Entretien avec Hisham Matar

Hisham Matar est un écrivain libyen qui vit aujourd’hui à Londres, un de ces hommes qui ont trouvé un frêle refuge dans la littérature, pour qui l’écriture est cependant un outil, un moyen, l’instrument d’une quête. Il publie La terre qui nous sépare, et accorde ici un entretien à EaN.

La terre qui nous sépare est un récit à la fois poignant, très intéressant d’un point de vue historique et social, et écrit de façon très serrée, tenue et classique. Qu’est-ce qui vous a incité, au fond, à écrire cette quête ? La volonté de connaître la vérité sur votre père ? L’envie de témoigner de la beauté de la Libye, de votre enfance ? Ou est-ce pour une raison pratique, parce que le pays a été « libéré » et que vous pouvez vous rendre en Libye ?

Ma motivation était beaucoup plus personnelle, mais elle n’était pas claire au moment où j’écrivais. Motivation et intentions ne me sont pas particulièrement utiles quand je commence à écrire. C’est en écrivant que j’ai commencé à comprendre ce qui se passait. Je me suis rendu compte que mon livre était un espace pour ma conscience, un espace où je pouvais offrir le registre complet des événements qui ont eu lieu, y compris une méditation plus discrète, plus intime, sur l’art, la littérature, des réflexions personnelles, sur l’engagement par rapport à l’histoire, à mon pays, à ma famille. C’est devenu un espace dans lequel tous ces éléments ont émergé.

Votre famille vient d’une petite ville nommée Ajdabiya, non loin de Benghazi. Votre père est né à Blo’thaah, dans le désert. Qu’est-ce qui a fait de lui un homme d’affaires et surtout un opposant politique de cette envergure ?

Mon père a fait ses études à l’université de Benghazi. Sa famille est originaire de Blo’thaah, mais il ne s’agit pas d’un village : c’est un puits, un de ces espaces caverneux que les Grecs creusaient sous la terre pour recueillir de l’eau, qui appartient à notre famille. C’est un endroit où nous nous retrouvons par exemple pour pique-niquer, un lieu extrêmement privé, intime, c’est pourquoi il est aussi important pour la famille.

Pour revenir à la Libye en général, tout ce que vous dites sur l’histoire de la vie intellectuelle sur place est passionnant et peu connu. La première université libyenne fut créée en 1955, par exemple, et votre père a été éditeur du premier magazine littéraire, The Scholar. Qu’en est-il aujourd’hui ? Et dans quelle mesure pensez-vous que la fiction a à voir avec l’éducation et l’alphabétisation ?

Évidemment, la littérature ne gagne pas à être exploitée ni utilisée pour quoi que ce soit, mais elle a un vrai rôle éducatif. Elle est partie intégrante de tout projet qui vise au progrès, elle procure des moments magiques, elle vous permet d’éprouver ce que c’est qu’être un autre, quelqu’un de différent de vous. Ce sont des moments extrêmement importants dans le développement d’une personne, des moments de réelle expansion. Même si je n’ai aucune envie que la littérature ou les artistes se sentent obligés de servir une mission sociale ou publique – j’ai vu à quel point cela peut vous abîmer quand vous écrivez –, je pense que la littérature n’est pas qu’une sympathique petite activité bourgeoise qui permet de tuer le temps dans un bon fauteuil. C’est une activité porteuse de beaucoup plus de sens que ça.

Quant à ce qu’il reste de cette vie intellectuelle, elle existe toujours, mais dans un espace extrêmement étroit, et les occasions de s’engager intellectuellement sont de moins en moins nombreuses. À titre personnel, aujourd’hui je ne suis pas devenu une voix libyenne et ce n’est pas quelque chose qui m’intéresse. Je ne revendique aucune autorité sur ces événements, je raconte une histoire très spécifique, d’ailleurs ce dont vous avez besoin dans ce genre de moments, c’est d’avoir autant d’histoires que possible. Je suis aux antipodes du récit englobant, qui comprend tous les récits des autres. En outre, je ne vis pas en Libye, ma position est complexe, je suis ici, j’écris en anglais…

L’anglais est-il comme une seconde langue maternelle ou une langue empruntée puisque vous avez grandi dans la langue arabe ?

Non, je n’ai pas l’impression que l’anglais soit une langue empruntée. En tout cas, il y a une chose qui est devenue claire depuis que j’écris, mais c’est universellement vrai, c’est que même quand vous écrivez dans la langue qui est celle de votre famille, avec laquelle vous avez grandi, vous traduisez, vous êtes à la recherche de mots pour dire tout ce qui ne surgit pas sous forme de mots en vous, tout ce qui ne se présente pas d’abord sous forme de langage. Ce que vous ressentez pour les personnes qui vous sont les plus proches ne se présente pas sous forme de langage, il s’agit d’autre chose. Ensuite, vous devez trouver le mot juste, mais le mot n’est jamais juste. C’est toujours une approximation. C’est un aspect de la langue qui m’intéresse, le fait qu’elle échoue sans cesse, qu’elle ne parvienne pas à trouver le mot juste, exact, pour ce que nous ressentons.

