Entretien avec Lauren Groff

Ancienne étudiante de Lorrie Moore, comme elle enseignante d’écriture créative et collaboratrice au New Yorker, Lauren Groff vient de signer son troisième roman, Les Furies, qui fait fureur aux U.S. Il est porté aux nues par le président Obama, sans doute pour son portrait d’un mariage qui dure vingt-quatre ans dans une fidélité fidèle à la tradition judéo-chrétienne, ainsi que pour son parti pris « féministe ». Le texte se divise en deux, la seconde moitié étant consacrée à la voix d’une Française, dépositaire des fantasmes d’une Amérique puritaine.


Lauren Groff, Les Furies. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Carine Chichereau. L’Olivier, 432 p., 23,50 €


On sent l’influence de James Salter dans votre œuvre.

Personne n’écrit des phrases aussi bien que Salter. Chez lui, chaque personnage est doté d’une matérialité. Un bonheur parfait a exercé une profonde influence sur moi : dans la première partie de mon roman, j’ai essayé de faire en sorte qu’on en voie des reflets. Il s’agit d’une narration faite d’autre narrations, on y trouve alors un campus novel (roman sur la vie universitaire), un Künstlerroman, un opéra ainsi qu’un roman de chevalerie. Tout cela parce que Lotto (le héros) construit sa vie à partir des narrations : la sienne, celle de  son mariage et celle des idées reçues.

La ressemblance avec Salter s’exprime surtout dans votre manière d’écrire un récit composé de ce qu’on pourrait appeler des « vignettes sensorielles ».

Salter, comme moi, a commencé en écrivant des nouvelles, d’où cette façon de bâtir des mini-scènes autour d’information sensorielle. J’ai fait pareil dans mon roman précédent, Arcadia.

Vous avez aussi beaucoup appris de Lorrie Moore.

Elle est un maître absolu pour moi. J’ai choisi de faire mon MFA (Master en écriture créative) à l’Université de Wisconsin-Madison afin de pouvoir étudier avec elle.

Dans Les Furies, on trouve une véritable distinction entre les deux voix. D’abord, celle de Lotto, plutôt naïve, flottante et romantique. Et puis, dans la seconde partie, avec l’introduction du point de vue de Mathilde, celle d’un personnage déterminé, cynique, méconnaissable, presque fourbe. S’agit-il de caractéristiques propres à chaque sexe ?

La majorité des femmes sont très coriaces. En ce qui concerne les hommes, c’est une façade. Ça s’arrête à la surface parce que personne ne les pousse jamais dans leurs retranchements. Tandis que les femmes sont obligées de développer une résistance interne afin de supporter la connerie masculine.

Donc d’un côté la fragilité est superficielle et de l’autre elle est profonde.

La femme possède l’affublement de la fragilité : les hauts talons et le maquillage. Elle donne une performance, une mise en scène. Mais en réalité, je ne connais aucune femme qui hésiterait à arracher la tête d’un homme.

D’où vient la faiblesse masculine ?

Les garçons n’ont pas besoin de cultiver une capacité de s’opposer, même psychologiquement. Tout petits ils font déjà partie de la culture dominante, il leur est facile de dominer les filles.

Mais les filles mûrissent plus vite, elles sont meilleures élèves, n’est-ce pas ? 

Oui, jusqu’à l’âge où elles doivent intégrer la pression sociale de se taire. Pour avoir été étudiante dans une université mixte (Amherst), et pour avoir aussi assisté à des cours dans des universités féminines (Mount Holyoke et Smith), je peux affirmer que la différence est stupéfiante. Dans les classes mixtes, ce sont les hommes qui prennent la parole deux fois sur trois. Et si une femme avance une idée originale, celle-ci sera tout de suite récupérée par un homme, l’origine lui reviendra. Mais l’homme ne représente pas pour autant le mal incarné : je suis féministe parce que j’aime les hommes.

Pour parler de votre style, on est frappé par votre façon de faire avancer l’intrigue par l’emploi des descriptions sensorielles.

Dans Arcadia, qui se passe majoritairement dans les années soixante et soixante-dix, c’est à dire avant ma naissance, il fallait trouver une méthode convaincante pour transmettre la saveur de cette époque. Je me suis alors appuyée sur les sensations, par exemple, lors du petit déjeuner, les personnages tiennent tous un bol de porridge, il s’agit là d’une sensation qui m’est familière, que j’ai pu connaître plus tardivement.

