Hisham Matar, tel un Télémaque en Libye

Peu après la chute de Kadhafi, l’écrivain Hisham Matar est parti en Libye, à la recherche de son père disparu depuis 1989, après avoir été détenu dans la prison d’Abou Salim. Le récit de cette quête douloureuse et éprouvante donne La terre qui les sépare, un texte puissant, tout en pudeur et émotion contenue.


Hisham Matar, La terre qui les sépare. Trad. de l’anglais par Agnès Desarthe. Gallimard, 320 p., 22,50 €


Son père, Jaballa Matar, fut successivement officier, diplomate et homme d’affaires. C’était un homme doué, raffiné, féru de poésie et animé par une dignité inviolable ; ce fut surtout un opposant au jeune Mouammar Kadhafi qui arracha le pouvoir en 1969 et enferma son pays sous l’emprise d’une dictature terrifiante.

Dès le coup d’État, Jaballa Matar fut emprisonné, quelques mois « seulement », puis éloigné et envoyé aux États-Unis comme représentant aux Nations unies. Il préféra démissionner et prit le risque de revenir vivre à Tripoli avec sa famille pour mettre sur pied un réseau de résistance, jusqu’en 1979, quand il s’exila avec son épouse et ses deux fils dans l’Égypte voisine, complice du dictateur libyen. En 1989, il fut enlevé par les forces de sécurité libyennes. Hisham ne le revit plus jamais. Il avait dix-neuf ans. En mars 2012, moins de six mois après la mort de Kadhafi, soutenu par sa femme, son frère et sa mère, il a eu le courage de retourner à Benghazi afin d’enquêter pour savoir si son père était réellement mort et, s’il l’était, où, comment, dans quelles circonstances.

Le fil directeur de La terre qui les sépare est l’histoire de cette recherche douloureuse et éprouvante qui forme l’ossature principale du livre et lui procure une tension très forte. Car l’auteur est un homme à la fois précis et concret, et doué d’une profonde sensibilité. Le tissu du récit est serré, concis, le rythme est tenu et proche de ce qu’on pourrait appeler un « polar vrai », et le cœur du lecteur est touché. Hisham Matar enrichit ce fil de retours sur l’histoire de sa famille, dont plusieurs membres sont brimés, martyrisés et emprisonnés, le châtiment du père étant étendu à ses proches – férocité du régime de terreur. Il revient aussi sur le passé récent de son pays et sur son statut d’exilé et d’enfant meurtri. « Contrairement à Télémaque, écrit-il, je continue vingt-cinq ans après de regretter d’être le fils “d’un homme silencieux dont la mort demeure inconnue.” J’envie le point final des funérailles. Je convoite leur certitude, la sensation des mains qui ordonnent les ossements, qui choisissent comment les disposer puis tassent la terre sur une tombe avant de chanter une prière. »

Le cauchemar du doute qui use, d’autant plus pénétrant qu’il est régulièrement contredit et ravivé par des lueurs d’espoir, l’horreur de la disparition qui interdit d’honorer le mort suivant le rite, un rite : tel est le leitmotiv tragique qui hante le récit et le colore d’une tristesse et d’une gravité rémanentes. À celles-ci, Hisham Matar oppose sa détermination (en 2003, il a écrit plus de trois cents lettres de demande de renseignements restées sans réponse) et sa fidélité : fidélité du fils attaché à son père, fidélité de l’écrivain-enquêteur attaché à recouvrer la vérité des faits et à savoir, enfin, définitivement, pour sa paix intérieure et celle des siens, ce qui s’est passé. « J’ai toujours été connu dans ma famille pour posséder le don du détail. “À quelle heure est ton vol ?” fut la réaction que j’opposai à l’annonce dramatique que mon père nous fit à Londres [son départ pour le Tchad, d’où il tenta d’organiser le renversement du régime nouveau-né de Kadhafi]. » Hisham ne pleure pas, il interroge, enregistre, se raccroche aux détails, retient et relie. Le réalisme est une forme de survie, une manière de réconfort si celui-ci était possible. Le fils inconsolé a repris sans le savoir la devise qu’il découvrira dans « Combat avec le destin », une nouvelle écrite par son père : « Je décidai de me mettre au travail et de survivre. » « Travaille et survis » : en écrivant, le fils fait œuvre de sépulture et de mémoire pour le père, de sens et de raison de vivre pour lui-même.

