Une lecture d’été : le guide de voyage

Dans sa préface à L’homme qui apprenait lentement, Thomas Pynchon avoue avoir largement pillé le Baedeker. Il y trouvait « tous les détails d’une époque et d’un lieu » où il n’avait jamais mis les pieds. Quand un Baedeker n’aide pas un romancier à décrire un pays, il conduit ses personnages dans les rues d’une ville inconnue. C’est dire l’importance des guides de voyage – pour la littérature, mais pas seulement.


Au début du XXe siècle, Miss Lucy Honeychurch, une jeune Anglaise de bonne famille, voyage en Italie. Dans une pension de Florence, elle fait la connaissance de Miss Lavish, une compatriote avec laquelle elle part à la découverte de la basilique Santa Croce. Touriste disciplinée, Miss Honeychurch emporte son Baedeker. À peine l’a-t-elle ouvert, cependant, que sa nouvelle amie le lui confisque : pour découvrir « la véritable Italie », dit-elle, il est préférable de s’en passer.

Mais rien ne se passe comme prévu. Les deux Anglaises s’égarent dans la vieille ville, avant que Miss Lavish ne disparaisse, happée par une autre connaissance. Miss Honeychurch se retrouve seule ; en proie à la panique, elle finit par entrer dans la basilique – où, faute de Baedeker, elle ne sait qu’admirer. Par bonheur, elle croise les Emerson, des Anglais comme elle, qui logent dans la même pension. « C’est quelque chose, la perte d’un Baedeker », compatissent-ils, avant de proposer leur aide : « Si vous êtes sans Baedeker, vous feriez mieux de vous joindre à nous ». 

On reconnaît l’ironie d’E. M. Forster dans les premières pages de A Room with a View (Avec vue sur l’Arno, 1908), satire des mœurs étriquées de l’Angleterre edwardienne sous le soleil de la Toscane. La Grande-Bretagne est alors la première puissance industrielle et commerciale du monde, à la tête d’un vaste empire colonial. L’Italie est un pays pauvre, rustique, et un peu sauvage : d’ailleurs, lors d’une autre sortie en ville, Lucy Honeychurch sera témoin d’une rixe entre autochtones, d’une telle violence qu’elle en perdra connaissance.

Mais l’Italie est aussi ce pays envoutant, dont le climat, l’histoire, les paysages et la culture fascinent de longue date les voyageurs du nord de l’Europe. C’est une étape incontournable du « Grand Tour », ce voyage initiatique qui, depuis le XVIIIe siècle, emmène les jeunes gens de bonne famille vers le sud. Miss Honeychurch, à son tour, succombera à cette ivresse : la perte du Baedeker n’est que la première fissure dans une existence bien réglée ; quelques jours plus tard, une excursion sur les collines de Fiesole fera tout basculer – et transformera une petite Anglaise sans histoire en une véritable héroïne de roman.

Plus d’un siècle plus tard, les touristes se pressent toujours dans la basilique Santa Croce. Les temps ont changé : il n’est plus impensable qu’une jeune étrangère de bonne famille se promène seule dans une ville italienne. Mais, aujourd’hui comme hier, rares sont les visiteurs qui sortent sans leur guide de voyage : qu’il s’agisse du Guide bleu (Hachette), du Guide vert (Michelin), du Guide du routard (Hachette), du Lonely Planet ou d’une des innombrables collections de « city guide » disponibles sur le marché, ils y trouvent les renseignements requis pour admirer les fresques de Giotto, les reliques de François d’Assise ou la sépulture de Galilée – soit exactement ce que Lucy comptait y trouver avant qu’elle ne perdît son exemplaire.

Baedeker « Italie » (1883) © CC0.WikiCommons

Cette continuité est remarquable. Les premiers Baedeker paraissent en 1832, suivis des guides Murray en 1836 puis, en France, des guides Joanne en 1854. Le tourisme a connu depuis nombre de transformations, du tourisme de masse de la seconde moitié du XXe siècle au « surtourisme » contemporain. Mais, presque bicentenaire, le guide de voyage traverse les époques et connait un solide dynamisme éditorial. Il faut dire qu’avec un milliard et demi de touristes en 2025, le marché est porteur : de quoi alimenter la demande, avec de nouvelles collections qui ciblent des niches toujours plus spécifiques, des cyclistes aux LGBTQ+ en passant par les randonneurs, les gastronomes, les femmes seules ou les familles avec jeunes enfants. Les lecteurs de Forster connaissaient le Baedeker, une « marque » déjà entrée dans la culture populaire de l’époque, de même que les Français d’aujourd’hui connaissent le « Routard », son logo de marcheur avec globe terrestre sur le dos – et ses 50 millions d’exemplaires vendus depuis cinquante ans.

