La discussion autour de la littérature algérienne francophone se focalise souvent sur la relation à la France et la représentation de l’Algérie. Dans le pire des cas, elle permet d’embrayer un discours xénophobe obsédé par l’islamisme et la dictature ; dans le meilleur, elle invite à découvrir la société algérienne et à tisser des liens plus émancipateurs. Pourtant, cette discussion n’épuise pas le sujet.
Quand l’œil du lecteur français se ferme, la littérature algérienne continue d’exister. De plus, il est illusoire de s’attendre à une représentation objective du pays de la part d’auteurs de fiction. Cet article explore les efforts des écrivains algériens pour s’émanciper de ce regard et de cette injonction. Une émancipation qui passe par des expérimentations avec la langue, la culture et les moyens de production. Plusieurs auteurs ont tenté de répondre à la question : « qu’est-ce qu’un écrivain algérien de langue française ? ». Revisitant quelques réponses emblématiques, on esquissera les contours polémiques et historiquement situés de cette littérature.
Dans le sillage de la révolution anticoloniale de 1954, la littérature algérienne s’exprime au départ dans une différenciation résumée par Kateb Yacine : « j’écris en français pour dire aux Français que je ne suis pas français ». Le projet était de faire naître la littérature des colonisés. L’ambition révolutionnaire n’était rien de moins que le renversement d’un système colonial en place depuis plus d’un siècle. Faire en sorte que « les derniers soient les premiers », prophétisait Fanon. Après l’indépendance politique, ce projet se poursuit dans un effort visant à décoloniser les savoirs et la culture. Et sa progression est loin d’être linéaire.
Après la fin de la colonisation, on pourrait rétorquer à Kateb Yacine : pourquoi écrire en français ? et pourquoi écrire pour des lecteurs français ? Le paradoxe n’avait pas échappé à l’auteur de Nedjma qui s’est orienté vers la production de pièces de théâtre en arabe algérien. Sa troupe faisait la tournée des usines et des villages pour tenter de toucher un public populaire. Plutôt qu’un retour au local ou aux traditions, cette expérience lui a permis d’explorer des sujets internationaux tels que la guerre du Vietnam, la colonisation de la Palestine ou même l’émigration du point de vue des Algériens. Pour reprendre l’expression de Toni Morrison, il s’agissait d’échapper au « regard blanc ». L’autrice de Beloved a tenté d’écrire le vécu des Afro-Américains sans s’enfermer dans l’explication, la dénonciation ou même la recherche d’approbation de lecteurs blancs américains. De même, Kateb Yacine a voulu explorer le quotidien et la vie intérieure des siens mais aussi établir des solidarités avec ceux que Fanon avait nommés « les damnés de la terre ».
L’interrogation lancinante pour les écrivains francophones au moment de l’indépendance n’était pas la langue en soi mais le public potentiel de leurs œuvres. Malek Haddad, autre fondateur de la littérature algérienne moderne, qui a cessé de publier des œuvres littéraires après l’indépendance, se disait « orphelin de ses vrais lecteurs ». Quand bien même il eût écrit en arabe littéraire, une grande majorité de la population algérienne était analphabète au sortir de 132 ans de « mission civilisatrice ». Sa génération a tenté de dépasser cette crise en empruntant des voies différentes. On pourrait citer Assia Djebar qui, tout en continuant à écrire en français, a tenté l’aventure cinématographique pour toucher un large public algérien. Mouloud Mammeri, quant à lui, s’est consacré aux recherches sur la langue et la culture amazighs en vue de promouvoir sa littérature orale et écrite. Il a même proposé un système de transcription qui reste en usage parmi les écrivains amazighophones.
Rappelons que la littérature algérienne a existé avant et après la colonisation française ; elle s’écrit également dans d’autres langues, variantes de l’amazigh et de l’arabe. Elle a été écrite, dite et chantée et continue à l’être dans toutes les régions du pays. C’est dans cette continuité historique et multilingue qu’il faut l’aborder. Les limites de cette « algérianité » peuvent être extensibles et polémiques. On a vu par exemple Chawki Amari réécrire L’Âne d’or d’Apulée de Madaure dans l’Algérie contemporaine comme une façon de clamer sa filiation à cet auteur latin originaire de l’est algérien. On l’a vu aussi avec Kamel Daoud qui a tenté de réécrire Albert Camus mais, symptomatiquement, a fini par écrire un roman contre L’étranger, maintenant ainsi Camus dans le dehors de cette littérature.

