Avec Vermeille, Florence Jou – autrice et performeuse travaillant sur les matières de la fiction climatique et de l’écoféminisme – signe un roman de dystopie agricole, et un portrait de femme revêche, volcanique, dernière survivante d’un bout de terre de fin du monde. Elle s’appelle Jo. Elle refuse le désastre de la sécheresse et de la destruction de ses ceps, et, quitte à disparaître, se bat avec panache pour croire en une dernière résurrection par le sang des vignes.
Sur la Côte Vermeille, coincée entre la Méditerranée et les Pyrénées, Jo, la boja et la bruxe (la folle et la sorcière en occitan), lutte seule. Ou presque. Restent Wanda, sa chienne fidèle, et son ami Ferhat, venu d’Algérie pour semer, ici, aux frontières catalanes, un plant de bezoul al khadem. Elle est la dernière survivante d’un collectif communautaire d’utopistes qui s’étaient lancés dans la production de vin biologique, malgré l’industrialisation et la mécanisation du monde viticole et l’absorption des petites exploitations par de grandes entreprises portées par un capitalisme prédateur prêt à détruire les sols pour s’enrichir, et malgré la menace d’un effondrement du monde et du végétal par le feu du dérèglement climatique. La dystopie ne cesse d’advenir.
Sur cette terre désertique et hostile qui « pue la fin du monde », où il n’aura – dans un futur très proche – pas plu depuis huit ans, l’Apocalypse est annoncée, le tocsin sonne, avec non plus le déluge comme menace de fin, mais bien un grand brasier final qui emportera le vivant sur son passage. Et ce ne sera pas Jésus qui aura été crucifié mais bien Dionysos, et ses « statues de viticulteurs, corps lacérés et trainées sanguinolentes », syndrome d’une viniculture broyée et de la destruction massive des sols. Le vent surnommé El Diable, ce « violent chalumeau », aggrave la sécheresse, faisant de ces sols un « hotspot de l’enfer », où « les champs s’habillent de cendres », et où les teintes du paysage suffisent à signaler la catastrophe à venir, « du vert au jaune, au rouge cramoisi et au noir cendré ». Le décor est apocalyptique et le constat clair : « Plusieurs pyromanes associés, munis de chalumeaux géants, n’auraient pas mieux fait ».

Surveillée par les drones des géants de la mondialisation du vin, acculée par les dettes, désemparée par la brûlure de ses vignes et prête au sacrifice, Jo s’enivre, noie sa colère grandissante dans les dernières bouteilles de son cru. Dans son errance et ses ivresses, elle fait renaître des rites païens, puisque les croyances chrétiennes perpétuées par les habitants du seul hameau à proximité, ces « hommes qui se fouettent avec des sarments de vignes », et ces « femmes voilées comme des veuves [qui] ouvrent leurs bouches en forme d’éclairs », ont un goût de mascarade dans cette fin annoncée. Aucun châtiment divin n’est à craindre, il est clair que « Els dimonis surten des culs humans » (le démon sort des culs des hommes, en occitan) – alors Jo allume elle aussi de grands feux sur la terrasse de son mas, « dispose des bougies en cercle autour du brasero, les allume, ôte sa culotte, son soutien-gorge, montre son cul au feu », entourée par les fantômes de celleux qui sont mort.e.s ou parti.e.s. Jo fait réadvenir paganisme et animisme, en opposition à une « religion qui tue la vie sur terre », celle de la tradition d’un « Christ engendré uniquement du masculin et du divin » et du capitalisme féroce.
Vermeille n’est pas une dystopie résignée, mais bien une utopie de la résistance qui conte la révolte et la fierté des vaincus. L’écriture sensuelle au plus près des corps, de la poésie du possible dans l’impossible, du goût et des odeurs des raisins, en témoigne. Ce roman est un chant de vitalité et de désir. La relation intime qu’entretient Jo avec ses vignes tient de l’amour cosmique puisque « le vin c’est ta première relation avec le grand tout », puisque ses veines semblent être directement reliées aux ceps de sa propriété. Écrire sur la viniculture, c’est écrire sur le vivant et le végétal, car travailler le raisin c’est être « avec les plantes, les fleurs, les bactéries, les arbres, les animaux et les limons ». S’enivrer avec du vin, c’est être « une masse vivante farouchement libre » et être « propulsé quelque six millions d’années avant que l’humain ne vienne saccager la planète ».
Alors, dans ce combat contre la fin, Jo et son ami Ferhat tiennent tête. Les consignes sont claires : « Poursuis, continue à faire malgré le monde bientôt englouti, ne cherche pas à échapper à la décomposition, donne-toi entière à la survivance des rites ». Les deux derniers du désert feront une ultime cuvée avec les quelques pieds qui leur restent, ce « vivant-survivant ». C’est avec le risque d’un orage diluvien, encore plus dévastateur que le feu de la sécheresse, qu’ils décideront de faire un pacte. Quelques dernières bouteilles réalisées dans la pénombre d’une cave, un vin de la colère, un vin-cri, pour ces Adam et Eve de l’Apocalypse, dernier couple qui ne sortira plus de la grotte de Platon car ils ne savent que trop bien les dangers de l’humanité. « Et on écrase tout. Ne restera que l’essentiel. Le jus ».
