Mon « je » est le vôtre

De livre en livre, Jane Sautière réitère son désir de n’écrire qu’à la condition de transmettre une expérience commune à tous. Dans son dernier texte, elle esquisse toutefois une biographie personnelle dont elle se sert pour rebondir et évoquer des situations collectives. Aussi cherche-t-on à apprendre qui elle est, ce qu’elle a vécu jusqu’ici. On le déniche au hasard des pages de Corps flottants et de l’entretien mené par Maïté Snauwaert avec une belle connivence.


Jane Sautière, Corps flottants. Verticales, 112 p., 12,50 €

Jane Sautière et Maïté Snauwaert, Comment vivre. Essai-conversation. Figura, coll. « Photons » n° 3, 125 p.


« J’ai vécu au Cambodge de juillet 1967 à juillet 1970, de quinze à dix-huit ans… Et je n’en garde que peu de souvenirs. Bien moins que d’années antérieures de mon enfance au Liban. » Une information qui figure dans les premières pages. Aussitôt suivie de cette constatation : « Mort violente du passé, c’est bien par lui qu’on meurt en premier, la tête pourrit par défaillance de la mémoire, comme le poisson maoïste qui a tout oublié. »

Les réflexions, les évocations surgissent au hasard des pages, dans ce qui peut apparaitre comme un désordre. C’est qu’elle ne veut pas d’un ordre factice, d’une reconstruction a posteriori. Ni de preuves tangibles, longuement recherchées. Les photographies de son ancien lycée en Iran ne la convainquent pas de leur vérité : « Je doute de ce que je vois. Je ne doute pas de mon oubli, qui reste donc, finalement, un point stable dans le vertige permanent. »

Alors, quelle sera sa méthode ? « Je vais aller vers le Cambodge disparu par les chemins qui sont les miens selon une forme de persistance rétinienne, ce qui obscurément demeure et raye le champ du conscient. » On commence à saisir sa « manière » : un détail personnel, aussitôt commenté, suivi d’une remarque d’ordre général, une pensée qui questionne. Où se situent les souvenirs ? Dans « le coffre du corps ». « D’ailleurs la peau garde la trace des blessures, les cicatrices. »

Corps flottants, de Jane Sautière : mon « je » est le vôtre

Jane Sautière © Francesca Mantovani/Gallimard

Si les souvenirs se doivent d’échapper à la volonté et à la conscience, leur restitution écrite ne cherche pas davantage à privilégier la raison par la reconstitution romanesque, qui l’a pourtant longtemps séduite, du moins tant qu’il s’est agi de lire pour fuir le « huis clos familial ». Un refus qui tient autant d’un choix que d’une incapacité, estime-t-elle avec humilité : « De roman, je n’en ai pas écrit, consciente que je n’atteindrai jamais cette puissance ».

La préoccupation de Jane Sautière est à la fois humble et grandiose. Elle se demande, tout simplement, « comment vivre », question reprise en titre de son entretien avec Maïté Snauwaert, et à laquelle il faudrait ajouter : comment vivre avec le patrimoine légué par ceux qui nous ont précédés, son souci n’étant pas seulement de rendre compte ou de rendre des comptes à ses contemporains mais d’en rendre aussi à ceux du passé, les siens, les nôtres.

Sa démarche s’apparente à celle d’un écrivain gagné par la sociologie ou à celle d’un sociologue acquis à la subjectivité. Elle s’épanouit dans le dialogue, la plupart du temps imaginaire, avec les artistes qu’elle admire, comme le cinéaste Rithy Panh, les écrivaines Annie Ernaux et Marguerite Duras, les philosophes écrivains Roland Barthes et Jacques Derrida ; ou dans l’échange réel avec des contemporains plus communs, les migrants ou les détenus. Ce qui la conduit à pratiquer ce que Roland Barthes appelle la tierce forme, un « aller-retour de la matière au commentaire… ni essai, ni roman ».

S’agissant du Cambodge, elle se souvient d’abord des insectes, des fruits. Des noms de lieux. D’un arbre. Puis de son professeur d’histoire khmère, un Français qui avait épousé une Cambodgienne et qui était opiomane, mais dont l’enseignement a disparu de sa mémoire. Puis de sa mère qui la veille alors qu’elle est malade. « Ma mère s’était bizarrement couchée en travers du lit, à mes pieds. J’ai touché sa robe de chambre duveteuse, laineuse. Mais dans un sursaut de terreur, j’ai senti que le vêtement était vide et j’ai cru ma mère dissoute. »

Là est la matière. Vient ensuite le commentaire : « C’est cela sans doute qui écrit, l’enfant de la forme vide, agitée par une illusion dévoilée. Lorsque rien ne se propose plus pour habiter l’image, il y a l’écriture. C’est sa place. »

Néanmoins, le livre raconte aussi l’enfance, vers laquelle, grâce à lui, avec lui, Jane Sautière a tenté de remonter, d’aller jusqu’au bout de l’histoire de la petite bonne khmère et de son enfant mort, jusqu’au bout de celle de sa mère orpheline de deux de ses enfants, car sinon « l’ombre est si grande, si étouffante, c’est la nuit pour toujours ».

