Être jeune et queer en milieu rural, c’est être largué dans un tas de ronces à la naissance par une cigogne un peu borgne. Ruralité, queerness, deux marges souvent invisibilisées et méprisées. Deux identités avec lesquelles négocier, inventer, ruser, pour aussi résister à l’envie du tout-à-la-ville. Deux livres pour comprendre ces vies queers : Fiertés des champs, un essai de la journaliste Élodie Potente, et Fiertés d’ici, fruit d’une enquête de deux ans menée par les sociologues Clément Reversé et Arnaud Alessandrin, qui nuance avec rigueur l’image du plouc-bouseux-réac dans son trou rural et des vies en marge qui y fleurissent également.
Le chemin pour vivre et survivre hors de son placard s’éclaire principalement des lumières de la ville. C’est justement ce qui motive la journaliste et les deux sociologues à retourner le gant pour retracer la vie des personnes queers en dehors des espaces urbains. En termes de représentations et de récits de présences LGBTQIA+ dans les espaces ruraux, on est sur l’os. Dans la littérature, que ce soit Édouard Louis ou Didier Eribon avant lui, l’exode vers la ville pour une personne queer est presque systématique, pour qui peut partir. À la télévision, rebelote : dans la série emblématique The L Word, les femmes s’aiment et se déchirent à l’ombre des palmiers de Los Angeles, pas des pommiers de Niederschaeffolsheim. Mais mentionnons tout de même l’émission « L’amour est dans le pré », où l’on a pu suivre lors des saisons les plus récentes des agriculteurs à la recherche de compagnons !
Le schéma dominant est simple : l’amour à la ville, la mort à la ferme. À cela s’ajoute un schéma économique à la dynamique similaire : l’avenir à la ville, et celles et ceux qui restent, restent. Il y a de quoi se retrousser les manches pour changer ces idées-là. À commencer, comme pour Élodie Potente, par un livre pour « contrebalancer les récits d’exil vers la ville dont on nous abreuve ». Clément Reversé et Arnaud Alessandrin optent plutôt pour une recherche fouillée qui révèle, contre les idées reçues, que « seules 10 % [des personnes interrogées] envisagent de quitter la campagne pour toujours ».
Habiter, résister et aimer loin des métropoles : à défaut de trouver des traces de ces vies queers dans la fiction, il faut les documenter. Trouver des archives, et en créer de nouvelles. Journaliste, Élodie Potente a déjà entamé cette démarche en recueillant la parole de personnes queers en milieu rural dans son podcast Champs Queer. Elle poursuit ce travail de visibilisation avec Fiertés des champs, qui agence et problématise ce sujet à partir de son expérience personnelle, de ses lectures, et de témoignages. Côté bibliographie, Fiertés des champs est une bonne référence pour être au fait des recherches francophones les plus actuelles en sciences humaines sur le genre et la sexualité en milieu rural, sur les vies en ruralité, mais aussi des podcasts et des films référencés en fin d’ouvrage.
Sortir des ronces, quitter sa campagne, sauver ses amour·es. Face au « droit à la ville » d’Henri Lefebvre, Élodie Potente revendique le droit de vivre en ruralité sans être méprisé·e, menacé·e, empêché·e. D’être queeroplouc en somme. Habiter entre les épines, connaître et faire connaître les obstacles qui accompagnent cette vie-là, négocier la pression de son corps contre ce qui pique pour amoindrir la douleur, trouver un équilibre dans ce fatras de branches, ne plus chercher à fuir son devenir-bouseux, trouver des alliés : débusquer quelques roses.
Qu’importe l’espace rural, Élodie Potente note une épine partout présente : le manque d’anonymat. Le « tout petit trou perdu », à côté de [insérer la ville la plus proche dans un rayon de 50 km], que personne ne connaît est un lieu où tout le monde se connait. Difficile de tenir discrètement la main de son ou sa petite amie dans la rue quand on sait que la Marie-Ange, ta voisine et commère depuis 110 ans, est vissée à la fenêtre de son salon. Clément Reversé et Arnaud Alessandrin insistent sur ce point : la réputation est une dynamique centrale de la vie des adolescent·es ; la préserver en étant queer implique de se soustraire aux regards des autres.
Comment l’assumer publiquement s’il n’existe aucune personne ou représentation queer dans les environs et dans l’histoire du coin, que ce soit par absence ou par omission ? Mais, à qui pouvait en douter, Élodie Potente le répète : « Nous avons toujours été là ». Et pour le plus grand soulagement de la « GenZ », internet est arrivé dans les foyers, les rencontres et les échanges, les représentations ont été augmentées des possibilités qu’offre l’espace numérique.

Les jeunes et moins jeunes queers ont pu voir fleurir sur leurs écrans des profils similaires aux leurs. La plupart proviennent des villes, mais ce sont des images et des discours qui ont pu se frayer un chemin dans les coins les plus reculés du pays. Les applications de rencontre ont aussi facilité la vie à certain·es, comme le relate Élodie Potente, quoique la question de l’anonymat ne disparaisse pas nécessairement à la jointure des espaces physiques et numériques.
Parmi les épines qui éraflent les corps queers, l’accès aux soins en est une grosse. Plusieurs personnes trans qui expliquent avoir un suivi médical soutenu sont contraintes de faire de nombreuses heures de route pour aller chez leur médecin. Être queer en ruralité ne se résume pas à des questions de coprésence et de territoire partagé avec les hétéros-ploucs. Fiertés des champs et Fiertés d’ici le soulignent : les campagnes ne sont pas intrinsèquement hostiles aux personnes LGBTQIA+. En revanche, elles amplifient les difficultés qu’iels rencontrent au quotidien : l’accès au service public, où un changement de nom pour remplacer le deadname (nom du genre d’origine) devient un casse-tête, le manque de transports en commun pour se rendre dans les lieux queers, souvent concentrés dans les villes, ou escarpés et difficiles d’accès sans voiture.
