Edith Bruck est née le 3 mai 1931 dans le village hongrois de Tiszabercel, en bordure des Carpates au nord-est du pays. Elle a survécu avec sa sœur Adèle à la déportation de toute sa famille à Auschwitz. Elle vit en Italie depuis 1954 et elle écrit en italien. Après son texte autobiographique Le pain perdu et ses poèmes rassemblés dans Pourquoi aurais-je survécu ? et La voix de la vie, on découvre la force de Lettre de Francfort. L’occasion de poursuivre la découverte d’une figure et d’une œuvre majeures.
Ce récit romancé raconte les tribulations d’Edith Bruck alors qu’elle relance une fondation basée en Allemagne, à Francfort, probablement une antenne de la Jewish Claims Conference, organisme créé en 1951 par Nahum Goldmann, afin d’obtenir une indemnisation à laquelle son statut de survivante de la Shoah lui donne droit. En effet, en 1952 a été signé entre le gouvernement d’Allemagne de l’Ouest et celui d’Israël (les deux États n’ont établi de relations diplomatiques officielles qu’en 1965), en collaboration avec la Jewish Claims Conference, l’accord du Luxembourg qui octroyait au tout jeune État d’Israël une indemnisation sous la forme de marchandises allemandes et de pétrole, et à la Jewish Claims Conference une somme d’argent afin de contribuer à la reconstruction des communautés juives du monde entier.
Pas de réparation véritable si on s’en tient d’une part au terme allemand utilisé : Wiedergutmachung, nom verbal signifiant l’action de rendre à nouveau bon (et utilisé en allemand pour parler de réparation) et d’autre part au mot hébreu utilisé pour le même accord, השילומים הסכם, qui peut signifier, comme le terme allemand, réparation, mais aussi rétribution, voire, comme dans certains passages de l’Ancien Testament, représailles. C’est dire que cet accord, que l’on ne saurait confondre avec une exacte réparation, contient en lui les germes d’un désaccord sémantique. Si la population allemande est restée à l’époque majoritairement indifférente malgré le refus de toute négociation avec Israël exprimé par l’extrême droite et le parti communiste, la population d’Israël a très fortement réagi contre l’idée de tout arrangement, en particulier financier, avec l’Allemagne. La Wiedergutmachung prend son sens quand on l’associe à l’entreprise de dénazification allemande, et le terme hébreu, assez agressif, qui souligne l’absence de pardon, correspond assez bien, dans les années d’après guerre en Israël, à la valorisation intense de l’héroïsme guerrier en réaction à l’image déprimante des Juifs menés comme des moutons à l’abattoir. Ajoutons que la demande d’indemnisation d’Edith Bruck date en réalité (ainsi que cette version fictionnalisée) des années 1990.
L’héroïne de ce récit, Vera Stein, raconte le déroulement exact de ses pérégrinations sans établir de hiérarchie. Supposant, avec raison, que l’important, c’est justement de ne pas supposer a priori que tel événement sera primordial et tel autre secondaire, elle déroule au fil du récit les minutes souvent drôles de ses conversations téléphoniques avec les amis dévoués et empressés de lui venir en aide avec autant d’enthousiasme que d’inefficacité, les moments d’angoisse pure, d’effondrement moral. Comme faisant deux pas en avant, trois pas en arrière, elle raconte la recherche d’un hôtel et la déconvenue qui s’en est suivie sur l’île d’Ischia au large de Naples en compagnie de son cher compagnon, les fatigues, les épuisements et les moments de rémission comme ce moment divin où, revenus après une épuisante journée passée sur l’île, ils se couchent ensemble à l’hôtel : « La parole est remplacée par une étreinte plus forte de nos mains, par le contact de nos pieds qui ont entre eux un tendre dialogue […] Notre baiser de bonne nuit se réduit à un murmure et chacun se réfugie dans son coin, dans un désert exclusif peuplé de pensées qui flottent en toute liberté, en avant et en arrière, dans un zigzag chaotique et effiloché ».

