Née à Paris en 1979, Kenza Sefrioui est journaliste culturelle, critique littéraire et éditrice à Casablanca. Le 7 mai dernier, à Rabat, elle a accordé un entretien à En attendant Nadeau sur le travail des éditions En Toutes Lettres.
Dans Le livre à l’épreuve (2017), vous inventoriez les dysfonctionnements de la chaîne du livre au Maroc, du manque de structuration du champ éditorial au faible nombre de bibliothèques, en passant par l’absence de lieux de débat autour des publications. Une décennie a passé, et votre maison d’édition, En Toutes Lettres, a lancé plusieurs initiatives pour pallier ces problèmes structurels. Où en est-on aujourd’hui ?
J’ai publié ce livre à l’occasion de la première participation du Maroc comme invité d’honneur au Salon du livre de Paris. Nous nous retrouvions au centre de l’un des principaux salons du livre au monde, alors que nos concitoyens ont un accès très largement insuffisant au livre, alors que cet accès est un droit humain essentiel. Je considère qu’il est important d’aborder le secteur du livre en parallèle avec trois autres piliers d’une société du savoir : l’école publique, la recherche et la presse. Dans tous ces domaines, nous sommes largement en deçà de nos espoirs, ainsi que des standards internationaux en matière d’accès au savoir, de liberté d’expression et de libertés académiques. Depuis, le Maroc a été l’invité d’honneur de plusieurs salons : une deuxième fois à Paris, mais aussi à Sharjah, au Panama, à Québec… Il y a une volonté claire de faire du livre un élément de diplomatie culturelle, afin de « promouvoir la marque Maroc ». Le titre de capitale mondiale du livre accordé à Rabat par l’Unesco cette année en est un exemple. Pourtant, le Salon international de l’édition et du livre (SIEL) qui se tient en ce moment à Rabat est le même que d’habitude en dépit de l’événement mondial que représente cette nomination, et des opportunités qu’elle pouvait apporter pour toucher un public plus large.
Depuis 2017, on constate un effondrement des infrastructures. Nous avons perdu une centaine de bibliothèques depuis l’étude que j’avais réalisée en 2014 pour les États généraux du livre organisés par l’association Racines. Les derniers chiffres du HCP (Haut Commissariat au Plan) donnent 240 bibliothèques sur tout le territoire, alors que la population a augmenté et que le pays comptera bientôt 40 millions d’habitants. Quelques projets de médiathèques et bibliothèques scolaires sont en cours, mais n’ont pas encore vu le jour. La filière des métiers du livre à l’université Hassan II de Casablanca a été rétrogradée en simple module dans la licence de lettres françaises. Pourtant, beaucoup de gens s’engagent encore dans des projets éditoriaux. Je suis très optimiste en voyant se former le Collectif de la nouvelle édition marocaine. De nouveaux acteurs apparaissent dans le métier, une vraie solidarité professionnelle existe et nous essayons de mutualiser savoirs, savoir-faire et contacts pour participer ensemble à des salons où nous ne pourrions pas aller seuls, à l’étranger et au Maroc. La situation n’est pas figée, mais nous sommes loin d’une politique du livre vraiment cohérente. L’initiative institutionnelle reste largement événementielle, ponctuelle et d’apparat.
Revenons à En Toutes Lettres, maison principalement francophone, que vous avez cofondée en 2012 avec Hicham Houdaïfa. L’édition francophone recule au Maroc, de même que la francophonie en général. Comment vous adaptez-vous ?
Hicham Houdaïfa et moi étions journalistes au Journal hebdomadaire, titre qui a dû s’arrêter, après des années de harcèlement judiciaire et de pressions économiques, en 2010. C’est dans la veine de la tradition de la presse francophone marocaine que nous avons voulu créer un nouvel espace pour l’investigation, dans un contexte de répression des libertés qui n’a cessé de s’aggraver depuis. Nous voulions donc faire des livres d’enquête, poursuivant ainsi par d’autres moyens nos premiers combats journalistiques pour les droits humains, ceux des femmes et des enfants, la dignité des personnes en situation de migration, la protection de l’environnement. En tant qu’éditeurs, nous nous sentions aussi investis du devoir de mettre en avant ceux qui pensent les cadres épistémiques de notre société, plutôt que de plaquer de l’extérieur, parfois de manière artificielle, des concepts pensés pour d’autres contextes sur nos réalités réduites ainsi à de simples cas à étudier. Nous avons donc aussi consacré une bonne partie de notre effort aux sciences humaines.