Il existe une continuité manifeste entre auteurs algériens de différentes langues. Citons le cas d’Ahlam Mosteghanemi qui ne cesse de revisiter les œuvres de Malek Haddad dans ses romans en arabe. Le lecteur attentif ne manquera pas de noter la circulation des thématiques entre les langues. En 1980, Tahar Ouettar publiait à Alger une nouvelle qui raconte la panique de notables corrompus à l’annonce de la « résurrection » d’un martyr et son arrivée prochaine au village (Les martyrs reviennent cette semaine). Deux ans plus tard, Rachid Mimouni raconte, lui aussi, les déboires d’un martyr ressuscité broyé par la bureaucratie et soupçonné de subversion (Le fleuve détourné). Élargissant la focale, on pourrait voir dans ces histoires de résurrection une influence du réalisme magique latino-américain. Donc, une continuité plus large entre littératures du Sud global.
Revenons à notre question : qu’est-ce qu’un écrivain algérien ? La problématique de la nationalité littéraire relève d’abord de la réception et, dans ce cas, c’est la réception algérienne qui nous intéressera. En tant que journaliste d’abord, puis comme chercheur, je me suis longuement intéressé aux discours entourant la littérature dans les médias et la scène culturelle algérienne. Récemment, la question s’est posée avec acuité dans des échanges avec des collègues européens à propos des affaires Daoud et Sansal. Ils avançaient que ces auteurs étaient critiqués en Algérie parce qu’ils osaient écrire sur la décennie noire ou encore parce qu’ils critiquaient l’islamisme. Il se trouve qu’une grande partie de la littérature algérienne francophone et arabophone ne fait que cela depuis trente ans. En tentant d’identifier ce qui a déclenché les réactions négatives en Algérie, je me suis rendu compte que la question de la nationalité était centrale. Ces deux auteurs énonçaient leur discours depuis une position assumée de franco-algériens ; plus précisément, d’écrivains algériens devenus français sur le tard. Accessoirement, ils s’alignaient sur les thèses islamophobes de la droite française.
La polémique entourant ces deux écrivains nous importe moins que ce qu’elle révèle des limites de ce qui est considéré comme « écrivains algériens ». Quand Daoud clame qu’il « aime la France plus que les Français », il s’oppose quasiment mot pour mot à la devise de Kateb Yacine écrivant en français pour dire aux Français qu’il n’est pas français. Dans La légende de Boualem Sansal, journal de son emprisonnement, on retrouve aussi cette ambivalence de l’écrivain algérien-devenu-français qui tourne parfois à la mauvaise foi : Sansal raconte que ses codétenus ont dû baragouiner en français pour communiquer avec lui ou encore que le palais de justice se situe à côté d’une « boucherie halal », nous invitant ainsi à croire qu’il ne parle pas l’arabe algérien ou qu’il ignore que toutes les boucheries sont halal à Alger. L’épisode de son incarcération a réveillé des formes narratives qu’on croyait oubliées autour des « captifs d’Alger ». Pendant la régence d’Alger, de nombreux captifs européens nous ont laissé des écrits sur les mœurs locales. Cette forme a même séduit des compositeurs d’opéras de la trempe de Mozart et de Rossini.
La langue a pu constituer par le passé un point d’achoppement des débats sur la littérature algérienne mais, très vite, on s’est rendu compte que le français allait rester dans le paysage linguistique, donc littéraire, du pays. Il y a eu des enfants terribles de la littérature francophone post-coloniale, de Boudjedra à Benfodil, qui ont créé des œuvres de premier plan. Souvent bilingues, les auteurs algériens contemporains disent le pays dans ses différentes langues et cultures. Ils tentent avec plus ou moins de succès de contester « le monolinguisme de l’Autre » (Jacques Derrida, 1996). Évidemment, il existe une réalité matérielle de la publication en France qui impose une situation de littérature d’exportation. Les éditeurs locaux ont aussi tenté d’infléchir cette dépendance économique, permettant de temps à autre à un « souffle nouveau » (Rachid Mokhtari, Le nouveau souffle du roman algérien, 2006) de rafraichir une production littéraire souvent limitée par l’impératif didactique et la tendance au misérabilisme. On peut citer par exemple le polar algérien qui s’est épanoui en Algérie, d’abord dans le cadre d’initiatives étatiques puis sous l’impulsion de petites éditions privées dans les années 1980 et 1990 (Issam Boulksibat, « Le roman policier algérien francophone », 2021). Cette séquence a permis l’émergence d’un écrivain tel que Yasmina Khadra, un produit local qui s’exporte avec un certain succès. On peut penser aussi à l’aventure des éditions Barzakh qui a permis l’émergence de quelques nouvelles plumes après la décennie noire. Dans les deux cas, l’aspiration à l’autonomie reste encore limitée par une dépendance structurelle au champ littéraire français (Kaoutar Harchi, Je n’ai qu’une langue et ce n’est pas la mienne, 2016). En cela, la littérature algérienne en français partage le sort des autres littératures dites francophones issues des anciennes colonies.