La terre qui les sépare n’est ni une plainte, ni une revanche, ni l’exhibition d’une blessure personnelle. Le livre frappe davantage par sa pudeur, une émotion d’autant plus puissante qu’elle est contenue, une sobriété que des lecteurs prendront pour de la froideur. Dans sa version originale, cette impression était sans doute due en partie à l’usage de l’anglais, langue d’emprunt pour cet écrivain libyen. Dans la version française, elle est magnifiée par la traduction d’Agnès Desarthe, qui a adopté un parti pris fort : l’option du passé simple et l’évocation des parents par les vocables « Père » et « Mère ». Le choix est juste. D’une part, il contribue au style effilé et fuselé de l’écrivain. D’autre part, il permet de glisser dans le ton une inflexion, un léger décalage entre un écrivain qui serait occidental et un écrivain qui avoue : « La langue arabe et tout ce qui était arabe me manquaient : les gestes, les codes sociaux, la musique. » Hisham Matar ne dirait jamais « Papa », et ne dit pas nécessairement « mon père » pour parler du disparu.

C’est ainsi que se profile derrière un mot, un manque, une sensibilité sociale autre, dont l’écrivain déraciné est d’autant plus conscient quand il se souvient avoir été sur un marché avec son père, par exemple, « ses souliers fins en cuir raclant la pierre […] sa volonté de prouver que, malgré ses goûts raffinés, il était resté un homme du peuple. […] Les clients nous regardèrent avec curiosité et amusement. Nous étions des étrangers, autant par la nationalité que par la classe sociale ». Hisham Matar explique que la fortune de son père en 1979, quand ils ont quitté la Libye, était de six millions de dollars. Dix ans plus tard, il ne restait rien, l’argent avait disparu avec « les soi-disant activistes qui ne cessaient d’aller et venir dans notre appartement ». L’écrivain connaîtra des périodes de disette. Le déracinement, c’est aussi ça, l’appauvrissement du jour au lendemain ou presque.  Mesurée à une aune aussi tangible, l’argent, ce qu’il est convenu d’appeler la fierté n’est ni un cliché ni un vain mot. Hisham Matar a conscience que ce qui rendait son père dangereux, c’est que « ses ressources matérielles étaient mises au service de son engagement politique ».

La terre qui nous sépare Hisham Matar

Jaballa Matar en 1957

La terre qui les sépare est-il pour autant un livre politique ? engagé ? La réponse exige de nuancer. Le récit n’est pas politique dans la mesure où il n’explique pas vraiment ce qui motive la résistance du père : ce dernier tient pour acquise la nocivité du jeune colonel qui vient de réussir son coup d’État ; or il se trouve que Jaballa Matar avait raison, dès l’origine. L’écrivain ne revient pas non plus sur l’idéologie, sur la conception de la société et du gouvernement selon Kadhafi, sur les conditions économiques de la Libye en 1969. C’était en pleine guerre froide, mais celle-ci est entièrement absente ; le soutien soviétique à Kadhafi et le contexte mondial ne figurent pas dans le livre, ils n’intéressent pas l’auteur, ce n’est pas son propos. Le lecteur apprend ou se voit rappeler que Kadhafi a renversé le roi Idris, mais de quel type de monarchie s’agissait-il ? Abusive, usurpée, juste, légitime ? (Un retour didactique sur la colonisation italienne permet de comprendre que le roi s’est emparé du pouvoir contre l’occupant.) Par quelles grandes puissances le roi était-il soutenu ? Quelles réformes avait-il engagées, ou non ? Il faut reconnaître une certaine frustration car nous ne le saurons pas, et d’aucuns reprocheront à Hisham Matar cet effacement des questions de politique internationale et de politique intérieure. Il ne s’agit pas de vouloir tordre le cou de son livre pour en faire un manuel d’histoire, mais le récit d’un écrivain libyen publié en 2017 a évidemment valeur de témoignage et de clé de compréhension d’un pays dont le chaos actuel effraie mais dont la beauté fascine : « la lumière sèche d’Ajdabiya, le bleu de son ciel vide, l’étreinte particulière de la chaleur ». Un pays qui, de fait, résiste, s’insurge, se cache aux yeux de l’Occident (effet inattendu de cet effacement : la cruauté et le caractère arbitraire de la dictature de Kadhafi, de toute dictature, apparaissent d’autant plus intolérables et létaux).

