À l’occasion du centenaire de la naissance de Siegfried Lenz (1926-2014), les éditions Robert Laffont republient La leçon d’allemand, roman qui fit sa célébrité, ainsi que deux de ses nouvelles moins connues en France : Le bateau-feu et Fin de guerre. Écrites à vingt ans d’intervalle, elles ont toutes deux pour cadre la mer Baltique, véritable couloir stratégique entre le nord et l’est de l’Europe.
Elles se passent à des époques différentes, les tout derniers jours de la Seconde Guerre mondiale pour l’une, les années 1980 pour l’autre, mais elles sont dans les deux cas nourries des expériences et des souvenirs de leur auteur qui fut incorporé à dix-sept ans dans la Kriegsmarine, avant de devenir après la guerre membre du Groupe 47 qui réunissait des écrivains soucieux de renouveler la littérature allemande corrompue par les années de dictature. Il partagea une bonne partie de son existence entre Hambourg et une petite île danoise.
Malgré les années qui les séparent, les deux nouvelles ne manquent pas de points communs. Toutes deux apparentées à ce qu’on a parfois appelé le « roman de mer », qui pourrait aller de l’Odyssée à Joseph Conrad – et même bien au-delà – , ce sont deux variations autour de thèmes chers à Siegfried Lenz tels que le devoir imposé, la morale, la résistance à la violence ou la responsabilité individuelle.
Le bateau-feu, tout d’abord, a été inspiré à Siegfried Lenz par le navire immobile qu’il apercevait le soir depuis son île danoise, un bateau-feu (ou bateau-phare) muni d’une lanterne destinée à signaler l’entrée d’un chenal ou un quelconque danger. La nouvelle commence comme une intrigue policière, quand le capitaine Freytag, qui commande ce bateau, recueille à son bord un groupe de naufragés qui se révèle rapidement être une bande de criminels. Diverses péripéties opposent ces voyous à l’équipage, mais c’est surtout entre leur chef, un certain docteur Caspary, et le capitaine Freytag que se déroule la confrontation, dans des termes d’une courtoisie plus feinte que réelle où la menace transparaît sans cesse.
S’il est évidemment hors de question pour eux de se faire confiance, une relation complexe s’instaure entre ces deux adversaires qui savent aussi manier l’humour à froid, et se mesurent de plus en plus l’un à l’autre comme deux champions défendant deux causes opposées, deux manières de penser irréconciliables. La violence qui s’exprime sporadiquement sur le navire explose lorsque Caspary demande au capitaine de lever l’ancre pour les conduire à terre. Freytag s’y refuse, car changer de position signifierait conduire à leur perte les autres bateaux privés de repère :
« – Un bateau qui sombre au large, c’est une tragédie isolée et c’est le prix que les marins ont à payer, mais un bateau-feu qui n’est plus à son poste, c’est la fin de l’ordre en mer.
– L’ordre, capitaine, est le triomphe des gens sans imagination ; sur ce point aussi nos avis divergent. »
L’opposition entre les deux hommes, au-delà de l’enjeu immédiat, est donc radicale et fondamentale. Mais combien de temps le capitaine pourra-t-il sans risquer sa vie s’opposer à faire ce que son équipage a déjà accepté sous la menace ?

L’intrigue policière gagne ainsi une autre dimension, qui s’enrichit encore lorsque le conflit entre les deux hommes se double d’un autre conflit entre Freytag et son fils Fred, également présent à bord. Ce dernier prend en effet pour de la lâcheté le refus de son père d’utiliser la force contre les bandits, ne comprenant pas qu’il le fait pour préserver des vies et gagner du temps, tout en s’ingéniant discrètement à empêcher Caspary et sa bande de quitter le bateau. N’éprouvant à ce moment que du mépris pour son père, Fred l’accuse aussi d’avoir manqué de courage pendant la guerre, le jour où prendre le risque de sauver un homme pouvait coûter la vie à lui-même et à son équipage. Face à ces accusations, Freytag se défend à la manière de Bertolt Brecht, qui estimait bien malheureux un pays qui a besoin de héros (Bertolt Brecht, La vie de Galilée) : « Je n’ai jamais été un héros, et je ne compte pas non plus devenir un martyr, car l’un comme l’autre m’ont toujours paru suspects : ils mouraient trop facilement, et jusque dans la mort ils étaient encore convaincus de leur cause – trop convaincus, je dirais, et ça ne mène à rien. »
La force de Freytag réside dans son expérience qui a forgé son jugement, et dans sa patience: « Je sais à quoi quelque chose est bon et à quel moment », déclare-t-il à ses hommes qui se mutinent et s’apprêtent à lever l’ancre. Répondre à la violence par la violence quand on n’a aucune chance est un sacrifice absurde, Freytag choisit une solution moins brutale, mais réfléchie, quitte à se heurter à l’incompréhension des autres – à commencer par celle de son propre fils. Quand tombe le dernier mot de la nouvelle, « tout est en ordre », le fils a enfin compris que l’attitude de son père était profondément juste et morale, et que l’ordre dont il parle est un ordre supérieur.
