Jeu, set et match

Le revers serait le plus beau coup au tennis mais il n’est pas nécessairement le titre le plus original quand on souhaite écrire sur ce sport. Ont ainsi paru à quelques jours d’écart deux livres aux titres proches, Du revers de Luis Torres de la Osa et Revers de Daniel Arsand. Si le premier est une référence à la préférence de l’auteur pour ce coup, le second joue sur le sens du mot et nous parle plus, à travers la figure de Bill Tilden, de revers de fortune que de tennis.

Daniel Arsand | Revers. Actes Sud, 176 p., 19 €
Luis Torres de la Osa | Du revers. Quand le tennis devient littérature, mélancolie et beauté du geste. Trad. de l’espagnol par Delphine Valentin. Métailié, 304 p., 21 €

La finale de Roland-Garros 2025 fut haletante. Alors que Sinner était à un point de gagner son premier Grand Chelem sur terre battue, Alcaraz sauve le point, remonte de deux sets et gagne le match. Dans la tension de cet affrontement s’est exprimée la personnalité des deux joueurs : face au jeu millimétré de l’Italien, la fougue de l’Espagnol, qui est même allé jusqu’à s’autoriser une harangue digne d’un torero, a transcendé le public. Au tennis, comme en littérature, tout est affaire d’incarnation.

C’est ainsi que Daniel Arsand, dans Revers, nous présente Bill Tilden, grand champion américain des années 1930, bien souvent oublié aujourd’hui. Il est en soi intéressant de prendre une figure majeure du tennis, qui a transformé l’image de ce sport, tout en refusant dans son traitement de faire de sa singularité de sportif le sujet premier du récit. Ainsi, de tennis il n’est question qu’incidemment et, pourrait-on dire, parfois maladroitement : les lecteurs et lectrices les mieux informés reconnaîtront l’étrangeté d’un match disputé en « 6.2 – 4.5 – 7.1 ». C’est que la carrière sportive de Bill Tilden ne semble pas être ce qui intéresse au premier chef Daniel Arsand, il préfère nous raconter Bill Tilden dans sa déchéance et ses « revers ». Ce positionnement esthétique est en soi radical, et d’autres, notamment au cinéma s’y sont essayés avec brio : Bruno Dumont dans Camille Claudel 1915 met en scène la sculptrice alors qu’elle est internée dans un asile et qu’elle ne s’adonne plus à son art, s’intéressant alors à la banalité de la femme et non à l’artiste. En revanche, Daniel Arsand ne dépeint pas un homme banal, et son personnage, dans sa décadence, est hors norme.

L’auteur laisse Bill Tilden nous raconter sa version des faits : le lecteur suit les pensées vagabondes de l’ancien champion qui se remémore de grandes victoires mais surtout son « revers » : son ostracisation de la société après avoir entraîné l’équipe de tennis du régime nazi et après ses condamnations pour des infractions sexuelles pédocriminelles. Si la gravité de ces crimes n’est pas à prouver, c’est plutôt la banalité de cet homme, qui ne cesse de minimiser ses actions et de se trouver des excuses, qui constitue la force du récit. Loin de la force vitale de son aura de champion, Daniel Arsand dépeint un homme d’une triste médiocrité, incapable d’assumer les conséquences de ses actes. Le récit oscille entre la psyché de Tilden, des adresses au personnage à la deuxième personne et des commentaires d’un narrateur extérieur. L’auteur ne semble pas toujours savoir quel point de vue adopter et les transitions peuvent s’avérer maladroites.

Le tennisman américain Bill Tilden vainqueur de Wimbledon (1920) © Gallica/BnF

C’est bien parce que l’auteur souhaite nous faire découvrir l’homme – et non le tennisman – que le tennis apparaît comme un prétexte et qu’il est presque entièrement laissé de côté. Il y aurait eu matière à s’intéresser à la personnalité du joueur sur le court, à raconter la manière dont il a, via son charisme, mis en avant une nouvelle manière de jouer et atteint la gloire, obtenant le surnom de « Cannonball », souvent invoqué dans le récit, et dont nous ne saurons pas grand-chose.

En revanche, l’auteur espagnol Luis Torres de la Osa maîtrise parfaitement son sujet : ancien espoir espagnol, il raconte avoir abandonné le tennis quand il a assassiné un oiseau blanc à coups de pierres après une défaite. Décidément, le tennis attire des personnalités troubles. Constitué en cinq sets, le livre évolue chapitre après chapitre tels les échanges sur le cours. Avec Du revers, la forme transpire le tennis et l’auteur s’intéresse profondément à l’esthétique de ce sport. Ses mots sont justes, vont droit au cœur avec la précision des balles jaunes (ou vertes, selon les perceptions) servies à pleine vitesse. Le tennis est surtout un moyen pour Luis Torres de la Osa de cartographier sa propre personnalité, lui qui se pique également de littérature, de musique ou d’échecs et nous fait bien volontiers quitter la terre battue pour croiser le chemin de Nabokov, de Foster Wallace, de Kundera ou de Chopin.

Du tennis il se remémore ses amitiés évidemment, ses victoires et ses défaites, mais il livre ce qui le fascine dans ce sport à la beauté cinétique difficilement descriptible : la possible infinité du tennis. Puisque, pour remporter un set, il faut un écart de deux jeux, en l’absence de break par un des joueurs le tennis porte en lui la possibilité de ne jamais se terminer. C’est ainsi qu’en 2010 le Français Nicolas Mahut et l’Américain John Isner ont échangé des coups sur la pelouse verte de Wimbledon pendant onze heures et cinq minutes étalées sur trois jours (score du cinquième set : 70-68 pour Isner) ! Cette possibilité de l’infini – et sa beauté – est malheureusement aujourd’hui rabotée par le tie-break qui s’est imposé depuis les années 1970-1980 sur les circuits ATP et WTA, y compris dans les tournois du Grand Chelem. Récemment, l’introduction et l’uniformisation du « super tie-break » dans ces tournois prestigieux continuent de tuer « l’idée romantique et sublime d’un match éternel ».

Pour Luis Torres de la Osa, le tennis peut parfois dépasser le sport pour devenir un art, « la beauté de certains points est si écrasante qu’elle déborde presque la structure inébranlable du tennis, la submerge », un art éphémère et parfois bien rare, que l’on peut célébrer en littérature.