Georges Limbour au hasard d’un rapport

Un matin d’hiver, un vieil ami de Varsovie m’appelle : « – As-tu encore les photocopies des archives du Lycée ? – Oui, je crois. Elles dorment au fond d’un carton. » Mon ami est artiste. Il m’avait confié un paquet de télégrammes diplomatiques des années 1930, des photocopies pleines de considérations budgétaires. Il projetait d’en faire une installation. Je descends à la cave, scrute la liasse avec une lampe de poche. Tiens, il y a un rapport d’inspection sur les profs, une dépêche qui décrit les derniers moments du bâtiment sous les bombardements allemands en septembre 1939. Intéressant. Je remonte le dossier. Ce genre de découverte dégage un fumet particulier qui, inévitablement, stimule l’adrénaline des curieux. Et ça n’a pas manqué. Parmi les enseignants, je trouve au hasard du dossier un certain Georges Limbour. Serait-ce le poète, l’ami de Michel Leiris et de Maurice Nadeau, le grand critique d’art qui a fait découvrir André Masson et Jean Dubuffet ? Que faisait-il à Varsovie ?

Ainsi, avant que mon ami rappelle, me voici fouillant dans ma bibliothèque, feuilletant les livres de Georges Limbour et un vieux numéro de la revue Critique paru après sa mort (1970), vérifiant sa biographie. Brièvement surréaliste (il a signé le premier Manifeste), il fréquentait surtout le groupe de la rue Blomet dans l’atelier d’André Masson, où il se lia à Michel Leiris et à Georges Bataille – ses relations avec André Breton restèrent distantes. Je lis dans Critique son texte de rupture, paru en 1929 dans le célèbre pamphlet « Un cadavre », texte vif et accusateur, également un court hommage de 1966, plus apaisé, après la mort du fondateur du surréalisme.

Son séjour en Pologne est mentionné dans les notes biographiques annexées aux livres. Je n’en trouve aucune trace dans ses écrits, alors qu’il évoque volontiers l’Espagne (où il allait souvent) et Budapest qu’il visita à partir de Varsovie. Or, il a séjourné dans la capitale polonaise de 1930 à 1938 – avec une longue absence en 1935. Né en 1900, il avait donc la trentaine. Et d’après mes recoupements, ces années sont celles de la maturation de son œuvre romanesque. Elles se terminent par la publication, grâce à Jean Paulhan, de deux romans aux éditions Gallimard : Les vanilliers (1938), probablement rédigé à Varsovie [1], et La pie voleuse (1939), inspiré par un voyage en Espagne, chez André Masson, en 1936, quand éclata la guerre civile [2]. Au cours de ces années polonaises, outre la traduction en français de Women in Love de D. H. Lawrence et d’un texte de T. S. Eliot, il mit au point un autre récit, « Le panorama », publié en 1935 dans la NRF [3], et, après son voyage à Budapest, il esquissa ce qui est devenu son troisième roman, Le bridge de Madame Lyane [4].

Intéressant. Mais de cela, aucune trace dans le dossier. Au contraire, je découvre dans le rapport d’inspection de 1938 cette appréciation : « Le poète surréaliste Limbour, chargé de l’enseignement de la philosophie, ne donne évidemment pas satisfaction et ne comprend pas les devoirs qui s’imposent à un professeur français à l’étranger. » À noter que le qualificatif « surréaliste », encore sulfureux à l’époque et que Georges Limbour ne revendique plus, est utilisé dans un sens péjoratif. Un provocateur en quelque sorte. D’ailleurs : « Il a envoyé une lettre inconvenante à son Directeur, se refusant, au nom de la liberté de conscience, à conduire une classe, comme le faisaient tous les établissement scolaires polonais, à la tombe du Maréchal Pilsudski un jour de fête nationale, sous prétexte qu’il y aurait des cérémonies religieuses. En outre, l’an dernier, ayant été chargé du discours de distribution des prix, il a, comme le règlement l’indique, soumis son texte à l’ambassadeur faisant fonction de Recteur ; ce texte ayant été approuvé, M. Limbour s’est permis de le modifier gravement le jour de la distribution des prix, attaquant certains membres de la colonie française. Nul doute qu’en France de sévères sanctions eussent été prises contre ce maître. » Et l’inspecteur de conclure : « Il y aura lieu de le remplacer par un licencié en philosophie […] marié, le mariage, a dit [le proviseur] qui s’y connaît, stabilise la vie et évite les irrégularités dans le service [5] ». Ce qui vaut son pesant d’or quand je découvre dans les mêmes archives que, cinq ans plus tôt, ce proviseur, effectivement marié, s’était fait rappeler à l’ordre pour une liaison avec une jeune professeure… fiancée à un aristocrate polonais. Cela avait tourné au duel !