Quiconque a vécu en Asie du Sud-Est après la Seconde Guerre mondiale reconnait son enfance dans la sienne, la bonne qu’on appelait Thiba, en réalité un prénom de femme, « pour les rabattre à une condition » ; les cafards qu’on renonce à écraser tant leur matière ressemble à « un pus épais » ; les margouillats qui pendent au plafond ; le Cercle militaire où les expatriés se retrouvent entre eux ; le cinéma en plein air ; le « cyclo » qui remplace le taxi, la terre imprégnée d’eau, l’odeur, le jour qui cesse tôt…

Corps flottants, de Jane Sautière : mon « je » est le vôtre

À travers cette matière, cette profusion, Jane Sautière reconstitue le tissu des rapports familiaux, la tristesse, la dureté de la mère, son sentiment à elle d’avoir été en trop, son amour pour son frère et sa sœur disparus, « ce qu’il aura fallu de souffrance aussi avant de les trouver », son amour pour son père, le lunaire, son goût immodéré des livres, son retour au pays, en France, mais il n’y a plus de chez-soi quand on en part très tôt, « un pays hostile, soi-disant mien, tourné vers sa prospérité, aveugle, pressé, qui ne captait pas une gamine maigre, frigorifiée »… Oui, elle se raconte, elle, davantage que dans d’autres livres, plus clairement, sans quitter pour autant le destin collectif, la colonisation française, les G.I. au Vietnam, les Khmers rouges, Mai 68.

D’où vient la grâce des Corps flottants, leur caractère intemporel et pourtant très inscrit dans l’Histoire ? En partie, c’est probable, d’un refus de rigueur, de raideur, d’une ouverture à ce qui vient, qui ressemblent à ces taches qui flottent dans nos yeux quand ils deviennent vieux, qu’on nomme justement ainsi.

Un ordre aléatoire, dû surtout à un art d’accueillir, d’associer, remplacé par un autre, par la curiosité d’une interlocutrice dans l’entretien-conversation Comment vivre que Maïté Snauwaert, professeure agrégée à l’université d’Alberta, Canada, présente comme un livre – ce qu’il est, il fait 125 pages, s’organise en chapitres, comporte introduction et table des matières…

La présentation qu’elle fait de Jane Sautière, l’analyse de son œuvre et ses questions sont d’une grande pertinence et contribuent amplement au plaisir de la lecture : elle est une interlocutrice à part entière, sans pour autant occuper trop de place. Aussi l’autrice, en confiance amicale, se livre-t-elle avec aisance, et même, débarrassée du souci de construire, de produire un ouvrage, d’obéir à ses injonctions propres, offre-t-elle au lecteur davantage de matière pour qu’il la comprenne et l’apprécie. Ce qui n’est pas courant : en général, un écrivain, au cours d’un entretien, se plagie volontiers et n’ajoute pas grand-chose au livre publié.

Or, Jane Sautière se réinvente, car, estime-t-elle : « On ne répète jamais ses extases ». Si elle ne construit pas ses livres a priori, c’est qu’elle a « toujours aimé les fragments, les listes, le “cousu-décousu” ». Ses plus belles formules (encore que le mot ne convienne guère : plutôt que de formules, il s’agit de pensées enfantées au plus juste, au plus tendre d’elle-même) ont trait à l’Autre, à l’étranger qui « est le cœur de l’altérité », avec qui « des fraternités sont à inventer ». Car « si nos défaites sont permanentes, nos victoires le sont aussi ». « Nous sommes des vaincu.e.s lumineux et lumineuses. »

Avec Jane Sautière, et grâce, ici, à la belle attention intelligente de Maïté Snauwaert, « il y a des épiphanies et des gouffres ». Elle connait et côtoie le malheur mais elle sait aussi y répondre de manière à le transfigurer par l’écriture. « Ce n’est pas la douleur qui tue, c’est de ne pouvoir rien en faire ». Ce n’est pas la mort qui fait disparaitre, c’est le silence qui entoure le deuil. Alors, comme Rithy Panh qu’elle admire, elle construit des figures qui font revivre ceux qui nous ont quittés, les proches, comme les lointains, les anonymes anéantis.

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