Le but de Populismes. Pourquoi la démocratie ne convainc plus est clairement affiché par François Dubet dans son titre. D’abord comprendre les populismes, « la nature du mal ». Un mal qui ronge nos démocraties et qui peut prendre plusieurs visages.
Si l’auteur évoque le populisme de LFI qui mérite cet attribut par les codes et les affects semblables à ceux de l’extrême droite qu’il mobilise (culte du chef, « France créolisée contre France franchouillarde », hostilité aux élites, à l’Europe, mobilisation systématique des émotions), la préoccupation centrale de François Dubet est la percée des extrêmes droites dans le monde, en Europe et en France en particulier.
Le fondement idéologique est le nationalisme, cette idéologie qui, pour reprendre l’expression de Romain Gary citée par l’auteur, est « la haine des autres » au contraire du patriotisme qui est « l’amour des siens ». La nation de ces populistes est menacée par des invasions d’étrangers, elle est en décadence (perte de souveraineté), son unité est minée par les revendications de minorités diverses (le wokisme américain), autant de maux que les élites favorisent. La mobilisation du peuple contre les élites est au centre de la propagande, que ce soit des élites politiques, culturelles, scientifiques, mais dans une bien moindre mesure économiques. Ce populisme leur oppose le bon sens du peuple qui se reconnaît dans un leader qui dit tout haut ce que le bon peuple pense tout bas, et s’appuie sur une batterie d’émotions, celles que Dubet qualifiait dans un livre antérieur de « passions tristes » : ressentiment, défiance, peur, colère, et par-dessus tout : « Le sentiment d’être méprisé et invisible [qui] est l’émotion de base du populisme » (Le mépris, Seuil, 2025).
Cependant, Dubet passe assez vite sur ces caractéristiques des populismes, maintes fois décrites. La question principale pour lui est de comprendre pourquoi beaucoup y adhèrent. En sociologue ayant longuement scruté les mouvements sociaux, Dubet prend du recul. Naguère, dans la société industrielle et salariale, les conflits de classe dominaient. Les inégalités étaient perçues comme des inégalités de classe, entraînant des conflits, permettant des avancées sociales. Une espérance habitait les classes défavorisées, ouvriers et employés, qui pour la plupart votaient à gauche. On ne se battait pas contre des élites, mais contre le patronat et les politiciens qui le soutenaient.

Aujourd’hui, cette société de classe s’est délitée sous les coup de boutoirs de la désindustrialisation, de l’affaiblissement des syndicats de salariés. Les inégalités sont moins ressenties comme des inégalités de classe que comme la conséquence de la sélection par le « mérite », en particulier le mérite scolaire. François Dubet, en sociologue de l’éducation, est bien placé pour insister sur cet aspect et ce que l’on nomme « mérite », très lié aux origines sociales. Cette sélection fait des gagnants et des perdants. Des gagnants qui, pour la plupart, sont politiquement centristes, de gauche ou de droite, et des vaincus, souvent tentés par les populismes. « Le cœur de l’injustice n’est plus l’exploitation, mais les discriminations qui interdisent une réelle égalité des chances. »
Dans les classes populaires, faute de pouvoir se retourner collectivement contre un ennemi de classe, dans un cadre politique national, faute de pouvoir agir contre des phénomènes qui les dépassent – globalisation, nouvelles technologies, retour des empires, capitalisme omnipotent –, on se retourne plus volontiers contre le voisin, vu comme plus favorisé. Les expériences individuelles semblent déconnectées des enjeux collectifs. Le populisme d’extrême droite répond à ce désarroi : il désigne des « responsables », les immigrés en premier lieu, alimentant un racisme profondément ancré dans ces mouvements ; les « élites » ensuite, toutes susceptibles d’ourdir des complots contre le peuple.
Un peuple volontiers nostalgique d’un temps idéalisé, que les populistes proposent de retrouver en rétablissant l’ordre, en chassant les migrants, en renforçant les services publics tout en faisant payer moins d’impôts, en quittant l’Europe, en exportant sans importer, etc. La propagande populiste fait mouche, alimentée désormais par des médias multiples et des réseaux sociaux complotistes hyperactifs. Mais pourquoi fait-elle mouche ? Parler de manipulation de l’opinion est un peu sommaire. Pourquoi les démocrates sont-ils inaudibles ? Et pourquoi la gauche a-t-elle laissé fuir tous ceux qui auparavant regardaient avec espoir vers elle ?
Là est le nœud de la question posée par Dubet. En sociologue, il analyse la recomposition de la gauche qui de nos jours est plus implantée chez les jeunes, les diplômés, les citadins, chez les gagnants des mutations économiques et sociales. Cette gauche est moins sensibles aux préoccupations quotidiennes des classes populaires. Et du point de vue du fonctionnement des institutions démocratiques, les classes populaires sont extrêmement peu représentées au Parlement ou dans les conseils municipaux des grandes villes : « À l’exception des petites communes rurales, plus de la moitié du peuple n’est pas représentée ». Quant aux programmes, « bien souvent, les gauches sont devenues économiquement libérales », « beaucoup d’électeurs se sont sentis trahis ».
Des solutions, François Dubet ne prétend pas en présenter ici. Mais il ouvre cependant des « chantiers » pour répondre à des points sensibles. Face aux failles de « l’égalité des chances méritocratiques », il faut s’interroger sur « l’hégémonie du mérite scolaire en France et multiplier les formes du mérite, sachant que la diversité des mérites est une dimension de la justice. Il faut aussi rappeler que si l’égalité sociale favorise à terme l’égalité des chances, l’inverse n’est certainement pas vrai ». Face à la défiance que suscite la démocratie telle qu’elle fonctionne, il faut « élargir la vie démocratique » et la vie associative « où les enjeux perçus comme irréductibles se refroidissent devant les problèmes communs, ceux du travail, du quartier, de l’éducation, de la vie sportive, de la sécurité… ».
Enfin, il faudrait que les démocrates réinvestissent la question nationale pour ne pas laisser le champ libre à une conception exclusive de la nation : c’est d’autant plus une nécessité que, pour que les revendications des minorités soient comprises, ils faut qu’elle s’inscrivent « dans cet univers commun qu’est la nation ». François Dubet, qui n’a jamais caché son peu d’appétence pour des solutions radicales, s’inscrit dans un courant de gauche réformiste, mais qui n’hésite pas quand il le faut à toucher des points sensibles comme les profondes inégalités induites par le système éducatif. Dans son éclairage sur la situation actuelle, il ne s’appesantit pas sur les responsabilités de la gauche mitterrandienne et les désespoirs qu’elle a engendrés lorsqu’elle était au pouvoir et sur l’affaiblissement du Parti communiste dont elle se réjouissait. Son analyse, si riche qu’elle soit, a ses limites.