Mon ami m’appelle de Varsovie. Il m’annonce qu’à l’occasion du centième anniversaire du Lycée français, une manifestation est prévue à l’automne. L’actuel proviseur voudrait rendre hommage à des élèves ou des professeurs de l’entre-deux-guerres. Je lui lis le rapport d’inspection, il éclate de rire, nous sommes aux anges ! Il faut citer Georges Limbour, et insuffler un peu d’esprit surréaliste (au bon sens du terme) à cette cérémonie commémorative… Je décide de poursuivre l’enquête.

Le hasard m’a lancé sur les traces d’un poète critique d’art, autant en profiter. Je relis ses œuvres, rencontre Martine Colin-Picon qui, avec Françoise Nicol, a réuni ses écrits sur la peinture [6], un livre extraordinaire dans lequel je me promène des heures (rien à voir avec mon enquête, mais une lecture si délicieuse que je me perds dans les à-cotés). Je corresponds avec sa nièce et ayant-droit, et me plonge dans les archives du ministère des Affaires étrangères, dans les papiers des amis de Georges Limbour. Mon objectif : en savoir plus sur ce poète intempestif. J’espère trouver dans les fonds d’archives des lettres écrites de Varsovie.

Georges Limbour au hasard d’un rapport

Limbour crustacé (1946) CC/Cliff

Elles sont rares. On n’y voit pas la ville, il est souvent malade (un accident de voiture en 1932, une longue absence en 1935). Quand il rentre en 1937, il écrit à Jean Piel : « On n’était pas très content de me voir au lycée, car on craint que je n’aie encore dans quelque temps une nouvelle maladie qui interrompe le cours des études [7]. »  Ses courtes missives révèlent un Georges Limbour « à l’ouest », un brin mélancolique. Dans la même lettre, il décrit un moment de l’été : « Le 15 août, je fais une saison sur le bord de la Vistule où je me croirais à Deauville, sans les coquillages, sans la pluie, mais hélas sans le vin des grandes coopératives parisiennes. Parfois, retrempé dans l’eau sablonneuse de la Wisła et imprégné de thé, je me sens un peu mou, car elle est encore si proche la séparation d’avec la dame à 11 degrés, et les blessures sont encore saignantes. Le soleil ne peut faire oublier tant d’eau, même gazeuse, et cependant je m’aperçois que les jours sont passés à la vitesse de balles mitrailleuses. » Et quand il cite un incident, il est noir. En 1937, à Jean Paulhan : « J’avais la grippe, une sale histoire prise dans un tramway […] Malheureusement, je ne connais pas de grand jeune écrivain polonais qui vaille, etc. … Je n’en connais pas et je dis a priori qu’il n’y en a pas ». Au même, en 1938 : « Je suis tombé, un soir obscur, dans un fossé plein de boue. » Ou, en 1938, à Michel Leiris : « J’ai vu un tableau de Masson à une exposition ici, cela m’a donné un grand coup. Varsovie semblait… » Hélas, la suite est illisible.

