Une lumineuse intensité

« Tristesse et mystère et délice, / et comme une lointaine prière… / Mon âme doit encore errer. / Mais si tu étais mon destin … » Le pressentiment était juste. D’une première rencontre à un bal masqué en mai 1923 à Berlin, où le jeune Nabokov est sous le coup d’une lourde déception amoureuse, et de ce poème adressé à Véra Slonim jusqu’au dernier message « À Verotchka », le 7 avril 1976, soit un peu plus d’un an avant sa mort, cette correspondance à sens unique couvre plus de cinquante années d’une vie conjugale illuminée par un amour « sans nuage », fait d’une lumineuse intimité et d’une rare compréhension mutuelle.


Vladimir Nabokov, Lettres à Véra. Édition établie par Olga Voronina et Brian Boyd. Trad. du russe et de l’anglais par Laure Troubetzkoy. Fayard, 785 p., 36 €


La part manquante, ce sont les lettres de Véra à son mari, que celle-ci, par pudeur ou pour toute autre raison, a détruites. Aucune n’a subsisté, mais celles de Nabokov s’adressant à Véra suffisent à laisser imaginer qui fut la femme qui a partagé sa vie, soutenu son œuvre et suscité chez lui une telle inventivité, un tel charme et cette tendresse absolue dont chacune de ses lettres se fait la messagère, du premier au dernier jour de leur vie commune.

Nulle lassitude, nul relâchement dans l’expression merveilleusement fantaisiste de l’amour qu’il porte à sa femme. Jusqu’au bout, elle sera sa « vie adorée », sa « chère petite chérie », son « amour multicolore », son « grand ciel rose », et ses lettres seront ponctuées, au milieu d’une phrase, de « je t’aime » sur lequel s’enchaîne la suite de son récit. Véra, de son côté, écrit peu. À la vitalité limpide de ces lettres s’accroche parfois le nuage d’un léger reproche sur son silence, mais il glisse aussitôt et enchaîne sur un épisode, souvent cocasse, de sa vie, sur une facétie destinée à la faire rire : « Je me sens mirablement bien (j’avais mon fume-cigarette dans la bouche) – je me sens admirablement bien, je fume moins parce que c’est interdit dans la plupart des locaux » (New York, 19 mars 1941).

Vladimir Nabokov, Lettres à Véra

Vladimir Nabokov est né à Saint-Pétersbourg en 1899. Il a émigré avec sa famille en 1920 à Berlin où se sont retrouvés de nombreux réfugiés russes à la suite du coup d’État bolchevique de 1917. Un drame marque les premières années berlinoises de la famille. En mars 1922, le père, Vladimir Dmitrievitch Nabokov, fondateur du quotidien libéral russe Roul dans lequel son fils publie ses premiers textes sous le nom de V. Sirine, est assassiné par des Russes d’extrême droite. Sa mère se réfugie alors à Prague avec ses autres enfants, tandis que Vladimir termine ses études à Cambridge. Il se marie avec Véra Slonim le 15 avril 1925. Une première longue séparation a lieu en 1926. Véra, amaigrie et déprimée, doit passer deux mois dans une maison de santé dans la Forêt-Noire. Vladimir promet de lui écrire chaque jour le récit détaillé de sa vie quotidienne : « Minou, mon M-mi-inou, Voilà, ce premier jour sans toi est passé. Il est maintenant neuf heures moins le quart. Je t’écrirai toujours à cette heure-ci. À chaque fois, je choisirai une appellation différente – seulement je ne sais pas s’il y aura assez de petits noms. Il faudra sans doute en inventer quelques-uns. Des petits épistolarions » (2 juin 1926). Et en matière d’inventivité, Nabokov n’est jamais à court, commençant chaque fois sa lettre par un nouveau surnom charmant. « Bonjour, ma verdelette, Mon amour et mon bonheur, mon tout-en-une. » Il lui décrit sa vie dans les moindres détails, repas compris, habillement, décor de sa chambre, journées sportives au bord du lac, excursions avec son élève, longues heures d’écriture. Il encourage aussi Véra à patienter dans la maison de repos où elle s’ennuie. Il glisse dans ses lettres des dessins, des énigmes, des petits jeux, des mots croisés, des réflexions : « Le comble de l’ignorance : croire que curriculum est le petit nom du comte de Witte » (3 juillet 1926). Il l’apaise et la fait rire. « Quant à toi, mon petit moineau, ne sois pas trop fâchée contre la pluie. Tu comprends, elle est obligée de tomber, elle ne peut pas s’en empêcher – ce n’est pas de sa faute : elle ne sait pas tomber vers le haut » (15 juin 1926).

