Les transformations du roman dans la Libye contemporaine

Le roman libyen moderne témoigne d’une métamorphose majeure, étroitement liée aux bouleversements historiques, politiques et sociaux. Autrefois dominé par un réalisme direct et descriptif, il s’oriente désormais vers des formes plus sophistiquées, embrassant l’expérimentation. Cette évolution repose sur des procédés narratifs complexes qui transforment le texte romanesque en un espace d’échange et d’interprétation, plutôt qu’en un simple récit linéaire et fermé.

En réalité, la littérature libyenne a accusé un certain retard par rapport à d’autres pôles culturels arabes comme l’Égypte, la Syrie, le Liban, ou ses voisins maghrébins. Cependant, la presse – vecteur principal de diffusion de la création littéraire — a connu un essor précoce en Libye, précédant même celui de l’Égypte, selon les observations du critique littéraire libyen Younes Chabane al-Fanadi dans son livre Al-riwāya al-lībiyya al-nisāiyya (Le roman féminin libyen, 2026).

En effet, la création artistique a longtemps été méconnue en raison de plusieurs facteurs, dont le principal est constitué par les bouleversements politiques. En effet, pendant la seconde moitié du XXe siècle, les régimes en place ont souvent réprimé les écrivains, allant jusqu’à les emprisonner pendant de longues années pour des raisons parfois triviales.

Bien que de nombreux auteurs aient émergé au fil des décennies, la littérature libyenne a longtemps été principalement identifiée à une seule figure dominante : Ibrahim al-Koni (né en 1948), dont, entre autres, les romans Poussière d’or (Gallimard, 1998), Le saignement de la pierre (L’Esprit des péninsules, 1999) et L’herbe de la nuit (L’Esprit des péninsules, 2001) ont été traduits en français. Ce n’est qu’après le Printemps arabe de 2011 que d’autres voix littéraires ont pu se faire entendre.

Cet événement a radicalement changé le paysage littéraire du pays : il a permis de découvrir des écrivains et des œuvres jusque-là inconnus en raison de la censure, de ranimer l’inspiration des intellectuels, et de faire émerger de nouveaux auteurs qui sont rapidement devenus des personnalités majeures de la littérature arabe. Il a également ouvert l’espace aux voix féminines, qui ont produit en peu de temps des œuvres témoignant de grands talents.

La genèse du champ romanesque en Libye

Selon Younes Chabane al-Fanadi, le roman libyen est apparu à la fin des années 1930 avec la publication du roman Mabrūka (Mabrouka, 1937) de Hussein Dhafir ben Moussa. Puis il faudra attendre les années 1960 pour découvrir un deuxième roman libyen intitulé ʿItirāfāt ʾinsān (Confessions d’un humain, 1961) de Mohammed Farid Sayyala. De 1940 à 1950, la scène littéraire libyenne était dominée par le genre de la nouvelle. En effet, la presse constituait le seul support de publication, ce qui favorisait des formes plus courtes que le roman. En outre, les écrivains de cette époque ne possédaient pas réellement les techniques de l’écriture romanesque. Selon al-Fanadi, les romanciers rencontraient plusieurs défis pour créer des textes conformes aux normes littéraires en vigueur. En effet, la littérature de cette période se trouvait dans un contexte de résistance à l’occupation italienne : le message prévalait sur la forme. Les écrivains visaient à éveiller les consciences pour libérer le pays, les femmes, l’éducation, et pour critiquer les comportements sociaux. Le mouvement littéraire du réalisme social était donc particulièrement à la mode.

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Graffiti (Libye, 2011) © CC-BY-SA-3.0/Ben Sutherland/Flickr

Au cours des décennies 1970 et 1980, la littérature libyenne se transforme progressivement en un art plus distinct. De plus, le nombre d’ouvrages publiés connaît une croissance significative, passant de quatre romans dans les années 1960 à dix-huit romans dans les années 1970, marquant l’avènement du premier roman féminin, Šayʾun mina al-difʾi (Une touche de chaleur, 1972) de Mardhiyya Al-Naas. Cependant, ces œuvres littéraires restent profondément ancrées dans les thèmes classiques et se concentrent sur les questions sociales locales telles que la formation de l’État après l’indépendance, l’identité et le patrimoine. Elles reflètent également l’orientation panarabiste du régime. Toutefois, cette évolution se distingue par son avancement esthétique notable. Au fil des années 1990, environ quarante romans ont été publiés, dont trois écrits par des femmes. À cette époque, plusieurs courants coexistent, tels que le réalisme, le courant social, le fantastique, l’historique et l’expérimental. Ces écrivains ont fait preuve d’une maîtrise remarquable de l’écriture, ce qui a permis d’affirmer une identité artistique libyenne distincte. Cependant, en raison de la censure stricte et de l’oppression exercée par le régime, les écrivains libyens évitent de traiter les questions politiques. Mais ils ont tenté de représenter les évolutions de la société qui ont eu lieu dans la deuxième moitié du XXe siècle.