Alors je relis La pie voleuse, vieux souvenir de mes vingt ans, roman réédité dans la collection « l’Imaginaire » chez Gallimard. Je ne suis pas déçu, il y a bien longtemps que je n’ai pas lu un tel texte ! En 1937, dans une lettre de Varsovie, Georges Limbour en préparait l’édition et réagissait joyeusement au titre que lui proposait Jean Paulhan : « C’est le titre d’un opéra de Rossini dont je ne connais que l’ouverture, que je me fis jouer au printemps dernier en descendant le boulevard St Michel, dans une cave à phono. » (Ici, l’enquêteur s’instruit sur la manière d’écouter la musique enregistrée dans les années 1930 !) « J’avais déjà entendu cette ouverture en revenant du Vésuve, il y a déjà fort longtemps, un soir d’été, sur une promenade napolitaine. La musique municipale, je crois, dans un kiosque qu’entourait une foule fort enthousiaste. En ce temps-là, je buvais moins de vin (dans les pays où il y en a) et davantage de sirops glacés, d’orgeats et de citronnades. Les marchands de glace Rossiniens, plus blancs que les jeunes filles, couraient sous les arbres, portant leurs seaux dans lesquels ils avaient capté les meilleurs parfums du soir et cette nuit-là, j’avais vu aussi, parmi une grande foule le long de la mer, du feu sur le bord du Vésuve [8] ». Musicien proche de René Leibowitz, il a écrit des livrets d’opérettes après la guerre ; il goûtait surtout les atmosphères.

Et n’appréciait vraiment pas celle de la Pologne des années 1930, cléricale et nationaliste. Il s’en moquait dans ses lettres, quand elle ne le mettait pas en colère. À Michel Leiris il confie, en 1937 : « Le calme est revenu dans notre cité ». C’est à cause d’une célébration de l’amitié polono-lituanienne. « On s’embrasse et se congratule. » Puis il note : « Du coup, on fête la réconciliation sur l’échine du Juif. Alors si tu n’as pas de bonnes semelles, tu te coupes les pieds à force de marcher sur les tonnes d’éclats de verre qui proviennent des carreaux juifs. Tu peux aussi recevoir sur la tête une brique lancée dans une vitrine par un étudiant bien dissimulé [9] ». C’était l’époque où des bandes antisémites polonaises, notamment étudiantes, attaquaient physiquement les Juifs.

Et au lycée ? Il donnait 18 h de cours par semaine, convaincu d’accomplir son travail. Ses élèves, majoritairement des jeunes filles, préparaient les deux parties du baccalauréat en première et en terminale. Plus de la moitié étaient des Juifs et ont poursuivi leurs études supérieures en France. Georges Limbour se plaisait beaucoup avec eux. « Il aimait tellement les jeunes, écrit quarante ans plus tard une de ses anciennes élèves, il les comprenait si bien, adorait leurs petites histoires, n’était jamais agacé par leurs idées même mal formulées ou superficielles et les aidait, probablement sans le savoir et sans qu’ils s’en aperçoivent, à trouver leur mode d’expression. » Le jugement de ses chefs était tout autre. Un jour, son proviseur (adultère) reconnait ses compétences : « Il est, pour un licencié en philosophie, un latiniste tout à fait convenable » (1932) ; une autre fois (1935), il laisse entendre « que tant en philosophie qu’en littérature, il est déficient et manque de qualité pédagogique. Ses élèves sont en général peu disciplinés [10] ». Ce qui ne les empêche pas d’obtenir chaque année d’excellents résultats au baccalauréat (avec plusieurs mentions).

J’ai trouvé dans le dossier réuni par Jean Piel pour Critique un long témoignage inédit d’une de ses anciennes élèves, déjà citée, Lydia Cassin. Elle dresse, en mai 1971, le portrait d’un poète à l’école. Le voici entrant dans la classe de philosophie en 1930 : « La porte s’ouvrit pour laisser passer un beau jeune homme, costume gris rayé de blanc, nœud papillon et boucles blondes arrangées dans un désordre savant. » Toutes les jeunes filles en tombent amoureuses, jalouses de « la cour rapide et, croyions-nous, couronnée de succès, que Limbour fit à une ravissante licenciée d’espagnol qui enseignait le français dans les petites classes, roman que nous suivions avec un intérêt certain et quelque peu désabusé ». Ses talents de conteur éblouissent son jeune public : « Ayant passé un an en Égypte, puis un an en Albanie, il nous parlait volontiers de ses aventures dans ces pays exotiques : prison yougoslave pour avoir traversé à pied, sans le savoir, la frontière ; chasse à l’aigle qui menaçait le petit avion allemand où il avait pris place ; perte de ses vêtements au cour d’une baignade dans le Nil et retour à la ville dans un burnous emprunté à un Arabe et bien d’autres histoires qui nous remplissaient d’émerveillement et d’admiration. » Un joyeux luron dont ces adolescents connaissaient les contacts littéraires. Il traduisait Lawrence et publiait chez Gallimard ! Il lisait « fort bien » Baudelaire. Au lieu de rabâcher le Malet-Isaac en histoire « il nous parlait de littérature et surtout il nous parlait de nous-mêmes. C’était un jeu que nous prolongions tard dans la soirée, car il avait pris l’habitude de venir souvent dîner chez nos parents, festivités auxquelles les garçons n’étaient pas admis. Limbour avait trouvé pour lui-même le titre de ‘’thaumaturge charlatan’’ et expliquait ce que chacune de nous pouvait attendre de la vie ». Le voilà bien loin de la belle discipline exigée par l’inspecteur dont il se moquait.

