L’empire du maternel

Laura Pigozzi poursuit, avec Mon enfant m’adore, ses interrogations sur la parentalité et la manière dont elle se construit. Son livre réfute la conception innée des liens entre enfants et parents et engage un combat pour de nouvelles formes éducatives.


Laura Pigozzi, Mon enfant m’adore. Enfants otages et parents modèles. Trad. de l’italien par Patrick Faugeras. Érès, coll. Enfance et parentalité, 224 p., 13 €


Après avoir brossé le portrait, au sein de la « nouvelle famille », de la deuxième épouse, qui ne saurait rivaliser avec la vraie mère, dans Qui est la plus méchante du royaume ?, Laura Pigozzi propose, avec ce nouveau livre, un plaidoyer pour l’enfant-otage de la jouissance du maternel.

La psychanalyste prolonge ainsi sa réflexion sur les liens familiaux. « Ce n’est pas le sang qui nous rend pères et mères mais la parole », écrit-elle. « La famille est rupture du naturel » » ; « si elle est humaine elle ne peut pas relever d’une idéologie du naturel ». C’est le livre d’une psychanalyste engagée pour une politique de l’éducation comme le fut, en son temps, Françoise Dolto. Ce livre qui «  a les allures d’un pamphlet » est  « avant tout le déploiement d’une éthique de vie » , ainsi que le souligne Michel Plon dans la préface. Dans sa réflexion combative, Laura Pigozzi met en évidence les confusions multiples nées de la jouissance du maternel.  L’écriture vivante rend ce livre tonique. Dans son style sensible résonne la voix de la musicienne qu’elle est également.

Laura Pigozzi s’attaque donc au mythe de la « vraie » mère haute en couleurs italiennes, de cette mère méditerranéenne, et, potentiellement de toute mère  portée aux excès de pouvoir sur son « mammone », son chouchou. Elle démonte ainsi la statue de cette divinité imaginaire qui prend les atours charnels de la mère de l’enfant. Car tout enfant désire posséder sa mère, et s’il n’est pas fait obstacle à ce désir fusionnel, la construction psychique et sexuelle de l’enfant est en danger.

Laura Pigozzi, Mon enfant m’adore. Enfants otages et parents modèles

Laura Pigozzi

Cet ouvrage rappelle les débats, à la grande époque du féminisme à propos de l’instinct maternel, lorsque parut en 1980 l’ouvrage d’Élisabeth Badiner, L’amour en plus, dans lequel la philosophe interrogeait le prétendu instinct maternel relevant d’une nature féminine. Elle démontrait avec son enquête historique que l’amour maternel n’est pas dissociable d’un comportement social qui varie selon les époques et les mœurs.

Laura Pigozzi éclaire, quant à elle, les dérives contemporaines de la famille qu’elle nomme « claustrophile », du nid où tout se fait à l’intérieur, l’Autre étant dangereux, y compris l’espace de l’école où l’enfant devrait apprendre le savoir mais aussi rencontrer l’altérité , au contact des autres, enfants et adultes. Dans cette perspective, en cas de divorce, Laura Pigozzi préconise la garde alternée, afin que l’enfant grandisse dans deux maisons différentes et découvre deux manières de vivre et de penser distinctes. Fervente avocate pour l’autonomie de l’enfant, elle plaide pour la reconnaissance de la filiation symbolique qui protège l’enfant de la symbiose, de l’inclusion.

Elle dénonce avec force – comme le faisait son aînée Françoise Dolto- l’habitude du co-sleeping. Car l’enfant dormant dans le lit parental est privé d’un corps qui lui appartienne. Elle invente un mot, le plusmaternel, le collage étant le signe de la jouissance, et elle s’inspire pour cela de la notion lacanienne du plus — de — jouir, laquelle trouvait son origine dans la plus-value de Karl Marx. Après la domination patriarcale, voici celle du plusmaternel, dont le pouvoir se déguise en tendresse et en amour. L’empire du maternel est celui de l’excès, de l’outrance, qui éloigne une femme de sa question de femme, de sa sexualité avec un partenaire, car le plusmaternel transforme l’enfant en partenaire sexuel de la mère. La mère se fige en une identité qui recouvre le jeu de ses identifications de sujet désirant.

Laura Pigozzi entend chez ses patients les échos de cette jouissance du maternel qui aliène le corps et le psychisme de l’enfant et fait obstacle à la sexualité adulte de la femme. Ainsi les fragments cliniques illustrent-ils ce régime du plusmaternel qui ôte aux femmes leur créativité. Pour étayer son propos, Laura Pigozzi nous offre également une lecture savoureuse de certaines œuvres littéraires, entre autres de la correspondance de la marquise de Sévigné avec sa fille, de La pianiste de Elfriede Jelinek, du roman Les grands-mères de Doris Lessing, de La conscience de Zeno d’Italo Svevo, de L’homme au sable de E.T.A Hoffmann.

Mon enfant m’adore est un livre percutant car son auteure ose nommer perversion la jouissance du maternel et mettre en lumière ses ravages chez l’enfant et la mère qui s’oublie en tant que femme. La religion judéo-chrétienne a idéalisé l’être-mère, comme fondement de la société et la psychanalyse a hérité de ce fardeau qui l’entrave pour envisager lucidement la nature de la perversion féminine. Laura Pigozzi relève ce défi en bousculant nos certitudes pour délivrer les enfants — otages de la fusion maternelle, de l’universel tyrannique et pour dessiner le champ de l’Autre, indispensable au travail de civilisation.

Sylvie Sesé-Léger

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