Réécrire sa vie avec Lawrence

Peu à peu, Rachel Cusk s’est imposée dans le paysage éditorial dominant. Parce que c’est une femme, parce qu’elle est britannique, parce qu’elle sonde cet étrange objet nommé « sentiment », elle est couramment rangée parmi les illustres romancières anglaises. Il est vrai qu’elle en est l’héritière, mais elle a aussi écrit des essais et réfléchi à l’être-femme. Ce livre-ci, La dépendance, n’est ni un essai ni un roman à proprement parler, mais on ne vous dira pas tout, car ce serait attenter au trouble qu’il provoque.


Rachel Cusk, La dépendance. Trad. de l’anglais par Blandine Longre. Gallimard, 200 p., 20 €


« Je t’ai déjà raconté, Jeffers… » : le récit commence par cette adresse, non pas comme une lettre, mais comme les confidences d’une femme nommée M à Jeffers, un ami sans visage, que l’on imagine proche. Le ton est chuchoté ; la sincérité semble acquise ; la narratrice est inquiète ; l’intimité est déjà là, entre elle et Jeffers, et entre elle et nous, les lectrices (et quelques lecteurs). La dépendance de Rachel Cusk s’annonce aussitôt comme un roman de la psyché, du cœur et ses tourments, ses circonvolutions, ses changements imprévus et subtils, à peine visibles.

La dépendance, de Rachel Cusk : réécrire sa vie avec Lawrence

Rachel Cusk © Francesca Mantovani / Gallimard

M évoque sa rencontre avec un peintre admiré, appelé L, qu’elle a invité à s’installer chez elle et son mari, Tony, dans la dépendance qu’ils possèdent à côté de chez eux, loin de la ville et de la foule, dans un paysage de marais ourlé par l’océan. L est présenté comme un personnage diabolique, obscur, qui bouscule l’ordre des choses et perturbe les rapports humains ; les événements, eux, sont réduits à presque rien.

L n’arrive pas seul ; il est accompagné d’une jeune et flamboyante compagne, Brett, qui renvoie la narratrice à son âge, la cinquantaine, et à son apparence plus terne. Puis c’est la fille de M qui arrive avec son compagnon, Kurt, écrivain en herbe. Deux couples se confrontent, puis trois : tous se jaugent, s’observent, certains posent pour le grand peintre, L, tous écoutent la prose de Kurt, toujours sous le regard de M qui suit les échanges de regards, la dérive des sentiments, les siens et ceux de ses amis.

Le récit n’hésite pas à mettre en scène le sujet peu amène de la beauté féminine et de son pouvoir, de l’inégalité qu’elle crée. La narratrice se décrit « dégoûtée par [son] moi physique, considérant [sa] nature féminine à la manière d’un dispositif – tel que le corset – permettant de cacher au regard toutes les réalités répugnantes » : le commentaire semble avoir été écrit au siècle dernier ou celui d’avant, quand l’Angleterre subissait un puritanisme si sévère.

Le livre évoque un monde où il est encore question, et sans fausse honte, de « féminité ». Il est aussi frappant de voir que les personnages sont décrits physiquement comme ils le sont rarement dans le roman contemporain : leurs vêtements, leur allure, les traits les plus saillants de leur visage, les nuances de leur teint, les expressions qui froncent leur front quelques secondes… Une note légèrement surannée tinte.

La dépendance, de Rachel Cusk : réécrire sa vie avec Lawrence

C’est curieux, se dit-on, comme si les couleurs avaient passé. Le livre n’a pas non plus de dates, ce qui en soi n’est pas un défaut. Le récit tient autrement, par de longues phrases qui serpentent entre analyse de soi et méditation sur le temps, sur la vie. La narratrice multiplie les réflexions sur la création, la liberté… Rappelons que la version originale du roman s’intitule Second Place, un titre qui, comme en français, joue sur les mots puisqu’il signifie à la fois la maison où l’on reçoit des amis ou des artistes, et une forme d’entrave, d’absence de liberté, une gêne contre laquelle la narratrice se bat – c’est un des motifs récurrents du livre.