Affreusement ligneuse, une épine pousse et se fraie un chemin dans la chair : la progression du vote d’extrême droite. Si l’on pense d’abord au harcèlement, à la discrimination, aux violences physiques et morales, Élodie Potente pointe du doigt les aspects économiques et leurs conséquences immédiates sur la vie quotidienne : la baisse voire le retrait de subventions pour des associations LGBTQIA+ organisant des prides et des festivals. De quoi réduire les espaces publics fréquentés par les queers ruraux aux dimensions… d’un placard.
Mais sur la question « Les campagnes sont-elles plus LGBTphobes que les villes ? », Fiertés des champs présente quelques faiblesses, que comble l’enquête de Clément Reversé et Arnaud Alessandrin. Comme le montre Élodie Potente, la ruralité ne se réduit pas à une opposition entre les facho·ttes et les fagot·tes. Cependant, elle ne le démontre pas tout à fait. Si son argumentation s’appuie en partie sur le travail du sociologue Félicien Faury, qui nuance l’image négative qu’ont les milieux de gauche urbains des gens du pays, perçus comme fermés d’esprit, la journaliste manque d’exemples de terrain pour éclairer les différentes affinités politiques et les solidarités existantes et à construire.
Parfois, on ne sait plus qui est derrière ce « nous » fédérateur. Quelles sont ces solidarités ? Celles des ruraux face au mépris des citadins ? Celles des queers des villes et des queers des champs face à sentiment d’hostilité lié au milieu rural ? On aimerait savoir par des cas, des tendances récurrentes chez les personnes rencontrées, si les milieux ruraux sont hétéronormés et inhospitaliers ou, au contraire, susceptibles d’être et de devenir des espaces de coprésence intégrant pleinement les vies queers au tissu social.
Du côté des possibles queers en milieux ruraux, de l’utopie aux associations locales, Fiertés des champs fournit des exemples, du passé et pour le futur. On part des women’s land, projets lesbiens de retour à la terre durant les années 1970 dans l’Oregon, pour aller à la ferme pédagogique et colocation queer militante Peirao en Saône-et-Loire, en passant par le « Le jardin des passages » dans le Cantal, un lieu d’accueil rural pour les LGBTQIA+. De petites utopies queers rurales qui bourgeonnent ici ou là. Il existe aussi un certain nombre d’associations, qui sont renseignées par région à la fin de l’ouvrage-manifeste. Car la trame du livre se concentre sur ce qu’on pourrait appeler un « front pionnier » du militantisme queer en ruralité.
Si la partie « Habiter ici autrement » est nécessaire pour connaître les alternatives déjà existantes et les voies à poursuivre, elle aurait pu être complétée d’un chapitre « Habiter ici comme ça ». Pour évoquer les vies ordinaires, rendre visibles celles et ceux qui ne militent pas nécessairement, n’ont pas accès ou ne fréquentent pas les lieux queer (associations, bars…) pour diverses raisons, vivent plus discrètement leur queerness. Fiertés d’ici répond à ce besoin, et documente la vie quotidienne de celles et ceux qui grandissent et restent dans les ronces, militants ou non, sans que l’antonyme de militance soit la passivité.
On aimerait en savoir plus sur les éléments qui entrent en jeu pour celles et ceux qui négocient leur place dans le tas de ronces, et notamment avec les hétéroploucs. Par exemple, l’histoire de Mars, un jeune garçon, qui explique comment il a pu trouver des soutiens dans les figures d’autorité de son village : « Si le maire de mon village est OK avec ma transidentité, ma boulangère aussi, alors les personnes transphobes resteront à la marge ». Et voilà les roses.
Fiertés des champs se concentre principalement sur les solidarités locales entre queers, qui s’enracinent dans les terres rurales. Mais la question des solidarités sociogéographiques mérite d’être posée. Où donc se cache l’internationale LGBTQIA+ qui sillonnerait la France par monts et par vaux ? Peut-on espérer voir des queers urbains déferler dans les campagnes et défiler sur les chars de la kermesse du village en soutien à leurs adelphes des champs ? Si ces relations existent, elles attendent d’être documentées ! D’où l’intérêt de Fiertés d’ici sur les solidarités et les socialités alliées.
Dans son sous-titre, Habiter, résister et aimer loin des métropoles, Élodie Potente défend les possibles qu’offre la vie rurale pour les personnes queers, en contrepied de la vie urbaine. Clément Reversé et Arnaud Alessandrin vont plutôt à rebrousse-poil. Ils se concentrent sur un aspect essentiel de ces vies rurales non-hétéro, qui consiste, simplement, à Grandir LGBTIQ à la campagne. Cette enquête complète, approfondit et analyse avec précision ce sur quoi l’essai d’Élodie Potente était resté en surface, ne citant par exemple que très rapidement Les filles du coin, de Yaëlle Amsellem-Manguy (Presses de Science Po, 2021). Fiertés des champs et Fiertés d’ici ne rendront certes pas la vue à la cigogne ; mais à tout ce que peut recouvrir le « nous », oui.
Cet article a été publié sur le site de notre partenaire Mediapart.
