L’imagination en effervescence dans les salles obscures, collaborant aux travaux des cinémathèques, lié par passion aux bibliothèques de cinéma, le libraire Christian Thorel évoque, s’étendant sur plus de cinquante ans, ses rencontres, ses souvenirs, ses expériences cinématographiques, dans un récit prolifique et émouvant, Les nuits expérimentales. Un carnet de cinéma. Toute une histoire de la vie intellectuelle et artistique d’une époque défile sous nos yeux.
En 1979, Christian Thorel reprend avec sa femme, Martine, la librairie Ombres blanches fondée à Toulouse en 1975 par Jean-Paul Archie, qu’ils développeront ensemble durant quarante ans. Jean-Paul Archie avait donné ce nom à la librairie en référence au film américain du même nom de W. S. Van Dyke et Robert Flaherty (1928). Le même Flaherty qui réalisa le film documentaire éminemment poétique qu’est L’homme d’Aran (1934).
Libraire exigeant, Christian Thorel défend avec acharnement, non sans quelques coups de gueule mémorables, la nécessité d’une librairie indépendante. Il œuvre avec passion à faire connaitre les films de qualité qui ont ponctué l’histoire du septième art ainsi que la littérature cinématographique, aussi bien à travers des événements qu’il organise à Ombres blanches que par ses engagements à la cinémathèque de Toulouse. Écrivain aussi, on lui doit Dans les ombres blanches écrit en 2015 où il retrace l’histoire de sa librairie et ses rencontres avec les éditeurs et les auteurs. Plus récemment, en 2021, il publie Essentielles librairies où il fait l’apologie du livre, de sa matérialité et de la voie qu’il ouvre vers la liberté du lecteur.
Avec Les nuits expérimentales, c’est, comme son sous-titre l’indique, un carnet de cinéma que Christian Thorel a noirci. Un carnet de voyage en cinéma, en somme. Son titre est déjà tout un programme. Les nuits expérimentales, c’est le temps passé à visionner des films dans les salles obscures, c’est en faire des analyses et les promouvoir, c’est débattre des intentions et des approches de ceux qui les font. « Tout au long [de ces] pages, j’ai traqué des souvenirs, réveillé des émerveillements, et tenté d’exprimer ma reconnaissance à quelques-uns des auteurs et des artistes, lus, vus, rencontrés, venus du papier et de la pellicule », affirme-t-il. Et surtout venus de la pellicule. Il est obsédé par les images, par le rythme. Jeune, il s’initiera au montage. Faisant le lien avec le film de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet Chroniques d’Anna Magdalena Bach, il rappelle que la « musique et le cinéma sont essentiels et participent à façonner nos vies ».
Que de rencontres n’a-t-il pas organisées dans sa librairie ! Elles s’y succèdent pêle-mêle, un souvenir entraînant l’autre. Il les évoque, non pas sous forme d’arborescence, mais dans un style fluide, comme le lent écoulement d’un fleuve charriant ses alluvions. Voici Chantal Akerman qu’il accueille à la librairie pour la présentation du livre Akerman. Autoportrait en cinéaste, publié aux Cahiers du cinéma. Il se souvient de son documentaire D’Est : « Dans ce film, comme dans toute son œuvre, c’est ce que son regard révèle de l’autre, c’est sa façon de dévoiler du monde son mystère, sa beauté, sa violence, qui vont mobiliser toute mon attention ». Et quel ne sera pas son « saisissement » lorsqu’il découvrira le film Jeanne Dielman à sa sortie (1976) !

Voici Susan Sontag qu’il reçoit en 2004, cette « indisciplinée » qui croisait « ses travaux entre littérature, histoire, critique, politique, romans… théâtre et cinéma » et admirait Pasolini, Godard et Bresson et « son maître Roland Barthes ». C’est avec Susan Sontag et quelques films significatifs qu’il interroge ses pensées et son désarroi face aux guerres et à la barbarie. Shoah, bien sûr, de Claude Lanzmann, Nuit et brouillard d’Alain Resnais, Les sentiers de la gloire de Stanley Kubrick, Le temps d’aimer et le temps de mourir de Douglas Sirk, Tant qu’il y aura des hommes de Fred Zinnemann. Mais aussi, autour de la guerre du Vietnam, La porte du paradis de Michael Cimino ou Apocalypse now de Francis Ford Coppola,… et tant d’autres. Voici encore Jean-Marie Straub et Danièle Huillet qui, en 1984, viennent soutenir leur film Amerika, rapports de classe. On peut rajouter Maria Casarès, Raymond Devos, Henri Langlois, Robert Kramer… Et ce ne sont là que quelques-unes des centaines de personnalités de la littérature et des arts qui ont franchi le pas de la porte de la librairie.
