Faire de l’histoire, curieux métier

Dans la continuité de ses travaux consacrés au concept de génération, Jean-François Sirinelli dirige avec Yann Potin un ouvrage collectif immense, à l’ambition formidable : réécrire l’histoire des historiennes et des historiens français à l’aune de l’angle générationnel, en mêlant aux énoncés savants plus classiques une anthologie abondante d’ego-histoires. Générations historiennes célèbre le métier d’historien, mais invite aussi à interroger ses cadres institutionnels et historiques, mettant en lumière les possibilités critiques du discours historien.


Yann Potin et Jean-François Sirinelli (dir.), Générations historiennes. XIXe-XXIe siècle. CNRS Éditions, 800 p., 29 €


Soit cinquante-huit historiennes et historiens à qui l’on demande de concevoir ensemble une nouvelle histoire de l’histoire du point de vue du concept si complexe de génération. Leur travail, Générations historiennes, pose une question simple : que se passe-t-il dès lors qu’on impose un angle à notre regard ? Le relatif arbitraire de la démarche fait-il émerger une nouvelle histoire tue par les précédents ouvrages plus classiques [1] ? Ou peut-être déforme-t-il inutilement un récit historique déjà établi et qui n’avait nul besoin d’une telle reprise ?

Yann Potin et Jean-François Sirinelli (dir.), Générations historiennes. XIXe-XXIe siècle

Louis Blanc (1811-1882), par l’Atelier Nadar © Gallica/BnF

Cette entreprise collective ambitieuse fait face à une difficulté d’ampleur, bien comprise par Yann Potin et Jean-François Sirinelli, qui rappellent les potentielles limites du livre et de son approche dès l’introduction : notamment l’arbitraire des découpages générationnels et le manque de cohérence des rapprochements qu’ils induisent. À leur crédit, la construction de l’ouvrage en trois parties rend largement compte de ces obstacles, grâce à une polyphonie savamment orchestrée des plumes et des voix. Grâce aussi et surtout à l’équilibre entre écriture intime (ego-histoires) et contributions plus classiquement chronologiques et thématiques. La deuxième partie, laissant librement la parole à des ego-histoires d’historiens et d’historiennes né.e.s entre 1942 et 1983, contribue à faire de l’ouvrage moins une synthèse exclusivement universitaire consacrée à l’historiographie qu’un concert d’intimités historiennes parlant d’elles-mêmes, disant assez l’impossibilité de circonscrire ces deux siècles de générations en un fil univoque d’événements. En laissant la parole à tant d’auteurs, Générations historiennes réussit le tour de force de mettre en forme, en forme vivante, l’historicité problématique d’une corporation qui, avant cet ouvrage, ne s’était jamais donnée à lire d’une façon si unie.

L’ancrage collectif de ce projet démesuré est ainsi sa première force et fait du livre un témoignage important sur la question souvent peu accessible de la perception qu’ont les historiennes et les historiens de leur métier, de leurs pratiques, de leurs institutions et de leurs histoires. Au-delà du caractère inédit d’une telle démarche, l’angle générationnel trouve peu à peu sa pertinence, notamment par l’obligation qu’il impose aux auteurs de sortir des sillons canoniques tracés par les précédentes historiographies. L’exemple particulièrement saillant de la séparation générationnelle entre Lucien Febvre et Marc Bloch, nés respectivement en 1878 et 1886, mène Générations historiennes à ne pouvoir traiter d’un seul bloc chronologique l’apparition des Annales, mettant au contraire l’accent sur les temps relativement disjoints des carrières de leurs deux fondateurs.