En cinquante ans de vie commune, il y aura peu de séparations, un mois par ci, deux mois par là, et lorsque celles-ci surviendront, pour les besoins de la promotion de son œuvre, à Londres et à Paris, ou pour des tournées de conférences, pour des cours dans le New Hampshire, les longues lettres détaillées et quotidiennes ne se départiront jamais de ce ton d’adoration fervente sublimée par l’humour. Lorsque leur fils Dmitri naît en 1934, les lettres s’agrémentent de petits dessins et de tendres messages destinés à l’enfant. Les lettres accompagnent ses déplacements et informent du succès que rencontre très tôt le jeune écrivain. Elles reflètent aussi les difficultés financières constantes, ses ennuis de santé (une intoxication alimentaire, de l’eczéma qui le torture), les problèmes de visas et de permis de séjour, et l’ardent désir de s’éloigner de l’Allemagne et de la langue allemande : « Comme je suis heureux que nous en ayons enfin terminé avec l’Allemagne. Jamais, jamais, jamais je n’y retournerai. Qu’elle soit maudite, cette froide engeance » (Paris, 10 mai 1937).

Vladimir Nabokov, Lettres à Véra

Seule l’année 1932 a été expurgée par Véra de toute marque d’intimité. En octobre de cette année-là, Nabokov est à Paris, qui est devenu un centre de l’émigration russe. Il y donne des conférences, rencontre des éditeurs et des écrivains, signe des contrats, se lie d’amitié avec Denis Roche, Jean Paulhan, Jules Supervielle, Gabriel Marcel. Il fait la connaissance de multiples émigrés, dont Nina Berberova et le poète Khodassévitch qu’elle vient de quitter pour un autre. « Elle est très sympathique, mais complètement pétrie de littérature et elle s’habille affreusement mal. J’ai fait chez elle la connaissance de Felzen, nous n’avons parlé que de littérature, ce qui m’a vite donné la nausée » (2 novembre 1932).  Il n’apprécie guère Ivan Bounine, qui aura le prix Nobel de littérature en 1933. Il mène une vie trépidante, invité de tous côtés et lançant au détour des phrases d’amusantes observations ou des cancans littéraires : « Joyce a rencontré Proust une seule fois, par hasard ; ils se sont retrouvés ensemble dans un taxi dont l’un voulait fermer la vitre et l’autre l’ouvrir – ils ont failli se disputer » (Paris, 24 février 1936). Malgré toutes ces rencontres, Nabokov n’aspire qu’à retrouver Véra et à écrire au calme.

Il retourne à Paris durant l’hiver 1936 : « Le métro empeste comme entre les orteils et on y est aussi serré. Mais j’aime bien le claquement des tourniquets métalliques, les graffitis sur les murs (“merde”), les brunes aux cheveux teints, les hommes qui sentent le vin et les noms sonores et figés des stations » (2 février 1936). Il sera de nouveau au premier trimestre de 1937 à Londres et à Paris. Cette période sera particulièrement épineuse. Non seulement en raison de la montée du nazisme en Allemagne, d’autant que Hitler vient de nommer au poste de directeur-adjoint en charge de l’émigration russe du département des émigrés Sergueï Taboritski, l’un des assassins de son père ; mais aussi parce qu’il a une liaison passagère avec une émigrée russe, Irina Guadanini. De Paris, il prépare son installation avec Véra en Angleterre et leur séjour en Provence pour l’été. Mais Véra, qui a eu vent de sa liaison, retarde sa venue de jour en jour malgré les supplications de Nabokov. « Je ne peux absolument pas rester plus longtemps sans toi – c’est une demi-existence, un quart d’existence – c’est désormais au-dessus de mes forces – et sans l’air qui émane de toi, je ne peux ni réfléchir, ni écrire – je ne peux rien faire » (6 avril 1937).  « Ma chérie, ma vie, mon cher amour. I forbid you to be miserable. I love you and… il n’existe pas de force au monde qui pourrait retrancher ou abîmer ne serait-ce qu’un pouce de cet amour illimité. Et si je laisse passer un jour sans t’écrire, c’est parce que je ne peux absolument pas maîtriser la distorsion et les sinuosités du temps dans lequel je vis en ce moment. I love you » (Paris, 19 mars 1937).

