Une mise en parallèle des situations de la traduction entre la région arabe et la France, basée sur des enquêtes sur les milieux de l’édition arabe [1], la pratique de la traduction et l’élaboration de projets de traduction, fait apparaître trois dimensions de la traduction, parmi d’autres, que je voudrais exposer ici. Il s’agit de la dimension ethnophile qui, dans le cas de l’arabe, est une composante essentielle des motivations et de la pratique des traducteurs. La deuxième dimension est la traduction comme pratique politique, au sens où elle fait partie de la panoplie de la diplomatie culturelle des États mais aussi des orientations éditoriales de maisons d’édition qui visent à élargir le spectre des formes et des contenus littéraires et intellectuels. La troisième dimension est la traduction comme mode de translation culturelle qui s’assimile à une pratique anthropologique par tout ce qu’elle implique comme travail d’élucidation du sens et du contexte.
Avant d’examiner ces trois perspectives, il convient de rappeler quelques caractéristiques des conditions de la traduction dans les pays arabes et en France. Dans ces deux espaces linguistiques, la traduction aboutit à une appropriation linguistique qui possède cependant des particularités. Dans les pays arabes, la traduction est d’abord un instrument de connaissance pour incorporer dans la langue arabe un savoir mondial qui passe aussi par les classiques de la littérature. Cependant, l’explosion du genre romanesque dans tous les pays arabes se reflète dans l’augmentation des traductions de romans étrangers qui sont venues étoffer les catalogues des maisons d’édition. En France, et plus généralement dans les pays européens, en Amérique du Nord également, la traduction des langues minorées, comme l’arabe, concerne surtout la littérature avec cette croyance paradoxale que la fiction serait un sésame pour découvrir les sociétés concernées. En parallèle, l’édition française, voire européenne, sera plus encline à publier des romans considérés comme subversifs ou transgressifs et dont la valeur documentaire pourra ou non s’accorder avec des considérations esthétiques.
En matière de traduction, la suprématie de l’imaginaire et de la fiction sur les sciences humaines est ainsi écrasante, ce qui renvoie certes à des effets d’exotisme mais aussi à un état des savoirs déficient dans et sur la région arabe. Cette dichotomie fiction/réel est cependant faussée par le fait que la valeur documentaire des romans arabes est souvent un critère déterminant pour leur traduction dans les langues européennes. Ici, les critères des éditeurs européens pour leur choix des textes à traduire expriment aussi une posture de certains écrivains arabes qui, par leurs œuvres de fiction, témoignent et documentent des réalités sociales et politiques. Ainsi, l’anthropologue saoudien Baqader, dans un ouvrage sur l’anthropologie dans le monde arabe coécrit avec l’anthropologue marocain Hassan Rachik, notait que, durant les trois dernières décennies, de plus en plus de romans arabes « s’apparentent à des études ethnographiques et rendent compte des aspects sociaux et culturels de nos sociétés » et les considèrent comme une source documentaire à exploiter [2].

Les difficultés d’éditer des traductions d’ouvrages de sciences sociales rédigés en arabe sont liées au contexte de réception et, pour le cas de la France, à la structuration du champ académique et médiatique lié à la région arabe [3]. Ainsi, l’existence de nombreux spécialistes francophones venant du monde arabe, installés ou non en France, n’est pas sans conséquence sur la relation à la production du savoir émanant de ces sociétés. La traduction est aussi dépendante des conditions de production et d’édition du savoir dans les sociétés arabes. Il faut certes se garder d’homogénéiser un monde très hétérogène où les situations sont très contrastées, que ce soit au niveau du milieu éditorial, de la censure, de la recherche et des traditions académiques. Des évaluations globales ont cependant été effectuées par des chercheurs arabes qui ont dressé un amer constat d’une carence significative en termes de production des connaissances [4]. Si des progrès en matière de recherche et de publication scientifique ont pu être récemment notés, il reste que la production de savoir émanant du monde arabe, pris comme un ensemble, demeure modeste du fait d’un sous-investissement des pouvoirs publics dans le domaine de la recherche scientifique [5]. Une autre caractéristique de la production scientifique provenant des pays arabes touche à l’usage répandu des langues étrangères, principalement l’anglais mais aussi le français, ce qui aboutit au dédoublement du champ académique entre les chercheurs publiant en arabe, et dont la réputation reste locale, et ceux écrivant en anglais dont la réputation a des chances d’être reconnue à l’échelle internationale [6]. Il existe donc une marginalisation des travaux de recherche écrits en arabe qui sont, pour une large part, frappés d’invisibilité en raison même des difficultés d’accès à la production éditoriale arabe dans son ensemble [7]. Revenons maintenant aux trois dimensions énoncées en préambule, ethnophile, politique et anthropologique.