On comprend bien sûr – ce qui fut la réalité dans la vie d’Edith Bruck – que l’adoration qu’elle vouait à son mari, Carlo dans le roman, lui qui ne veut rien savoir de ses tourments administratifs avec l’Allemagne, risque de rejeter au second plan les amis. Christa, qui « vit une enfance éternelle, entourée d’ours en peluche », peintre naïve, « créature distraite », enfant de la guerre, « d’une fille-mère qui a eu trois bébés, dans une Allemagne écrasée, qui fouillait dans les ruines et qui s’agrippait aux grilles de nos camps de transit, avant notre rapatriement, en quémandant l’aumône, dans leurs marmites vides, des reliefs de nos maigres repas ». Ou bien Ellen, qui vit à Munich mais se trouve tous les étés à Rome chez Christa et qui, lorsque Vera l’appelle à l’aide pour lire une lettre reçue de Francfort, traverse la ville comme une flèche, « comme si elle se trouvait déjà à l’entrée, attendant que je la fasse monter ». Ou bien encore Walter, fonctionnaire au ministère de l’Éducation nationale, et organisateur d’événements culturels à ses heures, à qui Vera « déverse toute l’histoire de l’indemnisation ». « Je le noie sous la documentation, les lettres. Ma rage amère le contamine comme un virus, et après avoir fumé tout un paquet de cigarettes, il me demande du papier et un stylo. « Écrivons », décide-t-il, en secouant sa tête presque entièrement blanche, et levant son visage déjà décharné, comme dévoré d’indignation. « Écrivons », répète-t-il, la bouche crispée, en attendant ma dictée, avec ses grands yeux sombres et incrédules, comme ceux d’un enfant surpris par la gifle soudaine d’une mère aimante. »
Il faut peut-être se tourner vers sa poésie pour saisir au plus près cette manière d’être, cette façon de vivre en résistance. Pour apercevoir ce qui, dans son écriture, ne laisse pas la Shoah, cette pierre tombale de l’humanité, triompher totalement d’elle. Si sa résistance s’exprime dans l’angoisse, dans l’anxiété la plus aiguë, elle n’en reste pas moins une résistance. En exergue au roman, une citation de Kafka vous accompagnera tout au long de la lecture : « Le vrai chemin passe par-dessus une corde qui n’est pas tendue en hauteur, mais presque au ras du sol. Elle semble plus faite pour faire trébucher que pour être franchie. » Cette citation est tirée des Réflexions sur le péché, la souffrance, l’espérance et le vrai chemin. Cette corde au ras du sol, on ne cesse de l’apercevoir en lisant Edith Bruck, dans son effort désespéré pour concilier une avidité d’écriture, un désir de consigner ce qui fait la vie et une sorte de loyauté au désespoir. Elle est bien, comme le dit Kafka dans son Journal, comme celui « qui a besoin de l’une de ses mains pour écarter un peu le désespoir que lui cause son destin – il n’y arrive que très imparfaitement – et de l’autre main il peut enregistrer ce qu’il aperçoit sous les décombres, car il voit autre chose et plus que les autres, il est donc mort de son vivant et il est essentiellement le survivant » (traduction de Pierre Klossowski).
Lorsque le pape François a rendu visite à Edith Bruck dans son appartement de Rome le 21 février 2021, il a prononcé devant elle les mêmes mots qu’il avait proférés à Yad Vashem : « pardon, Seigneur, au nom de l’humanité » et il s’en est allé, heureux d’avoir reçu d’elle « cette lueur d’espérance » qu’elle lui avait bien volontiers octroyée (nous nous référons au Journal du Vatican). Mais cet optimisme ne se détache jamais du désespoir, comme le confirme le poème « Est-ce que je vis ? » (tiré du recueil Pourquoi aurais-je-survécu ?, traduction de René de Ceccatty) : « Je regarde le portrait de ma mère brûlée et je ne souffre pas, même l’image de mon père mort de faim cesse de me faire mal, la mémoire même ne me dit plus rien. Le cœur n’accélère pas ses battements à la vue de l’homme aimé qui en attend une autre ; rien, rien ne me fait plus mal au monde sinon le monde. »