Nous sommes conscients qu’il y a un recul du français, résultat normal de plusieurs décennies d’arabisation, et de la politique odieuse de la France en termes de visas, qui humilie de nombreux Marocains et aboutit, bien logiquement, à une désaffection. Notre démarche est de plaider auprès des jeunes avec qui nous travaillons pour qu’ils ne renoncent pas à cette langue qu’ils étudient depuis la deuxième année du primaire. Notre argument est qu’il faut être pragmatique, car le français demeure la langue des élites économiques et, dans une certaine mesure, politiques et continue de structurer profondément les hiérarchies sociales. Les livres que nous publions permettent aux jeunes de continuer à travailler, à s’approprier et à maîtriser cette langue qu’ils ont déjà apprise, tout en se documentant sur des sujets qui les concernent. Notre livre collectif Maroc. La guerre des langues (2018) posait cette question des assignations fonctionnelles et de l’organisation verticale de ces fonctionnalités linguistiques à l’intérieur de la société marocaine. Dans une optique de démocratisation, nous souhaitons que cette langue continue à être maîtrisée et utilisée, notamment par des gens qui pourraient mettre en cause son statut de langue de pouvoir. D’un autre côté, nous aimerions bien sûr faire traduire beaucoup plus de livres vers l’arabe, mais il est très difficile de trouver des financements. Produire un livre est coûteux et nous recevons peu de soutien public.

Arrêtons-nous un instant sur vos livres d’investigation. Ils touchent plusieurs sujets : le climat, les migrations, le livre, les questions agricoles… Comment définissez-vous votre ligne éditoriale sur ce versant de vos activités, et comment évaluez-vous leur impact ? Sont-ils lus ? par qui ? ont-ils un effet ?
Le premier livre de Hicham Houdaïfa, Dos de femme, dos de mulet (2015), a été tiré à 4 000 exemplaires. Il est aujourd’hui épuisé et nous envisageons un deuxième tirage, comme pour Maroc. Justice climatique, urgences sociales (2021), déjà réimprimé. Nous sommes souvent sollicités par les écoles pour organiser des ateliers avec les élèves autour de ces livres – le plus souvent, hélas, dans celles de la mission française, car il est moins aisé d’avoir l’accord de l’Académie pour accéder aux écoles publiques marocaines. Leurs sujets interpellent, et ils sont fortement mis en avant par les enseignants et les médiathécaires. Les livres se vendent bien grâce à leur prix modique de 65 dirhams (environ 6 euros, soit moins de deux paquets de cigarettes au Maroc). Je pense que ces travaux répondent à une demande. Cette offre éditoriale a rencontré un public qui ne trouvait plus ce type d’enquêtes dans les médias, et les Marocains sont très intéressés par ces questions de société. Nous avons trouvé de forts relais dans la société civile, sur laquelle s’appuient ces travaux d’enquête et qui y trouve, à son tour, un moyen de faire circuler ses constats et ses propositions.
Malheureusement, la presse indépendante n’existe quasiment plus, et très peu de médias proposent des recensions critiques de livres. Au mieux, nous obtenons un entretien où le ou les auteurs doivent effectuer le travail de reformulation et de synthèse, mais cela est toujours bon à prendre. Le débat public à travers la presse, en tout cas, est éteint, mais le corps enseignant et les relais d’opinion font vivre ces travaux. Nous formons aussi des acteurs et actrices de la société civile, des journalistes d’investigation et des jeunes chercheurs à partir de ces livres, et nous avons convaincu nos bailleurs de fonds d’acheter ces livres au prix de fabrication afin de pouvoir les offrir à nos étudiants. En huit ans d’ateliers de formation, nous avons touché environ 1 200 étudiants dans tout le Maroc.
Ces ateliers sont menés par le programme OpenChabab, dédié à la fois à la formation et à la mise en œuvre de projets d’enquête sur les thématiques mises en valeur par En Toutes Lettres. Pouvez-vous nous en expliquer la genèse et les activités ?