Vladimir Nabokov, Lettres à Véra

Tout au long de cette correspondance est présente l’écriture, sa « muse » : « D’une manière générale, il se produit en ce moment une prodigieuse effervescence dans la partie de mon cerveau en charge des muses, de la musique et des musées, une telle démangeaison que je crois bien que je vais tout simplement écrire une nouvelle si j’ai ne serait-ce qu’une journée de libre » (8 février 1936). L’œuvre en cours est souvent retardée ou empêchée par la vie trépidante qu’il mène et par la nécessité de subvenir à ses besoins financiers. « J’ai complètement perdu l’habitude d’écrire » (Londres, 27 février 1937).  Et quelques jours plus tard, de Paris : « J’ai déchiré rageusement cinq pages. Mais à présent, c’est bon, cela roule – et avec mes petites roues, je vais peut-être même me détacher du sol et voir courir sur le papier cette ombre à deux ailes qui est la seule chose pour laquelle il vaut la peine d’écrire » (10 mars 1937). De son côté, Véra, qui le lisait avant même de le connaître, sera toujours sa précieuse collaboratrice, à la fois lectrice, correctrice et lien avec les éditeurs et les directeurs de revues.

Une autre passion traverse cette correspondance : les papillons ! Une carte postale d’avril 1929 ne comprend qu’une phrase : « ATTRAPÉ UN THAÏS ! » À Paris, en février 1936, il rencontre Ferdinand Le Cerf au laboratoire d’entomologie du Muséum d’Histoire naturelle et ensemble ils observent la chrysalide du Micropteryx, une nouvelle espèce d’Ornithoptera et une collection de Parnassius. Au Museum de Londres, il est accueilli à bras ouverts : « Ils m’ont invité à travailler là-bas quand et autant que je voulais, ont mis à ma disposition toutes les collections, toute la bibliothèque » (6 avril 1939).

Vladimir Nabokov, Lettres à Véra

Installés à Paris depuis octobre 1938, les Nabokov réussissent à fuir la France en mai 1940, Véra étant d’origine juive, pour se réfugier à New York. Ils résideront aux États-Unis jusqu’en 1961. Vladimir sera professeur de littérature comparée et enseignera la langue russe à Wellesley College dans le Massachusetts. Et il fera de fréquentes tournées de conférences autour de son œuvre dans les États de Virginie, du Kansas et à Baltimore. Lors d’une tournée de conférences à Cambridge, obligé de parler et d’écrire en anglais, il est saisi de nostalgie : « En cours de route, j’ai été littéralement transpercé par un éclair d’inspiration indéfinie – par une terrible envie d’écrire – et d’écrire en russe. Mais je ne peux pas. Je doute que quiconque n’a pas éprouvé ce sentiment puisse vraiment comprendre ce qu’il a de douloureux et de tragique. De ce point de vue, la langue anglaise est une illusion et un ersatz » (Cambridge, Massachusetts, 9 novembre 1942).

Leur retour en Europe – ils s’installent à Montreux, en Suisse – se situe en 1961. Il y aura encore quelques rares jours de séparation. En avril 1970, Nabokov part à Taormina, en Sicile, où Véra le rejoindra. Ces cinq dernières lettres sont truffées d’expressions et de remarques délicieuses : « J’ai été réveillé vers trois heures par un moustique très affamé, très solitaire et très professionnel » (6 avril 1970) et deux jours plus tard : « Mon angelo, J’ai enfin retrouvé notre restaurant, il s’appelle Chez Angelo […] Je me trouvais entre les cannellonis et le café quand j’ai tout à coup aperçu une fossette de soleil sur la joue de la journée ». Le 15 avril 1970, il lui envoie un télégramme : « Quarante-cinq printemps ! » Leurs quarante-cinq ans de mariage. Il y en aura encore sept jusqu’à la mort de Vladimir Nabokov, le 2 juillet 1977.

Le 10 avril, il lui écrivait : « Maintenant je t’attends. En un sens, je regrette un peu que cette correspondance prenne fin, je t’embrasse, je t’adore… » Et nous aussi, nous voudrions ne jamais voir s’arrêter cette correspondance dont chaque ligne reflète un mystère, très tôt souligné par Nabokov : « Je suis si heureux avec toi, ma douce, ma petite. Et puis, toi et moi sommes tout à fait spéciaux : les merveilles que nous connaissons, personne d’autre ne les connaît et personne n’aime comme nous » (13 août 1924).

Édith de la Héronnière

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