Yann Potin et Jean-François Sirinelli (dir.), Générations historiennes. XIXe-XXIe siècle

Lucien Febvre (1878-1956) © Gallica/BnF

L’impossibilité de traiter d’un bloc les Annales invite à une contextualisation éloquente de la révolution scientifique qu’elles ont constituée, ici analysée dans un récit qui nuance son impact immédiat et sa postérité, faisant apparaître plutôt la permanence des écoles méthodiques et positivistes dans l’écriture de l’histoire au XXe siècle. L’arbitraire des séparations générationnelles en décennies grossières (une décennie représentant une génération) apparaît dès lors moins comme un trucage artificiel des chronologies que comme une contrainte quasi oulipienne, obligeant à une réinvention souvent inédite des déroulements temporels. De la même manière, les ego-histoires organisées par date de naissance des rédacteurs et rédactrices font émerger des éléments communs – tels les embûches rencontrées par plusieurs générations d’historiennes qui, confrontées à un milieu très masculin, formalisèrent ou non le genre comme objet d’histoire (Claude Gauvard, Élisabeth Crouzet-Pavan, Michelle Zancarini-Fournel, Bibia Pavard).

Cette compilation d’ego-histoires fait également naître de stimulantes divergences. Si l’un accentue l’histoire intime et partagée de lectures historiennes (Roger Chartier), l’autre relie sa biographie aux événements politiques et culturels de sa « génération d’après » Mai 68 (Philippe Artières) ; et lorsque Antoine Lilti insiste sur l’élargissement qu’il vécut des curiosités d’historiens, Vincent Milliot préfère s’attarder sur les renouveaux de l’histoire sociale. En faisant pénétrer dans l’atelier et les consciences des universitaires, Générations historiennes fournit un témoignage évident de la pluralité des voix et des démarches qui produit le récit scientifique du passé comme un tout cohérent, malgré tant de disparités. Car derrière les grands mouvements théoriques et les jeux institutionnels, affleure une intimité vécue du métier d’historien.ne qui est d’abord affaire concrète, comme le rappelle l’insistance récurrente sur l’apparition d’internet et des ordinateurs dans le travail historique et ses importantes conséquences. Les hasards des rencontres et des opportunités professionnelles rappellent aussi la matérialité banale dans laquelle vivent historiens et historiennes, avec ou contre les institutions dont ils et elles dépendent.

Yann Potin et Jean-François Sirinelli (dir.), Générations historiennes. XIXe-XXIe siècle

Cette collection de témoignages et de travaux souffre bien évidemment d’angles morts et de choix éditoriaux qui pourront susciter de nombreuses critiques, bien secondaires au regard de l’objectif pleinement atteint d’un ouvrage qui se veut humblement novateur et parvient à faire jouer à tant de contributeurs différents d’étonnantes règles du jeu. Ainsi de la borne inférieure de la chronologie choisie, peu explicitée dans l’introduction, et qui suggère une émancipation arbitraire des héritages monarchique et ecclésiastique de l’Ancien Régime, peu rappelés dans l’ouvrage. Au registre des anecdotes éloquentes, la non-mention du caractère exclusivement français de ces générations historiennes souligne assez le legs encore pesant de ces siècles passés où l’histoire française se pensait comme universellement avant-gardiste – legs par ailleurs déconstruit dans de nombreuses contributions du livre. Ces remarques ne permettent évidemment pas d’invalider le projet dans son ensemble, mais invitent à des lectures possibles de l’ouvrage plus stimulantes pour qui n’est pas engagé dans des études avancées d’histoire et ne constitue donc pas la « cible » privilégiée d’une telle anthologie, d’approche complexe pour un lectorat moins averti.

Moins anecdotique est la confrontation entre les premiers chapitres retraçant les générations passées sous la plume d’historiennes et d’historiens d’aujourd’hui et les ego-histoires qui leur succèdent. Malgré la diversité des approches, la présentation des générations séparant la Révolution française des baby-boomers témoigne du rôle impérieux que jouèrent logiquement les institutions étatiques dans la construction de la corporation, au point que de nombreux passages peuvent se lire autant comme une histoire des départements universitaires et de certaines écoles (écoles françaises de Rome et d’Athènes, écoles normales supérieures, école des Chartes) que comme une histoire des historiens. Certains auteurs le confessent d’ailleurs en montrant la difficulté croissante d’intégrer dans leur définition de l’historien d’autres mondes sociaux, si ce n’est comme pendant négatif du champ universitaire : ainsi de l’enseignement secondaire, apparaissant pour les historiennes de la première moitié du XXe siècle comme un mouroir où leurs carrières vont s’éteindre du fait du poids de la domination masculine sur l’enseignement supérieur.