La dimension ethnophile
La traduction peut souvent être rattachée à une pratique ethnophile, du fait que la rencontre entre le texte d’un auteur et le traducteur passe fréquemment par la rencontre de ce dernier avec une société et son univers sensoriel [8]. La traduction est ainsi un moyen de poursuivre l’exploration des arcanes de sa langue, de ses réalités et de ses imaginaires. Elle répond, peut-être inconsciemment, à l’hospitalité dont a bénéficié l’apprenti arabisant et serait comme une forme de contre-don par l’accueil en retour dans sa propre langue d’un fragment culturel où se rencontreraient l’imaginaire de l’auteur et celui de son traducteur. La traduction serait ainsi l’expression d’une ethnophilie d’autant plus marquée que, pour ses pratiquants, il s’agirait de combler des manques dans un espace littéraire mondial, ici francophone, qui réserve une place congrue aux littératures arabes. Il faut rappeler que le nombre de traductions de l’arabe est inférieur à 1 % des ouvrages traduits en France [9]. Il existe aussi, dans le processus de traduction, un objectif sous-jacent de reconnaissance. Il peut ainsi s’apparenter à une opération de réhabilitation symbolique pour faire entrer dans le champ du savoir international des œuvres et des auteurs que l’on estime ignorés ou marginalisés. La traduction des écrivains arabes dans des langues étrangères peut susciter une reconnaissance mondiale, comme avec Naguib Mahfouz (Prix Nobel de littérature en 1988), ou conduire à une présence symbolique dans le champ littéraire qui, en retour, accroît la stature de l’auteur traduit dans son propre pays. De fait, les pratiques de traduction renforcent, voire initient, les mobilités littéraires physiques entre les différents mondes linguistiques et expressifs, par le biais des invitations aux salons du livre, aux rencontres littéraires, aux festivals de poésie, souvent aussi celles des traducteurs qui, après avoir joué le rôle de passeurs, assument celui d’interprètes, de commentateurs ou de critiques littéraires.

Politique de la traduction
La dimension politique de la traduction est tout d’abord perceptible, dans les pays arabes, par la création de programmes de traduction qui sont autant de vecteurs d’affirmation, dans un espace arabe agonistique, du rôle culturel des États dans le but « d’enrichir la bibliothèque arabe ». À ce jeu-là, les monarchies pétrolières de la péninsule Arabique, avec leurs ressources considérables, ont pris une place prééminente que renforce l’importance nouvelle de leurs prix littéraires et de leurs salons du livre attractifs. Abou Dhabi, Charjah et Doha ont été érigées en nouveaux pôles culturels de la région arabe sans effriter totalement la centralité culturelle du Caire et de Beyrouth qui restent les capitales du livre dans la région arabe. Dans le secteur privé de l’édition arabe, quelques éditrices et éditeurs s’attachent à la promotion d’une pensée critique à travers la traduction de romans novateurs sur les plans formel et thématique ou d’ouvrages de sciences sociales traitant des problématiques les plus actuelles. En France, la promotion institutionnalisée de la traduction de langues minorées telles que l’arabe est un moyen de polir l’image de nation littéraire par le biais d’une politique d’aide à la traduction axée sur la diversification culturelle, avatar de l’universalisme à la française.