Dans cet écheveau de réflexions, certaines sont intéressantes, d’autres sont plus vagues. Des volutes de mots s’élèvent, qui parfois ne mènent nulle part. On peut y trouver du charme et se laisser aller au sentiment de déjà lu. À nous, il semble que Rachel Cusk est plus près de son talent, non quand elle raisonne, mais quand elle évoque des détails tangibles, le paysage du marais, les chants des oiseaux, les lances du soleil printanier…

Le roman avance lentement, l’imprécision augmente jusqu’au moment où l’on tombe sur deux brefs paragraphes situés à l’extrême fin du livre, qui fournissent la clé et permettent de comprendre. La dépendance est la réécriture d’un livre paru à Londres en 1932, intitulé Lorenzo in Taos, signé Mabel Dodge Luhan et dédié à Tony and all Indians. Soudain tout s’éclaire et le flou disparaît.

La narratrice, M, n’est donc autre que Mabel Dodge Luhan, une riche héritière américaine, amie de Gertrude Stein, qui, dans un second temps de sa vie, épousa un Amérindien nommé Tony Luhan et se retira avec lui à Taos, au Nouveau-Mexique. Ils y créèrent une colonie d’artistes où le poète et romancier D. H. Lawrence séjourna avec son épouse, Frieda, en 1922. Lorenzo in Taos est un livre de souvenirs rédigé sous forme de correspondance : Mabel Dodge Luhan écrit à son ami le poète Robinson Jeffers. Dans le roman de Rachel Cusk, ce dernier est le destinataire fantôme dont on ne sait rien, ni le statut, ni le nom complet ; le personnage ressemble à une virgule et contribue au flou dont nous avons parlé.

La dépendance, de Rachel Cusk : réécrire sa vie avec Lawrence

Édition de 1933 de « Lorenzo in Taos » de Mabel Dodge Luhan

Rachel Cusk s’est donc livrée à un exercice de transposition en modifiant certains faits. Le Nouveau-Mexique est devenu une terre de marais britannique où l’été est caniculaire. M a une fille, alors que Mabel Dodge Luhan avait un fils. L’écrivain D. H. Lawrence est devenu L, un peintre, etc. Pourquoi pas ? La romancière a suffisamment de savoir-faire pour jouer à cache-cache, truquer la vérité et s’amuser, ou s’occuper à broder sur un canevas déjà existant.

L’édition française aurait dû s’adapter, corriger quelques bourdes de traduction et déplacer la notice au début pour gommer l’impression de flottement. Car le lectorat français a peu de chances de connaître Mabel Dodge Luhan et encore moins son livre (il fut traduit en 1933, mais partiellement, aux éditions Grasset, sous le titre Ma vie avec Lawrence au Nouveau-Mexique).

On peut aussi regretter que le récit de Rachel Cusk, parce qu’il modifie tant de données, contourne les zones troubles de la personnalité ombrageuse de D. H. Lawrence, parmi lesquelles ses rapports avec les femmes, violents, tourmentés et passionnés. C’est dommage. Nous ne donnerons qu’un exemple du génie de l’écrivain. Dans la première partie de Lorenzo in Taos, Mabel Dodge Luhan s’avoue transportée par la montagne, la nature et les choses qui font la beauté de sa propriété. « One did not go out to things, one was part of them, écrit-elle. The mountain, if anything, came to one, came into the house. » Puis elle ajoute que D. H. Lawrence lui reproche de se laisser submerger par les choses de la maison. « Let us unhouse the women », lui répond-il sous forme de poème. Est-ce un slogan ? un avant-goût de la libération des femmes ? une reconnaissance du désir féminin ? un défi lancé aux traducteurs ?

Pour les plus curieux, le roman de Rachel Cusk sera l’occasion de plonger dans l’œuvre de Lawrence, ses poèmes, ses nouvelles, ses Femmes amoureuses qui, publiées en 1920, firent tellement scandale.

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