacques Dalarun. Présenté par Catherine König-Pralong. EHESS, 926 p., 18,80 €

Ainsi donc, après la parution en 2017 d’un recueil d’articles réunis par Philippe Carrard, L’Histoire s’écrit (éd. de la Sorbonne), voici enfin traduit en français et directement dans une collection de poche, plus de cinquante ans après sa première édition et plusieurs années après la disparition de son auteur, ce livre auquel la France a été, selon la formule de Sabina Loriga, « sans doute le pays le moins réceptif ». L’historienne avait en tête l’ensemble de la réception française du linguistic turn (cf. Une histoire inquiète, 2022, coécrit avec Jacques Revel), mais on peut l’appliquer plus particulièrement à l’ouvrage de Hayden White, Métahistoire.

« Méfiance », « attitude défensive », « dénonciations » (Christian Delacroix), l’Hexagone a déployé une véritable réception négative allant jusqu’à soupçonner l’ouvrage de donner ses bases théoriques au négationnisme en mettant en cause le réel historique référentiel. Mais il a également suscité un débat important pour l’historiographie, grâce à la générosité d’auteurs, pour n’en citer que quelques-uns, comme Paul Ricœur, Roger Chartier, Bernard Lepetit, Jacques Rancière, Antoine Prost, suivis de plus jeunes comme, par exemple, certains animateurs de la revue Labyrinthe, qui dans son numéro 33 (2009) publiait la traduction de l’introduction (« La poétique de l’histoire ») de Métahistoire.

L’introduction de la médiéviste Catherine König-Pralong à la belle traduction d’un autre médiéviste, Jacques Dalarun, si elle s’attache à bien décrire le parcours du livre dans l’évolution de la pensée de son auteur, tout en rendant compte des controverses qu’il a suscitées en Europe et aux États-Unis, du travail souterrain qu’il a effectué en France malgré un accueil plutôt circonspect, ne s’attarde guère à justifier positivement cette parution tardive en français, au-delà d’une sorte de nécessité éditoriale de publier la version française d’un ouvrage devenu en un demi-siècle un classique. Métahistoire paraît dans un paysage, sinon apaisé, du moins « passé à autre chose » (François Hartog, qui a été un acteur important du débat français avec White) après la vague déferlante du tournant linguistique, sans qu’il soit certain qu’il possède suffisamment de réserves de sens pour relancer la discussion.

Le débat ne porte plus aujourd’hui sur la narrativité irréductible du discours historique ni sur les formalités du discours historien combinées à ses présupposés idéologiques, l’ensemble dessinant ce que White appelle un « style ». On peut même se demander si les questions de la référence et celle de la distinction entre histoire et fiction qui ont tant agité les esprits se posent encore avec l’acuité des dernières années du XXe siècle. Un grand nombre des formes du discours historien mises au jour par White, sans que, malheureusement, son travail rencontre ceux de Michel de Certeau et de Paul Veyne, sur « l’opération historiographique » de l’un produisant le discours historique comme un « entre-deux », entre narration et logique, entre « science et fiction », et sur l’histoire comme « roman vrai » de l’autre, s’inscrivaient en réalité dans une tradition oubliée, refoulée par une « nouvelle histoire » en quête de scientificité.

Hayden White, Métahistoire. L’imaginaire historique dans l’Europe du XIXe siècle
« Triangles », Edward Wadsworth (1948) © CC0/WikiCommons

Peut-être même que les historiens ont toujours su ce qu’ils faisaient en écrivant l’Histoire, à commencer par Thucydide pratiquant une « histoire qui réécrit », selon l’expression de Reinhart Koselleck, avec sa reconstruction des discours selon « les choses qu’il convenait le mieux de dire ». White lui-même faisait remonter sa généalogie intellectuelle à Giambattista Vico, le Napolitain retrouvant toutes ses couleurs avec Northrop Frye (dont on supplie Gallimard de rendre de nouveau disponible Anatomie de la critique) et Mimesis d’Erich Auerbach, sans oublier Roland Barthes et sa réflexion sur le « discours de l’histoire ». Qu’on juge de cette conscience par un extrait du livre d’un des plus importants initiateurs de l’historiographie contemporaine, Apologie pour l’histoire de Marc Bloch : « « Mouvement vital », « lien » : l’opposition des images est significative. Michelet [un des auteurs dont White étudie le « style »] pensait, sentait sous les espèces de l’organique ; fils d’un âge auquel l’univers newtonien semblait donner le modèle achevé de la science, Fustel recevait ses métaphores de l’espace » (chap. 4, « L’analyse historique »).

Il n’est pas jusqu’à la question connexe de la portée cognitive du discours historien, que White, avec celle du réel, avait suspendue pour analyser les modalités langagières du discours historien, qui n’ait retenu quelque chose de la leçon whitienne, malgré la remarque de Paul Ricœur regrettant l’absence totale de cette préoccupation chez l’auteur de Métahistoire. Le même Paul Ricœur, dans La mémoire, l’histoire, l’oubli (Seuil, 2000), donnait pourtant la formule de cette portée, avec ce qu’il nommait le « travail de remembrement du discours historique », faisant jouer bien des jointures identifiées dans le livre de 1973 : « Il faut patiemment articuler les modes de la représentation sur ceux de l’explicitation/compréhension et, à travers ceux-ci, sur le moment documentaire et sa matrice de vérité présumée, le témoignage de ceux qui déclarent s’être trouvés là où les choses sont advenues ».