Le programme OpenChabab a été lancé en 2018 avec le soutien de Canal France International. Il s’agit de notre pôle de formation, sur lequel repose En Toutes Lettres aujourd’hui. En effet, notre contexte éditorial est devenu de plus en plus difficile, notamment depuis l’épidémie de Covid-19 qui a fait s’effondrer les ventes de livres, lesquelles n’ont jamais retrouvé leur niveau antérieur. Au départ, le programme regroupait une dizaine de jeunes formés aux valeurs de l’égalité femme-homme, à la lutte contre l’extrémisme religieux, aux libertés individuelles, à la démocratie participative, à l’égalité des chances et à la mixité sociale mais aussi aux méthodes de l’investigation, au podcast, au reportage audiovisuel, au storytelling, au data-journalisme. De fil en aiguille, nous avons essaimé vers l’université. Le projet a alors pris le nom d’École de la pensée critique. Hicham Houdaïfa en est le principal porteur, à Fès, Beni Mellal et Tanger, dans le cadre de clubs, de cliniques juridiques, d’associations, pour en faire bénéficier un plus grand nombre de jeunes. Nous avons parfois jusqu’à une trentaine de personnes dans un même club. En parallèle, Hicham a développé un programme d’éducation aux médias et à l’information pour répondre aux discours de haine et aux théories du complot dans l’espace numérique et, plus généralement, pour savoir se repérer sur internet. Plus récemment, nous avons mis en place un programme nommé Storytelling pour les causes où se croisent des chercheur.ses, des journalistes et des acteurices de la société civile qui ont en commun une pratique du terrain et un besoin de communiquer leurs conclusions à la société et d’ouvrir un dialogue avec elle, mais aussi de faire des propositions aux pouvoirs publics. Nous avons monté plusieurs ateliers sur les migrations, l’égalité femme-homme, l’environnement. Le but est d’affiner la pratique de l’écrit et de mettre en œuvre une éthique commune à ces différents acteurs.
OpenChabab a aussi organisé des mentorats pour une dizaine de traducteurs. Le premier fruit de ces formations est l’anthologie De la culture marocaine moderne de Jalal El Hakmaoui et Abdeljalil Nadem (2008), que ces jeunes traducteurs ont traduite en français en 2022. Pourquoi le choix de ce livre ? Plus généralement, quel est votre positionnement d’éditrice dans ce marché marocain de la traduction, très faible (environ 5 % de la production annuelle totale) ?

Ce livre est le fruit d’un compagnonnage de longue date avec Jalal El Hakmaoui, qui avait déjà été à l’initiative de Maroc. La guerre des langues en 2018 et d’où il ressortait que très peu de choses étaient traduites d’une langue à l’autre au Maroc, même entre l’arabe et le français, et à plus forte raison encore entre le tamazight et les autres langues. Il nous a donc semblé qu’il fallait pousser plus loin la question linguistique, et procéder comme pour le journalisme en recrutant des étudiants de lettres et sciences humaines pour des ateliers pilotés par Jalal El Hakmaoui, qui s’assurait du respect du sens, le nouvelliste Issam Tbeur qui travaillait le rendu en français et l’enseignante Sanae Ghouati qui veillait à la qualité stylistique.
Cela a donc été un très long travail, mais le résultat est à la hauteur et certain·es participant·es sont aujourd’hui des traducteur·ices reconnues, comme Ghofrane El Khomssi, Oumaïma Machkour, Fayza Boumdine, Hajir Rifaï… Le projet leur a permis de redécouvrir une partie du patrimoine marocain, que cette anthologie empruntait à des ouvrages complètement épuisés. Cela a suscité un désir de se lancer dans des projets de traduction plus poussés. À l’enjeu de professionnalisation s’est donc ajouté un enjeu patrimonial : montrer comment, depuis les années 1910, la question de la modernité a été prise à bras-le-corps par des penseuses et des penseurs au Maroc. Nous avons voulu monter d’autres ateliers de cette nature. Par exemple, je ne désespère pas de mener à bien un jour un projet d’anthologie d’articles du théologien libéral égyptien Nasr Hamid Abou Zayd. Cependant, les textes en question sont disséminés dans des revues. Lorsque l’on sollicite un financement, ce type de projet ne cadre pas avec les formulaires en ligne, puisqu’il faut s’en référer à treize éditeurs différents, et que nous comptons recruter dix traducteurs. Les bailleurs de fond ont souvent un schéma préconçu, et la numérisation des candidatures bloque parfois des propositions qui ne cadrent pas avec celui-ci. Quant au faible poids de la traduction dans le marché du livre marocain, il tient essentiellement au coût des projets traduits, qui sont lourds pour la plupart des maisons d’édition, et à la faiblesse des subventions publiques.
