Ces « fruits d’or »

Les merveilleux agrumes, si beaux, si odorants, si goûteux, trouvent avec Giuseppe Barbera, qui fut professeur d’arboriculture à l’université de Palerme, un historien, un agronome et un homme de culture digne d’eux. Il leur consacre un livre savant, passionné et joliment illustré, Les agrumes.  

Giuseppe Barbera | Les agrumes. Une délicieuse invention. Trad. de l’italien par Nicolas FiIicic. Klincksieck, 272 p., 23,90 €

Nés dans les montagnes d’Asie, les agrumes ont peu à peu conquis le monde jusqu’à façonner les rives de la Méditerranée. Giuseppe Barbera retrace leur trajectoire millénaire, leurs transformations, leur utilisation et la manière dont ils ont fasciné les arts et la culture de plusieurs continents.

Si Les agrumes est sous-titré en français « Une délicieuse invention », son sous-titre italien, « una storia del mondo », en suggère mieux la vaste dimension culturelle. L’ouvrage évoque en effet les rapports que les hommes ont entretenus avec ces fruits au fil de l’histoire et en différents points du globe mais aussi la manière dont la mythologie, l’art, la science se sont intéressés à eux. La démarche scientifique et lettrée du livre est aussi affective ; Barbera, enfant, passait ses étés à jouer dans les « giardini », comme on appelait en Sicile les vergers d’agrumes, et il a gardé la nostalgie de ces extraordinaires paradis.

L’ouvrage retrace d’abord une histoire : les plants ou fruits du genre citrus, pour nous typiques du monde méditerranéen, viennent en fait de Chine et n’ont que progressivement acquis les caractéristiques qui nous sont familières. Les trois grands ancêtres, le cédratier, le mandarinier, le pamplemoussier, arrivèrent avec les armées d’Alexandre, les Arabes, les croisés de retour de Terre sainte, les marins portugais… Ils séduisirent, comme tous les arbres du genre citrus, par leur robustesse, leur facilité à s’hybrider avec ou sans aide humaine, leur supposées propriétés médicinales et leur beauté odoriférante et visuelle. C’est d’ailleurs pour cette dernière double vertu que le bigaradier (ou oranger amer), croisement entre  pamplemoussier et mandarinier, devint à partir du VIIIe siècle l’ornement favori des jardins hispano-mauresques en Al-Andalus et que, à la même époque, commença à se diffuser une culture très sporadique du citronnier (hybride naturel du cédratier et du bigaradier).

agrumes trouvent en Giuseppe Barbera
Agrumes suspendus devant un miroir (1920) © Gallica/BnF

Puis, longtemps après, en 1600, les jésuites de Syracuse, fidèles à leur devise ou à leur sens des affaires, sortirent le citron de sa confidentielle utilisation ornementale et médicinale pour en entreprendre une culture intensive. Ils ouvrirent ainsi le chemin vers le futur âge d’or de son commerce. Quant à l’orange douce, de nos jours après la pomme le fruit le plus vendu au monde, elle était alors peu connue, n’ayant commencé à être cultivée en Sicile qu’à la fin du XVe siècle.

Cette orange douce ou citrus sinensis, nom latin qui indique son origine chinoise (des annales Han du IIIe siècle sont les premières à la décrire comme un agrume à part), a finalement connu son sacre au XXe siècle en Californie, où elle est produite dans sa variété Navel (ainsi appelée pour son « nombril ») comme fruit de table, alors qu’en Floride elle est exploitée pour son jus. Même l’un des citrus favoris de nos marchés, la clémentine, inventée en 1902 en Algérie par le père Clément, frère spiritain, est honorée d’un paragraphe par l’enthousiaste Barbera.

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Ainsi donc, le parcours, les utilisations, les transmogrifications de ce groupe si particulier de rutacées que sont les agrumes captivent, ce d’autant plus qu’une grande fascination (plus forte encore que l’esprit de lucre) les a toujours accompagnés. Des repères philologiques, des références à des mythes ou à des textes connus ou inconnus (chinois, grecs, arabes, italiens, américains…), des chansons et des films, permettent alors à Barbera de suggérer l’émerveillement que chaque siècle a ressenti devant eux.

Avant lui, un certain George Gallesio, dans son Traité du citrus de 1811, avait déjà joliment résumé leurs beautés et bienfaits : « Ces arbres charmants, écrivait-il, réunissent à la fois l’avantage des plantes d’agrément et ceux des plantes utiles ; rien n’égale la beauté de leur feuillage, l’odeur suave de leurs fleurs, l’éclat et le goût de leurs fruits ; aucune plante ne fournit, comme eux, des confitures délicieuses, des assaisonnements agréables, des eaux de senteur, des essences, des sirops et l’acide précieux… [pour] les teintures ; tout enfin dans ces arbres, charme les yeux, satisfait l’odorat, pique le goût, nourrit le luxe et les arts et présente à  l’homme étonné la réunion de tous les plaisirs. »

Quelque deux siècles plus tard, Giuseppe Barbera, avec un savoir aussi sûr que léger, jette à son tour sur les agrumes le même regard amoureux. Quel plaisir !