Un an après sa parution en anglais, le dernier récit autobiographique de Patti Smith, Le pain des anges, est traduit en français. Depuis au moins Just Kids, la chanteuse, qui insiste sur sa vocation et sa qualité première d’écrivaine et de poétesse, nous y reviendrons, construit avec minutie ce qu’il faut bien appeler une œuvre littéraire.
Une anecdote, recueillie auprès de plusieurs témoins de l’époque, veut qu’au début des années 1790, alors étudiants au Stift de Tübingen, Hölderlin, en compagnie de Hegel et de Schelling, planta un arbre de la Liberté sur le bord du Neckar. C’est que la francophilie sentait le soufre et se voulait porteuse d’un souffle révolutionnaire chez toute une jeunesse intellectuelle allemande qui grandissait alors au sein d’une série de royaumes cadenassés et rétrogrades, et voyait avec espoir ce qui se passait outre-Rhin depuis 1789. Nous étions encore loin de la Restauration, ou des espoirs largement déçus de 1848, pour ne rien dire du massacre des Fédérés en 1871.
Au moment où Patti Smith écrivait L’année du singe, on pouvait se demander ce qu’il restait des idéaux émancipateurs dont les Lumières avaient nourri les révolutions américaine et française, tant le virage répressif semblait acté de part et d’autre de l’Atlantique. En 2016, dont le livre effectuait en quelque sorte la chronique, Donald Trump venait d’être élu pour la première fois président des États-Unis, et le gouvernement Valls avait largement amorcé son virage autoritaire avec le projet de loi sur la déchéance de nationalité et la répression de la contestation contre la loi Travail, dite loi El Khomri. Aujourd’hui, alors que sort la traduction du dernier volume de son autobiographie, Le pain des anges, et que Trump effectue son second mandat depuis à peine plus d’un an (année qui paraît déjà une éternité), la liberté semble plus loin que jamais et le monde plonger chaque jour un peu plus dans l’« ancienne sauvagerie », pour le dire avec les mots du Rimbaud des Illuminations. Il serait alors tentant de se replier dans le récit de soi intime et coupé du monde, mais « l’homme au cœur fidèle aime à plonger les yeux dans la nuit pure, car elle est le trésor sacré des insensés et des morts », comme le disait Hölderlin.
Que l’on se rassure, Patti Smith, qui en cela reste fidèle à son « culte » de Rimbaud, ne se ferme pas au monde. En cela, elle propose ici une synthèse entre les errances endeuillées de M Train et les chroniques, catégorie dont nous verrons les aspérités, de L’année du singe. Nous parlons de chroniques, mais il serait peut-être plus pertinent de parler de mémoires, si l’appellation, faisant en cela signe vers un genre aujourd’hui désuet, ne charriait pas avec elle une certaine pompe aux antipodes de la personnalité de l’écrivaine Smith. Autobiographie, chroniques, scènes de vie ou mémoires ? Le travail de Patti Smith est pour une bonne part inclassable. À cela s’ajoute le problème du hors-texte et de la personne de Patti Smith, star du rock s’il en est.
Avant de parler en détail du contenu de ce dernier récit, il convient de préciser deux choses : premièrement, il s’agit bien ici d’une œuvre, au sens où la chanteuse ne nous donne pas à lire un livre sur la star qu’elle est par ailleurs, mais bien un récit dont la pulsion s’origine dans un souci littéraire profond, elle qui n’a eu de cesse de se dire avant tout écrivaine ou poétesse. Ce n’est finalement que fortuitement que cette envie d’écrire s’est tournée vers la musique et plus encore que Patti Smith a dû le succès et la célébrité à cette carrière. Il n’est besoin pour s’en convaincre que de relire, au fil de son œuvre depuis Just Kids, la constellation de références qui nourrissent son écriture, de Bob Dylan et Rimbaud bien sûr, mais aussi de Genet ou Mishima. Deuxièmement, l’œuvre, dont Le pain des anges rejoue pour une part la genèse, est d’une grande qualité et se condense dans sa forme et ses thèmes au sein de ce remarquable livre. Partant de ces prédicats, et le disant sans ambages, il faut, quel que soit notre rapport à la chanteuse ou même au rock, lire ce récit pour lui-même.

Cette matière est faite d’un travail précis de la narration, travail certes entrepris depuis Just Kids, qui demeurait un récit avant tout linéaire, mais approfondi avec M Train où la temporalité se diffractait, pour ensuite aboutir, dans L’année du singe, à un dispositif de condensation autour d’une seule année qui contenait à elle seule toute l’œuvre. En ce qui concerne plus particulièrement Le pain des anges, la « couverture » chronologique redouble en quelque sorte celle de Just Kids, depuis l’enfance jusqu’à l’errance à New York qui s’achèvera avec la sortie de Horses en 1975. Redouble, mais pas complètement en réalité tant le récit se décale et fait la part belle à de nouvelles scènes. L’artiste revient ainsi sur des parties de sa personnalité qu’elle n’avait pas ou peu évoquées auparavant, comme sa conversion aux Témoins de Jéhovah. Mais ce récit est rapidement dépassé et la chanteuse donne droit de cité dans son récit à ses albums suivants.