Nous n’avons toujours pas répondu à la question des limites de ce qu’est un écrivain algérien. Et disons-le, les frontières de cette définition sont malléables. Quand le critique littéraire tunisien Albert Memmi a produit une des premières anthologies de littérature maghrébine en 1965, il s’est d’abord limité aux auteurs qui avaient le statut de colonisés. Il produira quatre ans plus tard une autre anthologie des auteurs français du Maghreb. En 1985, son anthologie de la francophonie maghrébine réunit les auteurs des deux précédentes anthologies. Ainsi, Memmi a changé de point de vue entre une première conception de la littérature maghrébine liée à l’émancipation de la colonisation vers une idée de la francophonie « universelle ». Un discours idéaliste voudrait que la barrière coloniale disparaisse et que tous les auteurs qui écrivent en français forment une même communauté imaginaire. Pourtant, cette barrière est encore bien présente. Il suffit de jeter un œil au catalogue de la collection de la Pléiade. On y trouvera Hugo ou Michaux, on y trouvera Camus et même Kafka, mais pas Yacine, Césaire ou Senghor.
Mais revenons en Algérie ; quel critère fait qu’un écrivain est reconnu comme algérien ? Dans les écoles et les universités, dans les médias et les publications académiques, l’inclusion des auteurs francophones est incontestable. Bien plus, certains auteurs qui descendent de familles de colons y sont inclus, à l’image de Jean Sénac. Ce poète catholique, gay, d’origine espagnole, est totalement intégré et même cité en référence pour penser la littérature algérienne de graphie française. Écartons donc les critères ethniques ou religieux. Quand on se balade à Alger ou Blida, on tombera aussi sur le nom de Frantz Fanon sur la façade d’écoles ou d’hôpitaux. Son inclusion dans la production intellectuelle algérienne, tant en psychiatrie qu’en littérature et en philosophie, ne fait aucun doute. L’auteur d’origine martiniquaise avait fait le choix de rejoindre le FLN en lutte contre la colonisation. Lui-même usait du « nous » (Algériens) dans ses derniers écrits. On peut donc venir d’une ile des Caraïbes, étudier en France, arriver en Algérie tardivement et finir tout de même dans le canon littéraire national.

Inversement, on peut passer sa vie en exil comme Mohammed Dib, écrire sur des contrées lointaines réelles ou imaginaires, et rester tout de même une référence centrale de ce canon. En revanche, l’inclusion de Camus a toujours suscité des résistances. Même les promoteurs de cette inclusion, à l’image de Daoud, ont fini par écrire des œuvres qui mettent en avant la différenciation plutôt que l’inclusion. Le critère qui semble central est donc l’anticolonialisme et, plus largement, l’anti-impérialisme. Plutôt qu’un idéal ou un programme, il s’agit d’écrire à partir du vécu présent et de la profondeur historique des « damnés de la terre ». Cela se voit aussi dans la naissance de cette littérature qu’on situe habituellement dans les années 1950. Le critique Abdelali Merdaci rappelle que les premières tentatives littéraires algériennes en français remontent à la fin du XIXe siècle. Des textes produits par des membres des « élites évoluées » souvent issus de familles de notables qui gravitaient dans les cercles ethnographiques. Cette littérature, qu’on a appelée orientalisante, se focalisait sur la description des us et coutumes locales mais traitait aussi en creux de l’impossible assimilation. À travers l’archétype narratif de l’amour contrarié, entre un Algérien et une Française, ces textes disaient la limite de leur propre projet. Bien qu’ils soient issus de milieux privilégiés, ces romanciers constataient amèrement que l’Algérie française n’était rien d’autre qu’une fiction légale (Noureddine Amara, « « L’Algérie française », un crime presque parfait », 2023).
