Dans le domaine du polar, en cette fin de printemps, on peut se tourner vers Et Athènes brûlait de Nikos Nikolopoulos, Les bûchers de Calcutta d’Abir Mukherjee et Les abandonnés de l’île Saint-Paul de Valentine Imhof, ces trois livres traitant d’époques et de pays différents dans des genres eux aussi différents.
Les violences économiques et politiques intéressent Nikos Nikolopoulos ; il les a déjà mises en scène dans de bons polars (signés Nicolas Verdan). Et Athènes brûlait, troisième de ses romans à se dérouler en Grèce, choisit comme lieux la capitale et Eleusis et, comme moment de l’action, les incendies de l’été 2024.
Tandis que, sur terre, tout part en flammes, en mer et le long des côtes, tout est ravagé par l’entreprise chinoise Cosco (propriétaire depuis 2016 du port du Pirée) qui poursuit un écocidaire « aménagement » du golfe saronique. L’intrigue et le suspens s’inscrivent dans ce contexte. Les services de renseignement sont sur les dents ; ils craignent que le ministre de l’Environnement, soutien de Cosco et piètre gestionnaire des désastres écologiques en cours, ne devienne la victime de « terroristes » décidés à lui faire payer hic et nunc sa corruption, son incurie et sa proximité avec les Chinois. Mauvais diagnostic ! les coups viendront d’ailleurs.
Tout est rondement mené, avec des personnages variés (dont l’agent Evangelos Mavroukis, présent dans les romans précédents), et une présentation, sans prêchi-prêcha ni pathos, d’un pays dépossédé de ses biens publics, exploité et souillé par des entreprises aux appétits monstrueux. Le thème du fossé qui se creuse entre une société malmenée et un système politique soumis à des intérêts privés trouve ici une convaincante expression polardesque.

Dans Les bûchers de Calcutta, Sam Wyndham de la Police impériale et son ex-partenaire Satyen Banerjee font de nouveau équipe. Wyndham, bien que placardisé par sa hiérarchie, doit enquêter sur le meurtre d’un richissime philanthrope et homme d’affaires dont le corps a été déposé « en douce » sur les « ghats » (marches près du fleuve où sont placés les morts avant leur crémation). Banerjee, lui, fraîchement rentré d’Europe où il avait dû se réfugier pendant trois ans, se voit chargé par sa famille de retrouver une cousine photographe disparue. Les deux affaires semblent n’avoir aucun rapport, mais évidemment, etc.
Avec ces Bûchers de Calcutta, on peut encore une fois compter sur une intéressante évocation des mœurs d’un Raj à bout de souffle (on est en 1926) et sur la plaisante peinture des rapports entre Sam, Anglais désabusé, et Satyen, brahmane bengali éclairé. L’horizon social du livre s’étend cette fois-ci au monde du cinéma indien et son empan géographique à Bishnupur, ville de temples située à une centaine de kilomètres de Calcutta, là où s’effectue le tournage d’un film. La question de l’obéissance à la famille et celle des préjugés raciaux occupent une place importante et sont « incarnées » par des personnages inspirés de figures ayant réellement existé : Homai Vyarawalla, la première femme photographe indienne ; Jatindra Sengupta, le maire de Calcutta, marié, malgré la désapprobation générale, à une Anglaise ; Merle Oberon, la star de cinéma qui, tout au long de sa carrière, dissimula ses origines indiennes.
Cette sixième excursion policière indienne d’Abir Mukherjee, moins trépidante que certaines des précédentes, se montre cependant « atmosphériquement » plutôt séduisante.
Les éditions de L’Aube s’associent à RetroNews, le site de presse de la BnF, pour publier une nouvelle collection, « L’affaire qui… », laquelle « s’inspire de faits réels et tente de montrer des éléments de la culture et de l’histoire française sous un angle noir ». Leur première livraison, Les abandonnés de l’île Saint-Paul, s’intéresse à un fait divers oublié de 1930 : sept personnes dont une femme enceinte furent laissées sur une île de l’océan Indien par leur employeur, « La langouste française », pour effectuer le gardiennage de celle-ci entre deux saisons de pêche ; trois étaient encore en vie lorsque, avec six mois de retard, ce dernier jugea bon d’aller les « relever ». À la suite du procès qu’intentèrent les victimes et leurs familles, « La langouste française » fut finalement reconnue coupable, mais deux ans plus tard, s’étant déclarée en faillite, elle ne versa aucune des indemnités auxquelles elle avait été condamnée.
Derrière le caractère sensationnel des événements racontés (auquel s’attacha la presse de l’époque), Les abandonnés de l’île Saint-Paul explicite les implications sociales et raciales (un des abandonnés était malgache) de ce crime, remplissant ainsi excellemment les buts que cette nouvelle collection s’est fixés.
