Sérieusement fantasque

Samuel Beckett, Karen Blixen, Eugène Ionesco, Vladimir Nabokov, Agota Kristof… Qu’ont-ils en commun, ces grands écrivains du XXe siècle ? Tous ont écrit dans une langue qui n’était pas leur langue maternelle mais leur « langue marâtre ». L’expression revient à Aleksandra Lun, Polonaise et polyglotte, qui écrit en espagnol et signe un abrégé désopilant, vibrant d’intelligence, sur une question à laquelle de grands chercheurs ont consacré de grands traités.


Aleksandra Lun, Les palimpsestes. Trad. de l’espagnol (Pologne) par Lori Saint-Martin. Éditions du Sous-Sol, 126 p., 14 €


Traductrice de multiples langues vers la sienne, le polonais, Aleksandra Lun a préféré faire de cette question une sotie dont le narrateur, Czesław Przęśnicki, est un écrivain raté, auteur d’un Wampir que personne n’a lu. Czesław Przęśnicki est pourtant savant puisqu’il est diplômé en philologie antarctique, mais il est obsessionnel, asocial, ne distingue plus rêve et réalité, et écrit du fond d’une cellule car il est interné en Belgique, « un pays sans gouvernement depuis un an », c’est-à-dire nulle part. Opiniâtre, il compose Kaskader, roman à l’intrigue délirante qu’il tâche de rédiger sur de vieilles feuilles du Standaard, journal flamand qu’il arrive à chiper à ses geôliers.

Son codétenu est un prêtre en soutane obnubilé par l’histoire d’un canari mort, qui récite le rosaire, prie contre « le sexe pratiqué sans fin procréative » et voue une admiration folle au pape globe-trotter, Karol Wojtyła. C’est l’archétype d’un pays où le catholicisme est aussi résistant (au sens politique et au sens de « durable ») qu’étouffant, où la religion, omniprésente, tutoie le rire et la folie pour créer un humour très particulier, à la fois salvateur, subversif et absurde : Aleksandra Lun en est une héritière et une représentante de haut vol. Il faut lire ces cent vingt-six pages pour saisir cet esprit et essayer de se rassurer, en 2018, à l’heure où la Pologne vacille et penche vers un nationalisme peu avenant.

Aleksandra Lun, Les palimpsestes

Les palimpsestes est un récit burlesque où reviennent des motifs, des gags narratifs. Pour notre écrivain « fou », l’histoire de la Pologne est celle qui commence avec l’invasion de « cet hyperactif d’Hitler », ombre maléfique épinglée par cet unique qualificatif emprunté au registre psychiatrique contemporain. Elle se poursuit avec le souvenir plus récent de la Pologne communiste, où l’idéal de l’homo sovieticus est mesuré à l’aune d’une vie quotidienne résumée par la queue, lieu « où se sont formés de nombreux couple et où […] ont été conçus de nombreux enfants ». La queue pour acheter quoi ? du papier hygiénique. C’est à ce produit trivial que se réduisent les bienfaits de la planification et de l’économie d’État vus par notre écrivaine née en 1979, au crépuscule de l’ère du Grand Frère soviétique.

Ni la cruauté des hommes et de leur histoire, ni les totalitarismes n’échappent à sa plume. C’est ainsi qu’elle attribue à Conrad, bien antérieur à cette ère, cet axiome plein d’une sagesse désespérante : « La croyance en une origine surnaturelle du mal n’est pas nécessaire. Les hommes sont à eux seuls capables des pires atrocités. »

Outre ces coups de sonde répétés, et sous prétexte d’écrire l’histoire d’un romancier accusé de manquer de patriotisme littéraire, Aleksandra Lun fait défiler une série d’écrivains apatrides et/ou peu friands de ce type de patriotisme. Ils apparaissent dans les rêves du narrateur ou à ses côtés, dans le bureau de la psychiatre, et l’auteur les met en scène, non pas pour épater la galerie, mais pour distiller les propos les moins fous qui soient : pensées percutantes, fusées insolites, vérités aveuglantes, qui forment une réflexion éclatée sur ce que nous appelons la langue maternelle, ses enjeux politiques et sentimentaux, publics et intimes, tout ce que ne pas écrire dans sa langue originale induit d’ouverture et de richesse, mais aussi de souffrance et de dépaysement douloureux.

Aleksandra Lun, Les palimpsestes

Aleksandra Lun © Mirna Pavlovic

À Cioran, elle prête cet aveu : « il me faut une langue sauvage, une langue d’ivrogne. Le français a été pour moi une camisole de force ». Avant de le faire disparaître à la page suivante, enfourchant sa bicyclette et lançant à notre narrateur : « le plus important, c’est que ton livre ne soit pas rédigé dans ta langue maternelle et qu’il soit dangereux. Un livre dont être dangereux ». Facile, me direz-vous. Nous vivons à l’heure de la mondialisation, qui n’est pas seulement celle de la domination d’un anglais en loques, mais celle de la multiplication des échanges de droits, des foires du livre, des traductions et de la réflexion sur celles-ci : l’élection toute récente de Barbara Cassin à l’Académie française en est le symbole. Alors, se contenter d’affirmer par écrit « lange étrangère = langue dangereuse » pourrait se limiter à enfoncer une porte ouverte.

L’esprit de sérieux n’est pas le fort d’Aleksandra Lun, rassurez-vous. Elle dont vous aurez sans doute deviné qu’elle admire Witold Gombrowicz, son génial compatriote, prince de l’immaturité hissée au rang de secret d’État, ne se contente pas de lui attribuer cette saillie rosse : « L’envie me prend d’envoyer tous les écrivains du monde à l’étranger, loin de leur propre langue et de toute fioriture et filigrane verbal, pour voir ce qui resterait d’eux. » La proposition est moins déraisonnable qu’il n’y paraît, mais Aleksandra Lun ne se prive pas de se moquer de l’institutionnalisation à laquelle Gombrowicz a fini par succomber et des clichés, au sens propre, qu’il a laissés à la postérité. Elle évoque les photos de l’écrivain à Vence « sur lesquelles l’ancien habitué des bouges et amateur de bars mal famés […] le rebelle marginal d’autrefois apparaît en auteur européen consacré, saisi dans son intérieur douillet ».

Si l’idée de chahuter les écrivains que vous admirez ne vous choque pas, si vous êtes un lecteur curieux, piqué au vif mais pressé, mais que vous n’avez pas le temps de lire de longs ouvrages sur la langue, maternelle ou autre, alors n’hésitez pas, déboursez quatorze euros et offrez-en une maigre partie à cette Polonaise malicieuse qui déploie un sens comique précieux pour chanter les louanges du désinternement. Les palimpsestes est un concentré d’antipsychiatrie appliquée au champ littéraire, un petit manuel d’autant plus attachant qu’il est dépourvu de prétention. Il nous arrive d’une jeune franc-tireuse rieuse et inconnue jusqu’à ce jour. Grâces lui soient rendues pour ces cent vingt-six pages de plaisir, ce concentré de littérature au second degré.

Cécile Dutheil

À la Une du n° 56