Le même dilemme se pose dans Fin de guerre au commandant du dragueur de mines MX12, qui reçoit l’ordre de rapatrier des soldats blessés, encerclés et coincés face à la mer sur l’isthme de Courlande (dans l’actuelle Lettonie). L’action se passe durant les tout derniers jours de guerre, alors que Hitler est mort et que l’amiral Dönitz a ordonné le 4 mai 1945 au commandant de la Flotte de signer la capitulation (encore partielle, donc) des armées engagées aux Pays-Bas, au Danemark, en Norvège, et au nord-ouest de l’Allemagne. Mis au courant, l’équipage estime la guerre terminée et refuse d’accomplir une ultime mission aussi périlleuse qu’impossible. Il se mutine, et le second prend le commandement.
La situation est ainsi inversée par rapport au Bateau-feu, puisque c’est le commandant qui persiste à exécuter l’ordre reçu alors que l’équipage se dérobe, mais l’enjeu reste le même : le commandant n’agit pas par obéissance aveugle, mais parce qu’il estime l’ordre juste et croit encore possible de sauver des soldats promis à la mort ou à la captivité chez les Russes. Ni héroïsme stérile ni sacrifice inutile, donc, mais un risque calculé. Mais, pas plus qu’il n’est un officier fanatique, ses marins ne sont des lâches. Lors du Conseil de guerre qui suit, sinistre mascarade alors que la capitulation est actée, le commandant n’accable à aucun moment ses hommes dont il sait la valeur et le courage, et pourtant des condamnations sont prononcées. Le narrateur, un des matelots, termine ainsi : « La guerre , elle ne finira jamais, a dit le radio, pour nous qui y étions, elle ne finira jamais. » Siegfried Lenz, qui a lui-même déserté pour se rendre aux Anglais, parle-t-il par la voix de ce soldat ?
Jusqu’où doit aller la loyauté envers l’autorité ? La question posée par ces deux nouvelles est au cœur de La leçon d’allemand, où le jeune Siggi Jepsen doit traiter des « joies du devoir ». Obéissance d’un côté, résistance de l’autre, comment un individu réagit-il dans des situations extrêmes, face à des choix qui engagent sa responsabilité ? Alors que notre époque voit resurgir des crises, des guerres, et s’interroge sur l’avenir, la lecture de Siegfried Lenz reprend de l’actualité, parce qu’il est de ceux qui posent dans leurs œuvres de fiction la question de l’engagement personnel. Et aussi parce que son style – toujours aussi alerte dans la traduction d’Isabelle Liber – est tout sauf rébarbatif. Ce passage de Fin de guerre, quand le bateau quitte son port danois, en témoigne : « Les rives reculèrent, le détroit s’élargit, des mouettes en faction au-dessus du pont arrière flottaient au vent faible, comme au cas où. Nous laissâmes derrière nous le môle, le phare d’un blanc brillant luisait sous le soleil, nous laissâmes derrière nous la forteresse où un roi fou avait jadis vécu ses dernières années. Les vagues mourantes de notre étrave léchaient les rochers ».
Le sujet mais aussi l’architecture des deux nouvelles peuvent trahir une certaine influence des romanciers américains, De Hemingway surtout, que Siegfried Lenz admirait pour son style, et sans doute aussi pour ses personnages : tel le Santiago du Vieil homme et la mer, homme seul aux prises avec une force monstrueuse qui affirme sa dignité en se dépassant lui-même. Avec cette différence importante toutefois que Lenz, loin d’exalter l’héroïsme solitaire ou l’orgueil viril, préfère la modestie de celui qui parle peu, mais agit bien, selon la loi morale dont il trouve peut-être le modèle chez Kant. Le sacrifice n’a alors de sens que s’il permet de sauver une ou plusieurs vies, la mort glorieuse pour accomplir une mission désespérée ou au nom d’un idéal fumeux (telle que la prône par exemple l’idéologie nazie) n’ayant aucun sens. C’est sans doute cet aspect moral, joint à une parfaite maîtrise de l’art du conteur, qui fait du Bateau-feu en particulier un sujet d’étude apprécié dans les écoles allemandes, et invite assez souvent les réalisateurs à porter l’œuvre de Siegfried Lenz à l’écran.