Il semble qu’auprès du grand public Patti Smith soit célèbre avant tout pour ses collaborations, exemplairement Because the Night écrite par Bruce Springsteen. En cela, la chanteuse souffre, à l’image d’une Joan Baez, d’être reléguée derrière de grandes « stars » masculines, Bob Dylan en tête bien sûr. Mais il serait dommage de passer à côté d’une œuvre musicale puissante. Dans Le pain des anges, Patti Smith raconte ainsi que son deuxième album, Radio Ethiopia, a rencontré bien moins de succès que Horses : « Lancé presque un an après Horses, Radio Ethiopia n’a pas été bien accueilli et la chanson-titre dont j’étais si fière a été jugée inécoutable. Certains de ceux qui nous soutenaient jusque-là nous ont accusés d’avoir vendu notre âme ».
Le fait est que l’art de Patti Smith souffre, souvent à son corps défendant, d’être sur une voix médiane : trop punk pour le mainstream, trop pop pour les puristes. De même, le récit autobiographique semble souvent affaibli par l’accumulation de personnalités qui saturent le récit. Petite parenthèse en forme d’anecdote : si l’on suit Patti Smith sur les réseaux sociaux, il est possible de la voir souvent en compagnie de différents artistes au point que, le jour de l’attribution du Nobel à Krasznahorkai, il était possible de voir une photo de l’écrivain prise par la chanteuse un jour dans un café, comme si finalement elle connaissait un peu tout le monde. Cet aspect de « catalogue » se retrouve dans son œuvre écrite qui pour autant n’est pas sans ses scènes touchantes, à l’exemple de cette journée juste après la mort de son mari, Fred Smith, où Bruce Springsteen vient proposer au fils des Smith d’accomplir la virée en moto promise mais jamais faite par le défunt père.
De manière plus équivoque, l’évocation de certains épisodes plus politiques – nous parlions plus haut de chroniques – se réduit à des rencontres de personnalités, comme cette fois où la chanteuse a rencontré le dalaï-lama, sans qu’il soit plus question que cela des enjeux géopolitique du Tibet. De la même manière, le rapport de la chanteuse, volontiers figure rebelle en un certain sens, à la politique américaine reste sporadique. Si l’« année du singe » était celle de la première élection de Donald Trump, de nouveau président alors que paraît Le pain des anges, le contexte de fascisation accélérée de la société nord-américaine sur fond d’étiolement de l’impérialisme atlantiste ne s’incarne que dans sa version clownesque représentée par le locataire de la Maison-Blanche, et encore de manière sporadique.
Peut-on pour autant en faire reproche à Patti Smith ? Si certaines pages, comme certaines prises de parole publiques, peuvent agacer par leur touchante naïveté, il ne faudrait pas faire à Patti Smith le mauvais procès de ne pas être une révolutionnaire ou une théoricienne politique. Son œuvre témoigne depuis un point de vue, celui d’une conscience avant tout marquée par une forme de désarroi face à l’équivoque du monde. C’est ici également que se loge la profonde émotion qui traverse la lecture de ce texte, dont on sent à quel point il témoigne de la sensibilité et de la fragilité de son autrice. Finalement, l’accumulation de scènes et de personnages procède de cette sensibilité et, pourrait-on presque dire, de cette générosité qui nourrit un récit qui, de manière éclatée, donne à voir un monde, traversé par ses élans artistiques, ses figures célèbres, mais aussi ses doutes et ses deuils. « Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous », disait Hugo. C’est ici finalement qu’il faut chercher, loin de la célébrité, le partage de l’humaine condition auquel nous invite la poétesse.
Car Patti Smith, nous le disions plus haut, est avant tout poétesse, bien que la poésie à proprement parler constitue une part mineure de son œuvre. Poétesse car, loin de la théorie, qu’elle soit révolutionnaire ou esthétique, se ressent un souffle, une âme au sens propre, qui rend cette figure si attachante. C’est par ce souffle que passe le vent de révolte que l’on peut retrouver à l’envers de son apparente naïveté, ce souffle que l’on ressent à l’écouter, en septembre dernier, chanter People Have the Power ou Ghost Dance à la Fête de l’Huma où elle était invitée. Ce même souffle se retrouve, sur le mode mineur certes, alors que le lecteur suit son itinéraire erratique, tant par le cours de sa vie que par sa forme narrative.
