Mémoire en noir et blanc

« Il n’y a que pendant les guerres que s’élucubre / la démolition des ilôts insalubres. » Ces vers sont de Queneau, dans Courir les rues. Ils pourraient servir d’exergue aux livres récemment parus, qui parlent d’un Paris disparu, ou qu’on s’inquiète de voir disparaître. Une traversée de Paris, d’Éric Hazan, Paris Marais 43, de Patrice Roy, et Paris transformé, d’Isabelle Backouche, sont trois façons de parler des formes d’une ville qui change plus vite, hélas, que le cœur des humains.


Éric Hazan, Une traversée de Paris. Le Seuil, Fiction & Cie, 210 p., 18 €

Patrice Roy, Paris Marais 43. Préfacé par Isabelle Bakouche. Creaphis, 184 p., 30 €

Isabelle Backouche, Paris transformé : 1900-1980 : de l’îlot insalubre au secteur sauvegardé. Creaphis, 440 p., 25 €


Voici donc trois livres très différents, du moins en apparence. Nous nous y tiendrons pour commencer. Le récit d’Éric Hazan est le pendant personnel de L’invention de Paris, dans lequel l’érudition jouait un rôle plus important. Ici, l’écrivain traverse la ville comme les héros de la nouvelle de Marcel Aymé, du Sud au Nord. Il part d’Ivry, égrène les souvenirs qui s’éparpillent entre Denfert et Saint-Denis. Devant le lion trônant au centre de la place, il a choisi d’abandonner son métier de chirurgien. Chaque coin de la cité est un lieu de mémoire intime. Les noms d’hôpitaux rappellent autant de figures, pas toujours très aimables, mais aussi des moments intenses qui ont jalonné son parcours professionnel. En ces années 50-60, bien des grands patrons sont antisémites. La présence d’un docteur Aboulker à Bichat tient à son rôle dans la Résistance. Pour d’autres, c’est moins évident. On se rappellera ce qu’en écrit dans La Cache Christophe Boltanski. Étienne, son grand-père, n’a pu être reçu dès la première année à l’agrégation de médecine.

Les librairies et imprimeries témoignent de son autre carrière. D’abord éditeur auprès de son père, pour la publication de livres d’art, il devient militant, faisant des choix que l’on peut discuter, mais qui sont respectables, à l’instar de ceux faits par Maspéro du temps de « La joie de lire », rue Saint-Séverin. Éric Hazan voit dans Paris une ville prête à l’insurrection qui vient, et son trajet est jalonné par le souvenir des barricades, celles de 1832, 1848 ou de la Commune.

Si le livre d’Hazan relate des mémoires d’un piéton engagé, le Paris Marais de Patrice Roy est celui d’un collectionneur et explorateur. Roy a reçu d’une anonyme un lot de photographies prises en 1943. Sur les cent photos retrouvées dans des gravats et promises à la destruction, il en publie cinquante-huit, qui représentent les 3e et 4e arrondissements de Paris. Et par exemple ces ilôts insalubres qu’évoque aussi Queneau dans le poème de Courir les rues, et dans Connaissez-vous Paris ?, savoureux recueil d’énigmes sur la ville. Roy ne se contente pas de se rendre sur les lieux pour voir ce que sont devenus ces hôtels particuliers, ces maisons datant du XVIIe siècle, ces immeubles que l’on voit noirs de suie ou près de s’effondrer. Il scrute chaque photo, traque le détail infime, se montre un observateur minutieux du visible, du presque visible, et du caché. Les commentaires, souvent constitués de phrases nominales, d’une sécheresse parfois angoissante, ne laissent rien passer.

62 rue Saint-Antoine, hôtel, corps principal, façade jardin, photo A. Cayeyux, jeudi 20 mai 1943.

62 rue Saint-Antoine, hôtel, corps principal, façade jardin, photo A. Cayeyux, jeudi 20 mai 1943.

Le livre de Roy ressemble à ces installations artistiques, ou à ces séries (photos anonymes de Boltanski, Châteaux d’eau de Bernd et Hilla Becher) qui interrogent et parfois inquiètent, à force de banalité. Et c’est d’autant plus sensible que les deux photographes chargés de prendre ces bâtiments en photo, Cayeux et Nobécourt, deux artisans sans prétention artistique, travaillent selon un protocole simple : jamais le lundi car les boutiques sont fermées, souvent en milieu de matinée, posant l’appareil face aux lieux, de façon neutre, objective. Les autorités d’Occupation interdisant les prises de vue, ils agissent dans un cadre précis. On notera que leur usage du noir et blanc contraste avec la couleur chez André Zucca. Il est vrai que ce dernier donnait une autre idée des années 40… Chez nos deux photographes, comme l’écrit Patrice Roy, « Le Marais photographié se révèle d’un temps ancien, étrange, irréel, comme vidé de ses habitants par la guerre. Le silence règne. La ville minérale, misérable, est déserte. »