Le roman qu’on retient souvent comme œuvre pionnière est Le fils du pauvre de Mouloud Feraoun (1950). Si le style reste encore appliqué et porte des traces de la tradition ethnographique, ce roman autobiographique n’en est pas moins révolutionnaire. Feraoun s’y débat avec la promesse méritocratique de l’Algérie française en montrant toutes les violences structurelles auxquelles fait face un enfant de Kabylie qui tente de gravir l’échelle sociale par le biais de l’éducation. Arrivé au sommet de son parcours grâce aux sacrifices de sa famille et de son village, Fouroulou n’en tire pas une fierté personnelle mais constate au contraire avec plus d’acuité la misère insupportable des siens. Comme lui, Mammeri, Djebar, Dib ou Yacine tenteront d’écrire une littérature qui se soustraie au regard du colon. À l’exception notable de la trilogie de Dib, les premières œuvres n’ont pas la révolution pour sujet. Leur projet était de dire quelque chose de la vie intérieure des Algériens, leurs misères, mais aussi leurs amours, leurs errements, leurs trahisons et leurs illusions.
Suivant la proposition de Glissant, on pourrait dire que les écrivains algériens réclament un droit à l’opacité. Le droit de résister à l’injonction de transparence et de plonger plutôt dans la réalité touffue du pays, dans la conscience individuelle et collective de cette réalité. Plus d’un demi-siècle plus tard, cette exigence est toujours de mise. Des auteurs contemporains comme Mustapha Benfodil réclament ce droit à l’opacité par l’hybridation de la langue. En 2000, Benfodil sortait le roman Zarta ! qui annonçait dès le titre une contestation de la langue système et l’inclusion des pratiques linguistiques populaires. Une partie de la production francophone actuelle s’écrit dans une hybridité qui se rapproche de la culture vécue mondialisée, un bricolage constant qui déborde de toutes parts les dilemmes et binarismes des fondateurs. Benfodil mélange allégrement français, arabe, daridja et kabyle. S’il est considéré comme francophone, ses références littéraires sont plurilingues, avec une prédilection pour Mahmoud Darwich. L’opacité passe aussi par une prise en charge des expressions culturelles dites « populaires » comme les musiques rai, chaabi ou kabyle. Ce substrat culturel a toujours existé dans les textes littéraires algériens mais une sortie du classicisme des ainés permet de faire remonter à la surface toutes ces voix qui pouvaient « assiéger » les anciens.
Terminus Babel, dernier roman de Benfodil, raconte l’histoire de Ktab, un personnage-livre qui se lit et se raconte de droite à gauche et de gauche à droite. Ktab attend sa destruction prochaine par le pilon. On retrouve ainsi cette impression de littérature transitoire, voire impossible. En cela, le roman algérien ne diffère pas du roman moderne tel qu’il s’écrit depuis un siècle. Mais il y a dans le cas algérien des conditions matérielles à cette quasi-impossibilité. Hadj Miliani a même parlé d’une « littérature en sursis » du fait de la précarité, des difficultés et des risques qu’il y a à faire de la littérature en Algérie. Reste la publication en France. Mais comment parler d’intériorité et d’opacité quand la littérature est encore largement destinée à l’export ? Les réponses résident dans la créativité des auteurs et des acteurs culturels.
Tu pourrais, cher lecteur, me demander des comptes à ce sujet : pourquoi écrire dans un magazine français pour dire que la littérature algérienne ne se résume pas aux débats français ? Je te répondrai par une anecdote tirée d’un cours de littérature maghrébine que j’avais donné dans une université américaine. Après lecture du Fils du pauvre de Mouloud Feraoun, des étudiants m’ont confié que ce texte leur a permis de repenser à leur propre expérience : les difficultés à trouver sa place à l’école à cause de différences de classe et de race, ou encore l’endettement des parents pour payer leurs études. Une fois sorti de la binarité Algérie-France, on se rend compte que la littérature algérienne a beaucoup à dire à des lecteurs de différents horizons. Le droit à l’opacité est aussi un droit à la libre circulation des mots et des imaginaires. Quant à répondre à la question « qu’est-ce que la littérature algérienne ? », on dira qu’elle est faite de tout ce qui se lit, se chante et se rêve par les Algériens. Historiquement, elle est marquée par l’expérience coloniale et les idéaux révolutionnaires. Si elle commence avec la volonté d’atteindre un lecteur algérien, cette littérature parle plus largement des peuples du Sud global et s’adresse à tout lecteur qui fait l’effort de la déchiffrer et a le désir de s’y reconnaitre. Toute définition sera soit trop large soit trop restrictive. Encore mieux, peut-être faudrait-il refuser de répondre à cette question tant elle risque de tourner au contrôle d’identité.