Le roman libyen aujourd’hui

L’éclatement du Printemps arabe a constitué un tournant important dans l’évolution du champ littéraire en Libye. Il a contribué à l’élargissement des espaces de liberté d’expression et à la consolidation de nouvelles voix romanesques. Cette dynamique se reflète dans la reconnaissance croissante de plusieurs auteurs libyens sur la scène arabe contemporaine. Ainsi, Najwa Bin Chatwan s’est imposée comme l’une des figures majeures de cette génération. En 2023, elle a reçu le prix John Fante pour l’ensemble de son œuvre, tandis que son roman Kunšīrtū Qūrīnā Idwārd (Concerto de Cyrène pour Édouard) figurait sur la liste courte du prix international de la fiction arabe (Booker arabe) la même année. Parallèlement, Mohammed Alnaas s’est distingué avec son roman Ḫubzun ʿalā ṭāwilat al-ḫāl Mīlād (Du pain sur la table de l’oncle Milad), qui a remporté le même prix en 2022, confirmant ainsi l’émergence d’une nouvelle génération renforçant la visibilité de la littérature libyenne dans l’espace littéraire arabe et international.

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Le roman en Libye, dans cette nouvelle période, adopte des orientations diverses. On peut notamment distinguer des œuvres relevant de la littérature d’idées, tel queAl Kalb al- ḏahabī (Le chien d’or 2021) de Mansour Bouchnaf. Ce roman aborde des questions profondes relatives aux droits de l’homme à travers une métaphore originale : celle d’un chien qui se transforme en homme, puis découvre les difficultés et les souffrances de l’existence humaine, avant de souhaiter finalement retourner à sa condition animale. L’ouvrage de Joumaa Bouklib, intitulé Ḥikāyāt min al-barr al-anǧlīlī (Contes du continent anglais, 2016), se situe dans la littérature de l’immigration et met en scène des parcours marqués par la quête d’identité, l’expérience de l’exil et les manifestations du choc culturel. À travers ces thématiques, l’auteur explore les tensions entre appartenance et altérité, ainsi que les difficultés d’intégration dans un environnement étranger.

On trouve également des romans qui reviennent sur la période de la dictature de Kadhafi afin de mettre en lumière les crimes commis par le régime, comme le roman Ṣurāḫ al-ṭābaq al-suflī (Les hurlements du sous-sol, 2015) de Fatima al-Hajji. Dans cette œuvre, une histoire d’amour naît dans un contexte de violence politique, notamment l’exécution d’étudiants dans un amphithéâtre universitaire. Ces scènes de meurtre s’inspirent d’expériences vécues par l’écrivaine, conférant au récit une forte dimension testimoniale. Par ailleurs, la relation amoureuse apparaît comme une forme de résistance face à cette réalité oppressive et absurde, opposant à la brutalité du régime une affirmation de la vie et de l’humanité.

Le roman libyen d’aujourd’hui se caractérise par plusieurs autres orientations, telles que le symbolisme, le réalisme mystérieux, le courant de l’absurde… Il s’écarte du désert en tant qu’espace central de l’intrigue, alors que celui-ci dominait dans les premières productions romanesques. La narration se détache d’une écriture linéaire et d’une description quasi photographique pour introduire de nouvelles formes. Elle recourt à diverses figures de style, l’humour y côtoie le tragique. Par ailleurs, le discours didactique cède la place à une écriture plus ouverte. Le roman ne fournit pas de réponses prédéfinies, mais pose plutôt des questions, encourageant ainsi une lecture active et une interprétation multidimensionnelle.