En collaboration avec deux autres maisons, Dar Atlas en Syrie et Dar Mohammed Ali en Tunisie, vous venez de lancer une nouvelle plateforme intitulée Alfia.org, dédiée aux humanités arabes. D’où vient ce nouveau partenariat régional auquel vous participez ? Plus généralement, quelle analyse faites-vous de la situation des sciences humaines et sociales en arabe, encore plus faiblement traduites et diffusées à l’international que les œuvres littéraires ?
Il s’agit d’abord d’une association avec deux amis. Nous sommes tous les trois membres de l’Alliance internationale de l’édition indépendante, et mes deux collègues ont dirigé à tour de rôle le réseau arabophone de l’Alliance, qui regroupe près de 900 maisons et collectifs dans le monde. Nous partagions le constat qu’il nous fallait un outil pour consolider notre écosystème. Nous avons donc commencé par un atelier de formation de jeunes éditeurs de vingt pays arabes aux métadonnées. Nous avons ensuite repris le principe d’OpenChabab pour mettre en place des ateliers de traduction. Notre objectif est de mettre en avant les livres de sciences humaines et sociales publiés depuis 2010 et qui permettent de penser le changement social dans nos sociétés.
Ces livres sont souvent extrêmement difficiles d’accès. Pour ne donner d’un exemple, la bibliothèque Al Saoud de Casablanca, excellente dans ce domaine, ne disposait que de 60 % de la liste élaborée par les experts que nous avons sollicités. La raison en est simple : un éditeur yéménite, par exemple, a toutes les difficultés du monde aujourd’hui à se rendre dans les salons internationaux où les bibliothèques peuvent acheter les livres. Le problème de visibilité est donc réel, et la formation aux métadonnées a essayé d’y remédier. Le phénomène du piratage, qui est bien souvent un pis-aller à l’absence de bibliothèques et même de librairies dans la région, est également un problème important, qui ouvre sur la question de la situation calamiteuse de la propriété intellectuelle dans l’espace arabophone. Il s’agit d’une vraie catastrophe. Certaines maisons n’exploitent pas les droits sur toute la durée de la propriété intellectuelle, ce qui est leur droit. Là où le bât blesse, et il blesse souvent, c’est lorsqu’il n’y a pas de contrat… Cela entrave la possibilité pour des intellectuels d’être lus, discutés, traduits. De nombreux éditeurs de la région sont les simples imprimeurs d’un tirage unique qui n’aura aucune vie commerciale, ni dans leur pays ni a fortiori dans l’espace arabophone, et encore moins en traduction.
Il nous fallait donc un outil pour répertorier cette production. Nous avons choisi les domaines de l’histoire, de la philosophie, de la sociologie et des sciences politiques et économiques. Nous avons ajouté la littérature, car, lorsque la liberté de la presse et la liberté d’expression sont très restreintes, la fiction est un refuge pour les voix critiques, et les œuvres littéraires ont beaucoup à nous dire sur les lignes de force du changement social. L’idée est donc de ne pas laisser ces livres se noyer dans la masse, de les faire exister dans un premier temps sous forme de recommandation, et éventuellement de déboucher sur une véritable offre numérique légale. Celle-ci existe déjà sur certaines plateformes comme l’application Abjjad, mais elles semblent développées à travers des contrats signés au gré des rencontres, donc sans axe éditorial précis. Nous en avons un pour notre part, qui est celui des différentes disciplines retenues, et aussi celle d’une chronologie particulière qui va des « Printemps arabes » (2011) à aujourd’hui. Nous espérons que ceci permettra d’encourager des coéditions, et de diffuser une culture du droit d’auteur. Nous avons déjà formé plus d’une cinquantaine de jeunes au cours de cinq ateliers de traduction trilingues (de l’arabe vers l’anglais et le français). Les traductions sont en cours de finalisation et seront mises en ligne au fur et à mesure.
Propos recueillis par Chakib Ararou