À cette critique, on répondra que Hisham Matar revient à plusieurs reprises sur « la naissance douloureuse de la Libye moderne », notamment la colonisation italienne qui commença dès 1911 et fut imposée par le fer, autrement dit les exactions massives, les camps et les gazages dont l’objectif avoué était la dépopulation du pays, « une véritable opération de génocide ». Hisham Matar cite un romancier libyen, Basili Shafik Khouzam, écrivant sous le nom d’Alessandro Spina, qui considérait que les Italiens voulaient transformer l’Afrique en « un lupanar à ciel ouvert pour tous nos jeunes hommes, un lieu où ils pourraient donner libre cours au spectre entier de leurs émotions humaines, héroïques, sadiques et esthétiques » (une définition presque parfaite du fascisme).

Si son récit donne l’impression d’être apolitique, il n’est donc pas anhistorique. Hisham Matar est une voix qui s’élève et un point de vue affirmé. Il est aussi l’occasion précieuse de découvrir la vie intellectuelle telle qu’elle s’est construite en Libye au XXe siècle.

Rappelons également que la quête de Matar l’amène non seulement à s’adresser à la Chambre des lords, mais aussi à rencontrer le fils de Kadhafi, Seif el-Islam, sinistre personnage que l’Angleterre de Tony Blair protégea. Celui qui fut entre-temps arrêté et condamné par la Cour pénale internationale a l’impudence de proposer à Matar de venir travailler avec lui, de le faire lambiner et de répondre à un de ses messages évoquant des parents enfermés dans la prison-centre de torture d’Abou Salim par le texto suivant : « Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. » Le cynisme du tyran est résumé par ces quelques mots de la novlangue numérique mondiale, accompagnés d’un smiley dérisoire, sans racines et injurieux. Il faut reconnaître le courage de l’auteur s’infligeant la rencontre physique avec l’autre « fils de » : le livre contient plusieurs scènes qui font froid dans le dos, situées dans des vestibules d’hôtels internationaux à la neutralité glaçante. « Le diable en personne », écrit Matar au sujet de Seif el-Islam, aujourd’hui enfermé – à jamais ?

Il serait tentant, pour la commodité de la critique et pour notre confort moral, d’en conclure que la poésie ou la peinture auxquelles fait souvent allusion l’écrivain l’ont sauvé, de penser que ces arts qui fondent le rayonnement de l’Europe sont une forme de salut, d’abri dans l’éternité. C’est faux. « La décision d’interdire certains livres n’a jamais été prise par conviction ou par passion – j’aurais aimé que ce soit le cas, écrit Matar. C’était plutôt une forme d’indifférence ou de mépris. Un genre de réflexe naturel. » Sans doute faut-il avoir vécu ce dédain et cet affront dans sa chair pour ébranler aussi radicalement une des convictions qui animent les lecteurs occidentaux que nous sommes, l’idée de la grandeur et le caractère sacré de la culture. Sans doute faut-il écrire du fond de la perte et de l’exil, et revenir chez soi pour admettre : « Tous les livres, les tableaux, les symphonies et les œuvres d’art qui avaient compté pour moi m’apparaissaient soudain comme éphémères, flottants. » Les œuvres d’art seraient simplement des béquilles, des étais, comme si nous y mettions trop de sens.

Hisham Matar dit être motivé par un but : avoir « l’impression de servir à quelque chose ». Son récit a la vertu rare de déplacer notre point de vue et de relativiser nos universaux, que lui-même partage pour certains d’entre eux. Il est d’autant plus poignant qu’il laisse une impression de défaite. Le fils ne saura pas comment son père est mort, et, même s’il a retrouvé plusieurs de ses empreintes – des hommes qu’il a connus en captivité, des poèmes qu’il a secrètement écrits –, la douleur demeure. Les sévices que les siens ont subis dans les geôles du tyran se perpétuent dans le temps et se transforment en torture morale et intime lancinante. Le mal perdure.

Cécile Dutheil

À la Une du n° 25

La carte des livres