Une salle de cours à l’Université libyenne de Tripoli en 1966 © CC0/Libyan University/WikiCommons

La contribution des femmes à la production romanesque libyenne

Après avoir été longtemps reléguées au second plan, les voix féminines ont progressivement gagné en visibilité. Les femmes libyennes bénéficient d’une excellente éducation ; cependant, pour des raisons politiques et sociales, elles sont restées exclues du milieu artistique pendant une période prolongée. Cette situation s’explique en partie par le poids d’une société conservatrice, le contrôle exercé par la famille, ainsi que par le désengagement de l’État ou par son manque de soutien à la création féminine. Ces difficultés persistent dans un contexte contemporain marqué par l’instabilité politique, la montée de certaines idéologies radicales et diverses formes de violence, qui continuent de limiter l’expression et la visibilité des femmes dans le champ artistique et littéraire.

Malgré ces limitations, certaines écrivaines réussissent à s’exprimer, à faire connaître leurs opinions et à les partager, non seulement en Libye, mais aussi dans d’autres pays arabes et sur la scène internationale. On peut évoquer aujourd’hui les noms marquants de Najwa Bin Chatwan, de Kawthar Al-Jahmi, de Wafaa Al-Buaissi, de Ghalia Younes Al-Dhoraani, de Fatima Hajji, de Aïcha Ibrahim, de Hanan Youssef Al-Houni et d’Aïcha Ahmed Bazama.

Bien que de nombreuses écrivaines du monde arabe demeurent cantonnées à des thématiques féministes classiques, telles que la lutte contre une société patriarcale ou la domination masculine, les écrivaines libyennes se signalent par une écriture qui dépasse ces cadres. Leurs œuvres s’engagent dans des questions plus vastes, allant de la philosophie à la politique en passant par l’intellectualisme. Dans le roman Ḥarb al-Ġazāla (La guerre de la gazelle, 2019), Aïcha Ibrahim aborde la question écologique. À travers un récit à dimension historique, elle met en lumière les profondes transformations de l’espace géographique libyen, ainsi que la lutte des êtres qui y vivent. L’œuvre souligne leurs efforts d’adaptation à un environnement en constante évolution, marqué par des cycles de changements successifs. Selon l’écrivain et critique littéraire tunisien Otman Latrach dans Īkūlūǧiā : Al-riwāya al-lībiyya (L’écologie du roman libyen, 2026) , ce récit met en évidence une prise de conscience importante des enjeux environnementaux liés à la vie moderne en plaçant la nature comme un « actant » central de l’histoire.

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Dans Al-ḥarāiq fī ḥadāiq al-tuffāḥ (Les incendies dans les vergers de pommiers, 2019), Ghalia Younes Al-Dharhani examine les profonds bouleversements qui ont affecté la société libyenne à la suite du Printemps arabe. Elle met en lumière la perplexité des Libyens, partagés entre un désir de changement, qui a eu un coût élevé, et un passé perçu comme plus stable, mais marqué par l’absence de liberté. Najwa Bin Chatwan, dans son roman Zarābīb al-ʿabīd (Les enclos des esclaves 2016), met en lumière un dossier jusque-là ignoré dans la culture libyenne moderne : la domination de l’homme sur l’homme, sous diverses formes. Elle montre que ces pratiques persistent dans la société actuelle, mais qu’elles se manifestent sous des formes plus contemporaines. Wafaa Al-Buaisi s’interroge sur la forme et les conséquences du discours religieux dans ses créations (Wardat al-iṯm al-ḥamrāʾ (La rose rouge du péché, 2024)), en analysant les mécanismes de son influence sur les perceptions sociales et individuelles. Son écriture offre une analyse critique des conflits entre foi, communauté et liberté intellectuelle. Cette posture dénonciatrice lui a coûté cher : elle a fait l’objet de menaces de mort, et certaines de ses œuvres ont été interdites en Libye.

L’analyse des transformations du discours romanesque dans la Libye contemporaine montre une évolution d’un réalisme social engagé à des formes narratives plus complexes et expérimentales. Cette transformation est étroitement liée aux événements historiques et politiques du pays, en particulier aux changements du Printemps arabe, qui ont contribué à l’expansion de la littérature et à l’émergence de nouvelles voix. La littérature libyenne actuelle se distingue par sa grande variété thématique et esthétique, ainsi que par l’émergence remarquable des autrices, qui jouent un rôle crucial dans le renouvellement de la création romanesque.

Toutefois, le milieu littéraire libyen ne bénéficie pas encore d’un mouvement critique structuré ni d’une base solide de recherches universitaires consacrées au roman. Les productions actuelles se limitent souvent à des articles journalistiques et à quelques colloques éparpillés, comme celui tenu en Tunisie par la Maison du Roman (27-28 mars 2026), ce qui démontre que l’analyse critique de la littérature libyenne est toujours en cours de développement.

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