Les pensées sur la mort habitent aussi Christian Thorel. Là encore, comme pour la guerre, il les questionne en les passant au filtre du cinéma. « Dans ce récit qui coule lentement vers la fin, combien la question de la mort m’interroge », écrit-il, et de citer Roland Barthes qui soutient dans La chambre claire que « la mort, dans une société, il faut bien qu’elle soit quelque part… peut-être dans cette image qui produit la mort en voulant conserver la vie ». Il considère ainsi que le cinéma est l’art qui traduit le mieux la mort. En effet, le cinéma fait apparaître et disparaître ; il filme le mouvement de la vie, fait exister les êtres et les choses et les paralyse, les engloutit ou les change en illusions. « Le cinéma est un cimetière vivant écrivait Alain Resnais… Les salles du Quartier Latin, avec leurs reprises, sont peuplées de fantômes… je sens la mort dans tout spectacle de cinéma. » Dans Mort à Venise de Luchino Visconti, Dirk Bogarde, à bout de souffle sur la plage du Lido, s’éteint dans « la fascination pour la beauté et l’interdit, dans l’impuissance et la résignation ». Dans Pandora d’Albert Lewin, la folie de l’amour d’Ava Gardner ne peut se résoudre que dans la mort. Ou encore dans Le jour se lève de Marcel Carné, à l’intérieur de l’étrange chambre conçue par Alexandre Trauner, Jean Gabin refuse de se laisser prendre et se suicide.
En évoquant Alain Resnais, Christian Thorel poursuit ses réflexions… et ses digressions, comme il le dit lui-même, autour des rapports entre le cinéma et le roman. Lorsqu’il voit en 1961 L’année dernière à Marienbad, la voix de Delphine Seyrig « entre dans sa vie ». Le film adapté du roman de Marguerite Duras « reste une expérience rare, presque unique, du mariage des génies littéraires et filmiques ». Alain Robbe-Grillet disait qu’Alain Resnais « est l’un des rares cinéastes à échapper à la littérature… il fait appel à des écrivains pour ne pas faire de la littérature, mais pour faire du cinéma ». Le libraire ici apporte sa contribution : « Adapter au cinéma un roman pourra être, pour le moins, sortir de l’autorité du texte écrit, le trahir pour produire [des] éclats de temps à l’intensité plus brève, mais à une emprise au moins aussi vivace que sa lecture ». Avec Le Guépard, c’est l’émerveillement. Le film de Visconti est un véritable opéra « qui se démarque du court roman de Lampedusa et le déborde autant qu’il le respecte .» Christian Thorel admet que certaines œuvres romanesques sont impossibles à adapter au cinéma, il cite Don Quichotte de Cervantès ou À la recherche du temps perdu de Proust, les tentatives ayant été des échecs. Mais il n’est pas loin de penser que le cinéma « peut modifier les espaces du roman », ceux de Balzac, Hugo ou Zola.
Christian Thorel essaiera de démêler les liens complexes entre le roman et le film en se tournant vers Georges Perec qu’il avait reçu à Ombres blanches. Celui-ci se méfiait « beaucoup de cette fascination que l’image semble exercer sur de nombreux écrivains contemporains. Le cinéma n’est pas pour moi la forme la plus achevée de l’écriture ». Il interroge Kafka aussi, pour qui « le cinéma perturbe la vision ; la rapidité des mouvements et la succession précipitée des images vous condamnent à une vision superficielle de façon continue. Ce n’est pas le regard qui saisit les images, ce sont elles qui saisissent le regard ». Les récits brefs et inachevés de Kafka ne constitueraient-ils pas une écriture cinématographique, « laissant au lecteur autant de liberté que de contraintes » ?
Dans l’écriture fluide qui lui est propre, avec des phrases qui se suivent sans discontinuité, Christian Thorel s’élève au-dessus de la « dispute » pour faire du livre et du film la source commune de sa compréhension du monde. « Si un demi-siècle de livres et de librairie m’a fait savoir que » les mots tiennent ensemble les vivants et les morts « , comme l’écrit Jean-Louis Comolli, je ne doute pas que le cinéma y a sa part. Que le cinéma semble avoir été inventé pour enregistrer des vivants des instants de leur existence. Avant qu’il ne se diversifie en s’accompagnant du théâtre, du roman, puis de la voix et de la musique… » Il rappelle également la notion de caméra-stylo d’Alexandre Astruc qui « associait naturellement les cinéastes et les écrivains, des compagnons en écriture » et qui allait donner naissance dans les années 1950 à la « politique des auteurs » chère à Truffaut, Rivette, Comolli… Toutes ces longues évocations, ces souvenirs de cinquante ans de librairie et de cinéma, cet écheveau de rencontres et de réflexions, font du livre de Christian Thorel une arme de combat pour la défense de la librairie indépendante et un remarquable engagement au service de la lecture et du cinéma.