La traduction comme pratique anthropologique
Enfin, en quoi la traduction pourrait-elle être comparée à une pratique anthropologique ? On sait que l’anthropologue ne cesse de décrire et d’interpréter les milieux sociaux qu’il étudie, que ce soit dans sa propre société ou dans des sociétés « exotiques ». Il est confronté à des manières d’être et de faire, des formes d’adresse, des modes de relation des rituels sociaux et religieux, des expressions culturelles qu’il doit décrypter et traduire dans sa langue et dans le langage académique. Dans les sociétés arabes, il a affaire à deux registres de langue, le dialecte ou l’arabe parlé et l’arabe standard, voire l’arabe classique, notamment s’il s’intéresse au fait religieux. Il en est de même pour le traducteur de l’arabe qui doit être attentif aux glissements de registres linguistiques et aux expressions dialectales, ce qui nécessite la mise en œuvre de ce processus de contextualisation à la base de l’analyse anthropologique et sociologique. Dans le cas de la production en sciences humaines et sociales, le travail d’interprétation doit prendre en compte les concepts émiques qui renvoient à des phénomènes ou à des modes d’interprétation singuliers des réalités sociales. Que ce soit en littérature ou en sciences sociales, l’élucidation des contextes d’énonciation est donc un préliminaire indispensable pour savoir comment les autrices et auteurs comprennent leur monde.
La comparaison de la traduction à un « presque » faite par Umberto Eco [10] rejoint la belle métaphore proposée par le traducteur tunisien Jamal Jlassi qui a comparé l’acte de traduction à un baiser prodigué derrière un gaze et dont la saveur approcherait celle des lèvres sans jamais l’atteindre [11], un manque qui serait en quelque sorte le ressort du désir de traduction.
[1] Voir Franck Mermier, Le livre et la ville. Beyrouth et l’édition arabe, Actes Sud/Sindbad, 2005 et Charif Majdalani et Franck Mermier (dir.), Regards sur l’édition dans le monde arabe, Karthala, 2016.
[2] Abû Baqr Bâqâdir et Hasan Rachîq, Al-Anthrûbûlûjiyâ fî al-watan al-‘arabî [L’anthropologie dans la patrie arabe], Damas, Dar al-Fikr, 2012, p. 30.
[3] Il convient cependant de mentionner la création, en 2024, de la collection Pensées arabes contemporaines aux éditions de l’Atelier en coédition avec l’Institut du monde arabe avec cinq ouvrages traduits de l’arabe et publiés depuis cette date.
[4] Voir le célèbre Rapport arabe sur le Développement humain 2003 du Programme des Nations unies pour le Développement rédigé par un groupe d’experts arabes.
[5] Sari Hanafi et Rigas Arvanitis, Knowledge Production in the Arab World. The impossible Promise, Routledge, 2016, p. 89.
[6] Sari Hanafi et Rigas Arvanitis, op. cit., p. 232-254.
[7] Voir l’introduction à la première édition du catalogue d’ouvrages de sciences sociales arabes (31 notices) coordonné par Sadia Agsous-Bienstein, Nisrine Al-Zahre, Pierre Girard et Franck Mermier, Pensées arabes en traduction, Institut Français-Livres des 2 rives/Atlas, 2023 : https://atlas-citl.centredoc.org/doc_num.php?explnum_id=11. La deuxième édition (53 notices) sera publiée en version numérique et en accès libre en mai 2026.
[8] Sur la notion d’ethnophilie, voir l’ouvrage de Jean-Philippe Belleau, Ethnophilie. L’amour des autres nations, Presses universitaires de Rennes, 2015.
[9] Mahmoud Abdelsalam et Richard Jacquemond, Les flux de traduction arabe-français depuis 2010 (littérature moderne et contemporaine), LEILA-Arabic Literature in European Languages – IREMMO, https://iremmo.org/wp-content/uploads/2022/05/Flux-de-traduction-arabe-francais_etude-LEILA_24-03-22.pdf
[10] Umberto Eco, Dire presque la même chose. Expériences de traduction, Grasset, 2007.
[11] Lors d’une table ronde sur les enjeux de la traduction qui s’est tenue durant le salon du livre de Tunis, le 25 avril 2026.
