Odyssée minuscule

Au retour de vacances en Espagne, un homme quitte la maison familiale en Suisse, laissant sa femme et leurs deux enfants. Il n’emporte aucun bagage, ne prévient personne et ne donne aucune explication. L’un l’autre, le nouveau roman de Peter Stamm est, comme Paysages aléatoires, l’un de ses plus beaux livres, l’histoire d’un long voyage. Dans l’espace et à travers le temps d’une existence. Mais c’est aussi, comme l’Odyssée, l’histoire d’un retour.


Peter Stamm, L’un l’autre. Trad. de l’allemand par Pierre Deshusses. Christian Bourgois, 176 p., 17 €


Thomas est donc parti tandis qu’Astrid, son épouse, allait se coucher sans savoir qu’elle ne le retrouverait pas ce soir-là, ni le lendemain, ni les jours et les années à venir. Mais rien n’est définitif, et on lira au fil des pages les signes, traces et indices qui laissent augurer d’une autre issue que la mort – un temps annoncée – ou que la séparation à jamais. À commencer par ce passage, au premier quart du dernier roman de Peter Stamm : « Il [Thomas] avait lu un jour qu’un bâtiment est terminé quand il commence à tomber en ruine. C’était peut-être la même chose pour les humains. » Le lecteur comprendra ces phrases dans les ultimes pages du roman, des pages magnifiques, bouleversantes, tout en délicatesse et en retenue.

En attendant, la fugue de Thomas s’apparente à une odyssée minuscule. Il évite les routes principales, les lieux publics, les villages, cherche des chemins pour s’éloigner du domicile familial. Nous le suivons pas à pas sur plus de cent pages, plus de la moitié du roman, dans un périmètre assez limité. Il survit. Il n’est d’abord pas équipé, n’a rien à manger, subit la pluie, le froid. Il ne veut pas qu’on le voie, qu’on le retrouve.

En montage alterné, Astrid apparaît. Elle ne comprend pas, d’abord. Puis prend conscience de ce qui arrive, prend peur. Pour elle, pour ses enfants, Ella et Konrad, qu’elle considère souvent en spectatrice. Elle se rend au commissariat, est inquiète à l’idée qu’on la voie y entrer. Un policier, Ruf, l’aide. Il n’a pas le droit de poursuivre Thomas, qui n’est coupable de rien, mais veut soutenir Astrid. Du côté de l’employeur du mari fugitif, on ne s’inquiète pas trop ; quelques mensonges d’Astrid sur son état de santé suffisent. Le narrateur met en relief le moindre détail concret, se fait méticuleux, attentif à ce qui donne cohérence et vraisemblance au récit. Un coup de chiffon sur le bureau de Thomas suffit à dire l’absence, l’effacement qu’Astrid tente pour survivre au départ de son époux. Ce souci du concret se retrouve jusque dans la nomination des lieux, notamment les montagnes vers lesquelles Thomas fait route. Qui a lu Peter Stamm est familier de cette écriture apparemment froide et objective, factuelle, qui ouvre pourtant des espaces, donne à découvrir en explorant. À se demander si le roman, pour Stamm, n’est pas à chaque fois son exploration, sa découverte d’un espace inconnu et de l’histoire qui en nait.

Peter Stamm, L’un l’autre

Peter Stamm © Mathieu Bourgois

La Suisse du romancier a quelque chose de triste, de glacial même. À un moment, Thomas entre dans une maison isolée, simplement éclairée de rouge. Il comprend vite qu’il est dans un bordel. Des femmes attendent, dont l’une, décrite comme « très effrayée et très attentive ». La pluie qui tombe souvent accentue le caractère désespérant de l’errance à laquelle se soumet le héros. Et pourtant ce voyage incertain au cours duquel il dort dehors, ou dans des caravanes délaissées, dans des abris de fortune ou des cabanes, se nourrissant comme il peut, ce périple difficile est une conquête du bonheur : « il se sentait libre comme jamais ».

Par brefs éclats, on retrouve des moments du passé : le métier par exemple. Thomas gère les affaires de riches commerçants ou de paysans du cru : « Ils parlaient d’argent, de biens immobiliers, d’inventaires et d’investissements nécessaires, mais jamais de ce qui était vraiment important. » Sa relation avec Astrid souffre de la même atonie, même s’il l’a aimée au premier instant. L’épouse que l’on suit dans le même temps s’interroge aussi sur ce qui les a unis : « Tout ce qu’on fait n’a pas forcément une raison. Ce n’était pas le fait d’une grande décision, mais plutôt le résultat d’une succession de petites décisions, du laisser-faire, se laisser faire. »

Et sans doute est-ce ce refus du laisser-faire, le besoin de se confronter à la sauvagerie de la montagne, des forêts, des éléments, qui éclairent sinon expliquent le voyage de Thomas. Il affronte des épreuves, subit des tentations, risque sa vie en côtoyant des précipices, au point que Ruf le donne un temps pour mort. Il se sépare des siens par l’esprit autant que par le corps, s’éloigne : « pendant tout le temps qu’il avait marché, il s’était totalement oublié, et quand il avait pensé à Astrid et aux enfants, il s’était senti uni à eux par la pensée. Maintenant, il éprouvait de façon douloureuse qu’il ne faisait plus partie des autres, il était devenu un corps étranger dans ce petit monde où tout était bien rodé ».

Astrid subit aussi des métamorphoses. Après la peur, après avoir imaginé, rêvé et s’être souvenue, elle accepte sa vie nouvelle, le passage des ans, sans jamais renoncer à ce qu’elle sent : « Thomas ne disparaissait pas de sa vie comme un objet devenu inutile, il était une partie d’elle, comme elle était une partie de lui, peu importe ce qui était arrivé et ce qui arriverait. » La grâce ou la beauté de certains instants, celui par exemple de la rencontre dans la librairie où elle travaillait, l’image qu’elle donne montant à cheval et se tenant droite, devant lui, cela suffit à faire oublier l’absence de vie sociale ou l’ennui qui règne dans le foyer.

Avec le passage du temps, la vie nouvelle de Thomas prend un tour nouveau, imprévu : « Les années n’avaient pas de chronologie, les voyages n’avaient pas de direction, les endroits pas de lien entre eux. » Le parcours est erratique, Thomas se laissant guider par ses impressions. Astrid est seule ; ses enfants ont grandi, fait leur vie. Elle est chez elle : « Son chien, un vieux labrador, arriva dans la cuisine en trottinant et vint renifler sa gamelle vide. » Il est temps qu’Ulysse revienne pour qu’Argos meure, heureux.

Norbert Czarny

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