En 1937, dans une lettre à Leiris, Georges Limbour fait allusion au fameux discours que lui reproche l’inspecteur : « Ces temps-ci il fait une chaleur à passer son temps dans la Vistule. Il y a une chaleur du Sud espagnol depuis près d’un mois. J’ai en outre été obligé de préparer un discours de distribution des prix et cela c’est plutôt suant également. Il faut en effet que l’ambassadeur ait le temps de mijoter une réponse, mais je lui ai foutu de quoi mijoter longtemps sa réponse [11] ». Son élève confirme d’ailleurs le succès, auprès des élèves, de ses « exploits qui [les] ravissaient par leur non-conformisme » : « N’a-t-il pas refusé de mener sa classe aux obsèques du maréchal Pilsudski […], n’a-t-il pas uriné sur je ne sais quel monument public à Varsovie ? » On se croirait aux premiers temps du surréalisme, ou tout simplement devant un rebelle. D’ailleurs, si l’on en croit son ami André Masson : « L’idée de la révolte : Limbour l’avait profondément [12] ».

Aussi répondit-il au rapport de l’inspecteur par une lettre de démission à M. Marx, le directeur des Œuvres françaises à l’étranger. « M. le Directeur, après avoir occupé pendant huit ans – et je crois avec succès – la chaire de philosophie au Lycée français de Varsovie, je désirerais quitter la Pologne pour plusieurs raisons, dont la plus convaincante est un manque d’intérêt intellectuel que présente pour moi la vie dans ce pays. » Ayant finalement obtenu le statut de fonctionnaire de l’Éducation nationale, il demande un autre poste, en France, « dans une atmosphère plus sympathique [13] ». Il a été nommé à Parthenay.

Résultat de l’enquête : une rencontre inattendue avec un poète trop oublié, et le constat que ce genre d’animal rebelle « ne donne évidemment pas satisfaction » dans une école française à l’étranger… Ironie de l’affaire : un des sujets du bac français à Varsovie, en cette année 2019, ne fut autre que le commentaire d’un extrait des Vanilliers de Georges Limbour !


  1. Jean Paulhan le publie d’abord en quatre livraisons dans la Nrf (1937-1938). Aujourd’hui disponible en poche aux éditions Gallimard, coll. « L’Imaginaire ».
  2. Disponible en poche aux éditions Gallimard, coll. « L’Imaginaire ».
  3. Repris dans Contes et récits, Gallimard, 1973.
  4. Paru en 1948 chez Gallimard.
  5. Archives du MAE-Œuvres françaises à l’étranger. C321.
  6. Georges Limbour, Spectateur des arts. Écrits sur la peinture, 1924-1969, Le Bruit du temps, 2013.
  7. Fonds Jean Piel, IMEC.
  8. Fonds Jean Paulhan, IMEC.
  9. Fonds Michel Leiris, bibliothèque Jacques Doucet.
  10. Archives du MAE-Œuvres françaises à l’étranger. C320
  11. Fonds Michel Leiris.
  12. Critique, n° 351-352, p .770.
  13. MAE, C322, lettre du 20 mai 1938.

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