Le débat s’est déplacé au niveau des conditions de possibilité même de ce discours, au seuil même de la « condition historique », condition « moderne », divisant le passé du présent en vue du futur. La question n’est plus celle de la véridicité du discours historique, ou celle de sa scientificité, mais celle de l’historialité, de la temporalisation de l’existence.

Face à cette nouvelle situation, la traduction en français du livre de Hayden White va-t-elle permettre de faire jouer un nouveau rôle à un livre dont certains des éléments essentiels sont, entretemps, passés dans le sang historiographique malgré toutes les réserves, même si bien des choses restent à explorer quant à l’écriture de l’histoire et notamment, comme le souligne Christian Delacroix dans son article de l’Encyclopedia universalis, « la question des écritures spécifiques à l’administration de la preuve » ? Renvoie-t-elle à un côté trop réducteur la remarque de Pierre Bourdieu sur « l’étrange processus qui a ramené vers l’Europe la vieille rengaine de la philosophie herméneutique contre l’ambition scientifique des sciences sociales, à peine remise au goût du jour par l’orchestration « sémio-logique » des années 60 » (« Sur les rapports entre sociologie et histoire en Allemagne et en France », 1995) ? Ou vaut-il la peine de s’interroger, comme Sabina Loriga et Jacques Revel, non seulement sur le bilan d’une mouvance qui semble exténuée, mais sur ses effets à long terme ?

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Au-delà de la poétique de l’histoire, de la construction « d’un modèle verbal du cours de l’histoire qui, en qualité d’artefact linguistique, puisse se décomposer à plusieurs niveaux, lexique, grammaire, syntaxe et sémantique », que propose Hayden White, son livre pourrait peut-être inspirer un nouveau départ si l’on accepte de porter son attention moins sur la combinatoire mise en place par l’auteur, chargée de rendre raison de la structure, entre tropes préfigurant le « champ historique » et modèles idéologiques d’explication, du discours historien et davantage sur ce qui apparaît avec le recul comme le thème central du livre : analyser la nature de la « conscience historique moderne » et de l’« historique » comme tel (« la conscience historique comme telle naît en même temps qu’un mode d’existence spécifiquement historique dans l’histoire de l’humanité »).

De cette conscience historique, définie par Hans-Georg Gadamer comme « le privilège de l’homme moderne : celui d’avoir pleinement conscience de l’historicité de tout présent et de la relativité de toutes les opinions », qui se manifeste entre la révolution française et la fin de la Première Guerre mondiale, de l’historiographie des Lumières à celle du Napolitain Benedetto Croce, Hayden White tente de décrire le parcours. Comment, d’abord, elle se laisse fasciner par le vertige de la relativité auquel les Lumières opposent la thématique de la perfectibilité et du progrès sans parvenir à lui donner une base à la fois théorique et empirique solide, et comment, ensuite, elle déploie un effort titanesque pour constituer le flux temporel en une totalité signifiante appelée « Histoire », en donnant à ce terme un sens nouveau, dépassant la chronique des temps aussi bien que la recherche et l’établissement du passé, un sens « justifiant » (le mot de « justification » dans Métahistoire revient à chaque articulation importante) l’auto-révélation de l’homme à lui-même inaugurée par les Lumières et continuée durant tout le XIXe siècle.

Unifier le divers par la préfiguration tropologique du « champ historique », le justifier dans une combinatoire d’explication narrative, argumentative et idéologique pour vaincre le mauvais génie de l’ironie, lequel genre chez White acquiert un statut « métatropologique » et « transidéologique », qui ne cesse de murmurer que l’Histoire, « racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, ne signifie rien ».

L’échec sur lequel débouchent aussi bien les historiens-témoins (Michelet, Ranke, Tocqueville et Burckhardt) de White que ses philosophes (Hegel, Marx, Nietzsche, Croce) suscite à l’issue de la Première Guerre une « rébellion » contre cette conscience historique qui va marquer toute la philosophie, la littérature et les sciences sociales du XXe siècle. Contrairement aux espoirs de White, qui pensait avoir montré que l’ironie n’était qu’un mode parmi d’autres de configuration de l’histoire et que ce mode pouvait être dépassé, ce qu’il découvre, sans peut-être en tirer toutes les conséquences, c’est que la conscience historique moderne se révèle incapable de totaliser le sens. Et le premier effet de cet agnosticisme historique, qui nous offre en même temps une deuxième raison de méditer à nouveau le livre de White, c’est l’impossibilité d’une « représentance », selon l’expression de Ricœur, de la « réalité ». Pour l’auteur de Métahistoire, l’arc temporel qui va de la révolution française à la fin de la Première Guerre mondiale est aussi celui « de conflits autour d’une même question :  savoir quel groupe pouvait prétendre au droit de déterminer en quoi consistait une représentation « réaliste » de la réalité sociale ».

Selon certains, ce non-savoir avec lequel se débat notre époque – qu’est-ce que « l’historique » comme tel ? qu’est-ce que la « réalité » du monde social ? – est une chance, celle du « sens », eût dit Jean-Luc Nancy, celle d’une « rupture avec la tradition, l’héritage », d’une « confiance en une liberté humaine jusque-là inconnue » (cf. le compte rendu de White pour l’édition anglaise de La mémoire, l’histoire, l’oubli de Paul Ricœur), mais voilà que la question de la nature de notre « condition historique » devient, comme la question de l’Être pour les Anciens, celle « éternellement recherchée ». Elle donne au livre de White l’opportunité d’une relecture.