Mais le débat ouvert par Miss Lavish n’est pas clos pour autant : il se trouve toujours des voyageurs pour claironner leur refus d’être guidés et affirmer que le « vrai » voyage exige un contact direct, sans filtre, avec le vaste monde. La critique est classique, et déjà éculée à l’époque de Forster : le voyageur serait cet être grégaire, terrorisé par l’inconnu, méfiant à l’égard des autochtones, qui suit scrupuleusement les instructions du guide et dont le pire cauchemar est de passer à côté d’un endroit « à ne pas manquer ». Le guide n’aurait d’autre finalité que d’entraver le voyageur, même – et surtout – lorsqu’il s’évade de son quotidien et part au loin, en quête de liberté. Rien d’étonnant à ce qu’il soit donc aussi l’ennemi de la littérature : si Miss Lavish n’avait pas privé Lucy de son Baedeker, l’intrigue du roman aurait été des plus ennuyeuses.

Rappelons que Lucy ne voyage jamais seule : les conventions de son époque exigent qu’elle soit en permanence chaperonnée par une dame plus âgée, qui s’assure que rien de malséant ne vient entacher sa réputation. Lors de la visite de Santa Croce, c’est Miss Lavish qui joue ce rôle, avec l’insuccès que l’on sait ; et on comprend la sollicitude des Emerson face à une jeune fille seule, qui n’a même plus son Baedeker pour la protéger de la rugueuse réalité florentine.

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La critique est facile, mais un peu courte. Rappelons aussi que le Baedeker figure en bonne place dans l’autre roman dit « italien » de Forster, Where Angels Fear to Tread (Monteriano, 1905). Là encore, le récit s’ouvre sur le Baedeker, comme pour établir le conformisme bourgeois des protagonistes ; et là encore, c’est l’Italie qui précipite une jeune Anglaise dans une existence bien éloignée de son milieu social. Mais il y a aussi son beau-frère, Philippe, féru d’Italie et ému aussi bien par le pays lui-même que par les descriptions qu’en fait le Baedeker : une simple phrase à propos d’une tour du village de Monteriano – « Vue de la Rocca (petit pourboire) belle surtout au coucher du soleil » – le met dans tous ses états. 

Là encore, donc, le Baedeker est un livre dans le roman. Cette mise en abyme n’est pas si étonnante, tant le guide de voyage apparaît comme un miroir de la fiction : les textes de Forster évoquent des Anglais qui découvrent l’Italie, entre autre grâce au texte du Baedeker ; et comme le Baedeker avant lui, Forster décrit Santa Croce, Fiesole, ou les villages toscans qui ont servi de modèle à Monteriano. 

Mais l’affinité va plus loin. À certains égards, la littérature est l’ancêtre du guide de voyage ; avant le Baedeker, il y eut les écrivains qui exaltaient la beauté de l’Italie et donnaient à leurs lecteurs l’envie de la voir par eux-mêmes. On ne saurait certes comparer le Petit Futé à Goethe ou Byron ; mais comme pour Philippe, la description d’un lieu n’en fait pas moins partie intégrante du voyage : elle en est un préalable, car on part voir des lieux qu’on a d’abord connus par leurs descriptions, et un prolongement, car souvent le voyage fait l’objet de mise en récit, des carnets de route aux cartes postales en passant par la littérature de voyage. Miss Lavish, toujours elle, écrira d’ailleurs un roman inspiré de son voyage en Italie, une autre mise en abyme qui jouera un rôle clé dans l’intrigue.

Dans une formule limpide, Nicolas Bouvier écrit : « sans le voyage je n’aurais jamais écrit / sans les livres je n’aurais jamais voyagé ». En mode mineur, le guide de voyage est un des livres sans lesquels on ne voyagerait pas. Purement pratique en apparence, il n’en aspire pas moins à capturer ce qui fait la singularité et la beauté d’un lieu et à accompagner ses lecteurs dans l’expérience intime que constitue la découverte d’une culture étrangère. En cette saison d’été, il faut profiter des vacances pour rendre justice au guide de voyage et, peut-être, succomber à son charme.  

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