Alors votre thème, à l’instar de Salter, est le passage du temps.

En effet. Une œuvre de fiction n’est qu’une sculpture faite de mots et du temps, rien que ça. L’auteur cherche à capter, à saisir l’essence du temps. Qui est indissociable de l’empathie : on traverse le décalage temporel afin de comprendre l’autre dans son immédiateté.

Le personnage de Mathilde, central dans Les Furies, reste pourtant une énigme. On a du mal à la définir.

Elle est complexe, tout ce qu’elle cherche, c’est un sentiment de sécurité. Elle est prête à sacrifier certains aspects d’elle même afin de l’obtenir.

Est-ce lié à sa « francité » ?

C’est en rapport avec sa langue maternelle, une personne change selon la langue dans laquelle elle s’exprime. C’est dur pour elle : elle doit sans cesse employer un idiome exotique. Cet enfant étranger vit toujours à l’intérieur d’elle. Mathilde vient d’ailleurs (de la Bretagne), personne ne le sait, ce qui explique le secret et le silence au cœur de son personnage.

Entretien avec Lauren Groff les Furies

Lauren Groff

Qui vient de Vénus ?

Comme James Salter, Lauren Groff est fascinée par l’eau. Si l’on devait résumer Les Furies en une seule image, ce serait La Naissance de Vénus. Dès le début, ce récit se construit comme une série d’aquarelles ayant pour objet le portrait de l’univers aquatique, ses habitants et ses attributs : « Une bruine épaisse tombant du ciel, tel un soudain mouvement de rideau. Puis les oiseaux cessèrent d’accorder leurs cris, l’océan se tut. Sur l’eau, les lumières des maisons s’atténuèrent ».

Mathilde et Lotto sont sur le point de consommer leur relation, après deux semaines passées ensemble, et ce, sur une plage : « Ses doigts fins, à l’arrière de son boxer, lui brûlaient la peau. Elle le poussa pour gravir la dune couverte de pois de mer, puis ils redescendirent là où le mur de sable les abritait du vent… Plus tard, elle lui montrerait l’entaille qu’une coquille de moule avait laissé sur sa huitième vertèbre tandis qu’il la pilonnait ».

C’est dans l’élaboration de telles scènes que Lauren Groff brille, lorsque ses personnages se taisent, laissant leurs corps s’exprimer tout seuls. Dans le fond, Groff s’intéresse peu à la psychologie de sa constellation de personnages, préférant ausculter leur physiologie, pour faire ressortir leurs liens avec l’animalité. Comme la mère de Mathilde, fille d’une poissonnière sur les marchés à Nantes. Ou Antoinette, mère de Lotto, sirène dans un théâtre aquatique en Floride, où, après son travail, elle se rend dans les bungalows pour avoir des rapports avec des êtres humains : des acteurs de télévision, des comédiens, des joueurs de base-ball et même une fois Elvis Presley, « ce chanteur qui roulait des hanches, à l’époque où il était devenu une star de cinéma ».

On a affaire à un retour aux sources, à la transposition contemporaine du Silurien, comme si les organismes océaniques venaient juste d’émerger des mers. La figure de la Française se trouve au cœur de cette fantaisie, que ce soit Mathilde, née en Bretagne, ou Antoinette, dont le prénom évoque la dernière reine de l’Ancien Régime, sensuelle et débridée. Le « secret » de Mathilde –  sa connaissance d’une civilisation plus ancienne – ne peut se révéler que dans la seconde partie des Furies, après la mort de Lotto, quand enfin la conscience féminine éclot, colonisant le récit telle la coquille de la déesse de l’amour arrivant en conquérante sur les rives de la Terre.

Mais qui est cette femme ? Après avoir quitté la Bretagne vers l’âge de cinq ans, Mathilde a vécu quelques années dans le petit appartement parisien de sa grand-mère maternelle, dormant dans un placard. Celle-ci recevait ses clients dans sa chambre, d’où émanait le bruit du couinement du lit. Ah, ces sacrées Françaises !

Quel contraste avec le pauvre, l’innocent Lotto ! Celui-ci, convaincu de la virginité de Mathilde lorsqu’il prend possession de l’objet tant convoité, croyant que le découlement sanguin provenait de l’hymen (et non pas des menstruations) !

La naïveté masculine serait-elle la matrice de l’amour ? Et si finalement c’était les hommes qui venaient de Vénus…


Cet article a été publié en avant-première sur notre blog Mediapart.

Steven Sampson

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