Vous dites dans votre livre que la musique arabe vous manquait, de même que les codes sociaux, les gestes arabes.

En effet, mais c’était à une période très particulière de ma vie, j’avais quinze ans et j’étais dans un pensionnat en Angleterre, coupé de tout, avec une nationalité différente, une identité différente. C’était une époque difficile, où j’étais très seul, un peu perdu. Puis vous grandissez et vous mûrissez, vous vivez une situation plus libre, où vous pouvez être ce que vous êtes, où je pouvais être Hisham, je ne sens plus de contradiction entre mon amour et mon goût pour mon arabité, et mon amour et mon goût pour la langue anglaise. Ce n’est pas un problème.

Vous n’idéalisez pas l’écriture comme si elle allait tout sauver, dont votre vie. À vos yeux, l’écriture est-elle simplement un moyen de dire « j’existe », comme votre oncle Mahmoud, qui a passé vingt et un ans en prison, pour qui les souvenirs sont aussi un moyen de dire « j’existe » ?

Oui, au fond nous oublions que nous vivons à une époque étrange, qui s’intéresse à certaines choses… Pour le dire autrement, j’ai parfois l’impression que jusqu’ici nous étions endormis, nous étions des somnambules ayant un certain nombre de présomptions, comme si nous étions destinés à vivre dans le confort et qu’il fallait se débarrasser de tout ce qui est un tant soit peu désagréable. Prenez l’ennui, par exemple, on le voit avec le portable, aujourd’hui l’ennui est presque un mal, vous êtes tenu de l’évacuer le plus vite possible. Bien entendu, comme tout le monde, j’ai envie d’avoir une vie agréable, mais la résolution m’intéresse beaucoup moins que l’enquête, l’exercice de la curiosité, l’observation attentive des choses, la réflexion. Face à ce matériau, je ne me dis pas que j’ai envie de trouver une solution, quelque chose de fixe, je ne voudrais pas non plus que ce soit une forme de catharsis, non, ce n’est pas ce qui me motive. J’irais même jusqu’à dire que parfois c’est une bonne chose de ne pas trouver de résolution. Un des aspects de la vie qui m’intéressent, c’est que tout est là, à notre portée, en permanence. Tout ce qui s’est passé est avec nous d’une manière ou d’une autre. Tout ce qui se passe dans notre présent est d’une certaine façon la réaction à ce qui a eu lieu dans le passé.

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Lorsque vous évoquiez la prise de pouvoir par Kadhafi en 1969, vous ne mentionnez pas le contexte international, la guerre froide, le rôle des Soviétiques. Était-ce volontaire ou est-ce parce qu’il s’agit d’un livre plus personnel ?

Mon livre est un calibrage de différentes forces, j’ai essayé de fournir du contexte au lecteur car je sais que la Libye est un pays sur lequel les gens savent très peu de choses. J’ai donc explicité le contexte mais je voulais aussi que ce soit une forme de démystification de cet endroit. Au fond, le livre n’est même pas sur la Libye, ni sur moi, ni même sur mon père. Certes, ce sont des éléments centraux, c’est le fil rouge, mais comme tous les fils rouges il n’est là que pour que l’on construise autour. C’est un livre qui met en scène des préoccupations beaucoup plus universelles. Comment chacun de nous réagit-il à ce que lui est arrivé, aux événements ? Je m’intéresse beaucoup à la dynamique des souvenirs. Je n’ai pas l’impression qu’ils soient fixes : ils changent, ils sont provoqués par le présent de telle ou telle manière. Mais ils ne sont pas seulement provoqués comme s’ils remontaient à la surface, leur couleur change elle aussi. Ce qui me fascine aussi, c’est la relation entre la vie et l’art, l’affaire compliquée qui consiste à appartenir à un pays, quel qu’il soit.

Vous écrivez avoir parfois le sentiment que la vie est transitoire. Est-ce ainsi que vous définiriez l’exil ?

Oui, le sentiment que les choses sont transitoires, suspendues, que vos pieds ne sont pas fermement fichés dans le sol. Cela dit, n’oubliez pas que la personne qui a écrit ce livre n’est pas celle qui est assise ici devant vous.

Travaille et survis, c’était une des devises de votre père. Y voyez-vous un moyen de donner du sens, de surmonter la douleur ?

En fait, c’est une phrase sur laquelle je suis tombée dans une des nouvelles qu’il avait écrites. Plus qu’une devise, c’est une expression qui me revient en mémoire quand je traverse des moments très sombres. Mais le travail est important pour moi, c’est un moyen de canaliser ma curiosité, mes différents intérêts. Quand je suis entre deux livres, c’est plus délicat, plus difficile.


Cet article a d’abord été publié sur Mediapart

Cécile Dutheil

À la Une du n° 25