Si l’on contemple avec Roy et si l’on marche avec Hazan, on est encore dans une autre dimension avec l’essai d’Isabelle Backouche. Au croisement de l’histoire, de l’urbanisme, de la sociologie et de la politique, l’auteure répond à une question au sujet de l’îlot 16, ce quartier Saint-Gervais qui englobe la rue Saint-Antoine, le quai de l’Hôtel de ville et le quai des Célestins : « Comment cet îlot parisien s’est-il transformé, au point de passer de l’état d’insalubrité à celui d’espace sauvegardé, entre 1900 et 1980 ? » Alors partons de cet îlot 16 pour comprendre ce qui lie ces trois livres, ce qu’ils disent de Paris, d’un Paris qu’Hazan dit populaire et ouvrier, pas forcément à tort. Pas forcément, même si la ville que nous connaissons, que nous voyons chaque jour se transformer, rejette dans ses marges, dans ses lointains, cette population ouvrière qui, par exemple, habitait le Marais, ce Marais-là. Et parmi les nombreux motifs d’irritation, voire de colère chez Hazan, ce rejet ou l’oubli du passé ouvrier n’est pas le moindre

En 1941, donc, les autorités le déclarent insalubre et en exproprient les habitants. Sans souci de relogement, explique Isabelle Backouche dans sa préface à Paris Marais 43. Quelques mois plus tard, les rafles de 1942 achèveront de régler la question du relogement pour une grande partie des habitants de la rue des Jardins Saint-Paul, François Miron ou de Jouy. Il suffit de consulter les tableaux de la page 220 de Paris transformé pour comprendre. Ou à lire ce qu’en écrit Modiano dans Dora Bruder, passage que cite Isabelle Bakouche.

Plan de l’îlot 16 en 1938.

Plan de l’îlot 16 en 1938.

Cette population des années 30, ouvrière ou faites d’artisans, souvent juive immigrée, on la retrouve dans les pages de Paris Marais 43. Cantonnée davantage dans le 3e arrondissement que dans le 4e. Les cours et étages des anciens hôtels seigneuriaux sont remplis d’ateliers. On y trouve de la joaillerie, de la dentelle, des encres, des jouets, des lunettes, et bien sûr le textile, les vêtements.

À la place de ces bâtiments irrécupérables, disent les fonctionnalistes, dont Le Corbusier, on créera des voies de circulation rapide, des jardins pour aérer ce quartier propice aux maladies, et surtout, on améliorera les conditions de travail des employés de la Préfecture voisine en leur proposant un habitat de qualité, décent, construit sur les ruines des taudis qui empoisonnent le quartier. Peu importe la mémoire de Paris. Mémoire que défendent auprès de Pétain un certain nombre d’académiciens et autres figures emblématiques, dès cette année 41. En vain puisque dès 1944, les nécessités de la reconstruction donneront raison aux destructeurs. Qui se promène désormais dans l’îlot sait de quoi il retourne : des immeubles pseudo classiques, dans le ton du Marais, s’alignent dans des rues tracées au cordeau. Ça sonne faux, mais peu importe.

Le trajet d’Hazan ne passe pas par le Marais, mais ne manque pas l’îlot Saint-Merri et ce fameux trou des Halles sur lequel, par exemple, trois hommes politiques se sont cassé les dents. On gardera en mémoire une formule savoureuse de Chirac maire de Paris à propos des Halles : « Je veux que ça sente la frite. ». Et comme Giscard d’Estaing avait confié à Bofill le soin d’aménager en néo-classique ce quartier-là, Chirac s’empressa de l’expédier place de Catalogne… On s’amusera aussi de la description de la place du Châtelet en carrefour giratoire. On appréciera ce qu’il écrit de l’évasement de la rue de Tournon, la plus belle rue de Paris selon lui. Et qui veut se promener et découvrir ne manquera pas d’observer le n°1 de la rue Danton, ou l’immeuble de Sauvage, rue des Amiraux.

28 rue Charlot, façades sur cour, photo Nobécourt, avril 1943

28 rue Charlot, façades sur cour, photo Nobécourt, avril 1943.

Le Paris d’Hazan le remet dans les pas de sa « famille de papier » : « Breton, Benjamin, Baudelaire, Nerval, Balzac, Chateaubriand ». Il en est de pire. On est touché par ses éloges de Balzac, dont il cite un très beau passage de Ferragus consacré aux mendiants, et de Chateaubriand. On connaît leur conservatisme, leur adhésion (provisoire ou pas) au trône et à l’autel. Il les préfère de loin aux Goncourt, à Gautier ou à Flaubert, qu’il jetterait volontiers dans le même sac que Napoléon III, chef de bande, plus qu’empereur inspiré par les idées de Saint-Simon.

On imagine pour finir les textes de la famille de papier, d’un Benjamin ou d’un Baudelaire, sur les photos de Cayeux et Nobécourt. L’image furtive d’un habitant, une silhouette semblant sortir d’une façade grisâtre, un nom incomplet sur un linteau ou un trumeau. Rien ou presque. Derrière l’anodin, le banal, l’insignifiant, le temps retrouvé.


À la une : Éric Hazan © Astrid Di Crollalanza

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