« José Antonio, Présent ! » : ce cri des jeunesses phalangistes, accompagné du « salut romain », amorce un récit dédoublé, Présents de Paco Cerdà : un premier fil se consacre à l’incroyable transfert d’Alicante à l’Escurial, en onze stations, du 20 au 30 novembre 1939, du cercueil de José Antonio (Primo de Rivera), fondateur idolâtré de la Phalange, exécuté trois ans plus tôt dans les geôles républicaines. Le second fil, brodé station par station, dessine l’envers du « pèlerinage de la mort » : le cours interrompu des vies ordinaires, racontées deux par deux. Une galerie de portraits vivants d’une République morte.
Ce qui fait d’abord l’extrême qualité de ce récit (récipiendaire du prestigieux Premio nacional de narrativa 2025 et très bien traduit par Cécile Pilgram), c’est donc son art du contrepoint : la procession mortuaire du messie phalangiste – dont la description structure le livre et reconstitue, en citant, mimant et destituant sa rhétorique, la mise en scène d’une « résurrection » – est contrariée et contredite par la mort sans procès des démis de la République et autres condamnés de la Nouvelle Espagne. Prisonniers sans espoir des camps français (ceux que décrivait si bien le Manuscrit corbeau de Max Aub) ; « mules de la Nouvelle Espagne », enrôlées pour des travaux mortels ; « taupes » dissimulées dans des réduits innommables, « l’âme dissidente inhumée », pour échapper à la mort promise ; condamnés à mort du régime franquiste, qui en attendant l’exécution doivent chanter douze fois par jour ses hymnes écœurants : tous ces « légionnaires de l’espoir », auxquels s’ajoutent quelques adolescents phalangistes ou requetés carlistes sacrifiés à la rhétorique fasciste (comme l’homonyme josé-antonio, « un inconnu de plus dans cette guerre », promis à la mort sur le front d’Estrémadure), constituent l’envers du cri initial : ce sont eux, les « Présents » éponymes, ce sont eux que le livre de Paco Cerdà rend de nouveau présents à notre regard et à notre oreille, parce que la présentification de José Antonio dans le souvenir de sa vaine gloire ne fait jamais que servir de repoussoir à la mémoire vive des vaincus.
Toutes ces vies minuscules arrêtées à l’ombre de la Grande Histoire, on peut encore leur rendre un hommage sincère, pour peu qu’on ne cède pas aux mythologies faciles et aux topoï éculés – dont Isaac Rosa avait naguère fait l’utile critique (La mémoire vaine, Encore un fichu roman sur la guerre civile !). Ce n’est pas seulement une question de travail documentaire (très important et solide ici, comme pourront le vérifier et l’apprécier les historiens du franquisme) : c’est une question de justesse dans la transcription des témoignages et celle des destins ordinaires. D’appropriation et de transmission d’une mémoire des vaincus. Pas besoin d’éclat ni de dramatisation, ici : la nudité des récits biographiques suffit à défaire l’artifice du mythe de José Antonio (à la fois Présent et Absent, comme le voulait Agustín de Foxá) : ce mythe presque messianique, taillé « avec le burin de la rhétorique exaltée et le marteau de l’esthétique fasciste » à coup de « profusion, emphase, abstractions et majuscules » ; et transformé habilement en terreau de légitimité « populaire » par Franco et les vingt-huit hiérarques de son régime. On les voit portraiturés, sans plus trop d’impetus révolutionnaire « national-syndicaliste », vampirisant la métempsychose phalangiste à l’occasion de la station madrilène à la Cité universitaire, fraichement marquée par les stigmates de la terrible bataille de Madrid (voir aussi sur ce point La grande nuit des temps d’Antonio Muñoz Molina).

« À ceux qui sont tombés » : cette formule de « l’oraison » écrite par le poète phalangiste Rafael Sánchez Mazas (celui dont l’exécution manquée a déjà fait l’objet, ou le prétexte, de Soldats de Salamine de Javier Cercas), change ici de valeur et d’objet. Comme dans le roman de Cercas – qui retournait l’histoire de Sanchez Mazas en celle, idéale, de Miralles, le soldat républicain anonyme, le « vrai » soldat de Salamine –, ou encore comme dans le très beau roman de Juan Marsé, qui prenait ironiquement pour titre – Si te dicen que caí – la formule du Cara al sol, l’hymne phalangiste coécrit par le même Sánchez Mazas, il s’agit de retourner comme un gant la rhétorique grandiloquente du fascisme espagnol, sa fausse poésie, et de rendre hommage, par les plus simples des récits, à ses victimes mêmes.
Parmi elles, on trouvera quelques noms insignes, dont celui de Miguel Hernández, peut-être le plus doué des poètes de la Génération de 1927, et Antonio Machado, mort en février 1939 au passage de la frontière, après avoir laissé derrière lui ses champs de Castille et Pilar Valderrama, l’amour secret qu’il a rendu célèbre sous le nom de Guiomar. On reconnaîtra aussi, discrètement tissée dans la toile républicaine, la trame intertextuelle dont Paco Cerdà renforce son écriture : Kafka, Lorca, Stig Dagerman, Borges, Wisława Szymborska, Robert Walser, Pessoa… Et Bernanos : « Ce ne sont pas tant les erreurs ou les fautes des morts qui empoisonnent notre vie nationale, que les rancœurs ou les dégoûts qui leur survivent ».
De leur côté, survivant à la mort de leur guide, la petite coterie des poètes phalangistes (parmi lesquels figurait Dionisio Ridruejo, plus tard, trop tard repenti) rivalise de rhétorique vaine au fil de la cartographie des hommages, et tire même Cervantès à hue et à dia, à l’occasion d’un arrêt de la procession mortuaire à l’auberge d’El Toboso – comme si, comble de mauvais goût et d’offense, José Antonio était un Quichotte ressuscité. Ce n’est pas seulement risible : c’est à pleurer. Et l’on s’effraie de voir comment la littérature, de sa « voix d’or, tranchante comme la faucille », peut aussi servir une cause « héroïque, tragique, belliqueuse : le triomphe de la mort ». La littérature et l’éducation (la mauvaise éducation) – car, comme le professe le nouveau manuel scolaire du régime : « celui qui obéit ne se trompe jamais ».
« On chante ce qui est perdu, a écrit Machado à Guiomar. Que ce chant soit le souvenir de toutes ces vies perdues, et de ce pays conduit à sa perte » – conclut Paco Cerdà au terme du long énoncé de ses « sources ». C’est là sa réponse, antifasciste, à « ceux qui sont tombés ». Et c’est en cela que son livre accomplit, à mon sens, le meilleur de son office : il se souvient, et nous oblige à nous souvenir, de ce qui nous menace. Il nous avertit de ce qui se rend, de nouveau, presque partout hélas, Présent !