Yann Potin et Jean-François Sirinelli (dir.), Générations historiennes. XIXe-XXIe siècle

Marc Ferro (né en 1924) © Jean-Luc Bertini

Cette professionnalisation du métier d’historien est évidemment parallèle à celle que connait l’ensemble des disciplines littéraires au cours de la même période. Mais Générations historiennes permet de mesurer l’intensité singulière du processus pour la science historique, en faisant notamment émerger par l’écriture chorale un imaginaire professionnel souvent laissé dans l’ombre. Les affinités électives entre la discipline et le développement de l’État contemporain tend, à travers ce prisme générationnel, à confirmer une forte dimension « officielle » et républicaine du discours historique. Les ego-histoires peuvent redoubler cette impression de lecture en ce qu’elles montrent le poids immense des sociabilités professionnelles, indissociables des parcours intellectuels, dans les biographies de chacun et chacune – qui n’en restent pas moins de beaux témoignages de parcours intellectuels libres.

Cette fusion des biographies avec les institutions que les historiens animent et qui les dirigent (ou réciproquement) n’est nulle part plus visible que dans la place centrale donnée pour chaque génération à l’agrégation, y compris lorsqu’elle n’existait pas ou se trouvait suspendue. Le poids donné au concours donne une clef de compréhension de cette histoire des historiens que des ouvrages plus classiques taisent souvent. Imagine-t-on une histoire des musiciens qui soit d’abord celle des concours de conservatoires ? Les générations successives de philosophes ou de littéraires peuvent-elles se raconter avec ce même primat du cursus honorum qui gommerait les parcours plus atypiques qui surent régénérer ces disciplines (Barthes, Debord, et tant d’autres) ? Le métier d’historien, dont le terrain principal réside dans des archives tenues elles aussi par l’administration d’État, apparaît bien plus polarisé par ses propres institutions que d’autres domaines intellectuels, malgré des liens privilégiés et de longue haleine avec les mondes politique et journalistique, liens bien rappelés dans le livre.

Yann Potin et Jean-François Sirinelli (dir.), Générations historiennes. XIXe-XXIe siècle

Patrick Boucheron © Ghila Krajzman

On pourrait y trouver une confirmation d’une digression de Pierre Bourdieu dans son cours au Collège de France Sur l’État, qui voyait dans l’État l’impensable et l’impensé des historiennes et des historiens. Mais Générations historiennes ouvre cette perspective institutionnelle, en donnant les moyens de ne pas se limiter à un simple jugement de valeur sur cette organisation de l’écriture de l’histoire. En premier lieu par l’attachement à la subjectivité de chaque chapitre, qui rappelle en creux que, malgré la profusion d’auteur.e.s, d’autres n’ont pas été convoqués qui auraient pu nuancer ce tableau.

D’autre part, le livre parvient à objectiver la profondeur qui réside dans ces parcours partageant un même imaginaire universitaire et intellectuel fortement encadré, en dessinant, génération après génération, la construction d’une méthode intellectuelle collective qui parvient à une rare rigueur critique et épistémologique. De ce point de vue, Générations historiennes met en forme, consciemment ou non, les impensés du curieux métier d’historien tout en revitalisant ses possibles. Une telle célébration de l’écriture du passé, engagée dans son temps, mènera certainement de nombreuses générations nouvelles à puiser dans cet ouvrage la compréhension de celles et ceux qui font l’histoire.


  1. Le livre de Christian Delacroix, François Dosse et Patrick Garcia, Les courants historiques en France (XIXe-XXe siècle) (Armand Colin, 1999) était la plus récente entreprise historiographique comparable à Générations historiennes par son ambition et son ampleur. Il a été suivi d’un manuel quelques années plus tard, Historiographies. Concepts et débats.

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