Frantz Fanon : traduction, reprise et réappropriation

Le verbe « traduire » (tarǧama) en arabe comporte deux sens. La définition la plus connue et commune est celle de transposer un texte ou une parole d’une langue à une autre, ce qu’on appelait autrefois « naql », c’est-à-dire « transfert » ou « copie ». L’autre définition, plus surprenante, est celle de faire la biographie d’une personne ou d’un groupe de personnes. Ainsi, dans le patrimoine arabe, il existe des ouvrages qui ont pour titre « Traduction de telle personne » ou « Traductions de telles personnes » pour désigner des « biographies ». Traduire un texte devient ainsi une forme de biographie cachée du texte, de son auteur et du contexte de son émergence.


Le premier livre de Frantz Fanon à avoir été traduit en arabe est son dernier ouvrage, Les damnés de la terre. La traduction a paru dans une maison d’édition libanaise en 1961, la même année que l’ouvrage en langue originale et que le décès de l’auteur dans un hôpital des États-Unis. Le Front de libération nationale (FLN) récupéra sa dépouille, alors que l’indépendance de l’Algérie n’avait pas encore été obtenue. C’est grâce à l’intervention d’une unité de commandos, accompagnée des compagnons de lutte de Fanon, qui ont traversé la frontière tuniso-algérienne au cours d’une mission périlleuse, qu’il a finalement été enterré dans le village de Sifana, au cœur de la forêt, dans un cimetière de montagne réservé aux martyrs.

Fanon y restera enterré jusqu’en 1965, lorsque les restes des martyrs du cimetière de Sifana sont transférés vers la localité d’Aïn El Kerma. Frantz Fanon sera considéré comme l’un des plus célèbres martyrs de la guerre de libération, même s’il n’est pas mort au combat mais d’une leucémie et à l’étranger, alors qu’il avait trente-six ans. Le Front lui accordera le titre de chahid, martyr, et lui confèrera un statut particulier, comparativement aux autres Algériens (d’origine non arabe-amazigh-musulmane) qui ont combattu durant la guerre et qui n’étaient pas considérés comme moudjahidine, combattants, encore moins alors comme martyrs : on leur accordait seulement le titre d’« d’amis de la révolution ».

Il devient psychiatre en 1951 et publiera, une année plus tard, son mémoire de fin d’études sous forme de livre, Peau noire, masques blancs. Avec sa femme, Josie Fanon, journaliste et militante, il s’installe en Algérie où il obtient un poste de médecin et de chef de service à l’hôpital psychiatrique de Joinville. Durant cette période, Fanon découvre la réalité coloniale du point de vue des maladies mentales, et il tente de mettre en pratique ce qu’il a appris du psychiatre espagnol républicain François Tosquelles à l’hôpital de Blida. Entre-temps, le FLN se forme et la guerre éclate, on est le 1er novembre 1954. Le contact entre le Front et Fanon est très vite pris, et le médecin soigne des combattants blessés. Les événements se sont ensuite précipités et Fanon a dû démissionner de son poste et rejoindre le Font en 1956 pour entamer les années les plus actives et les plus productives de sa courte vie.

Les traductions des quatre principaux livres de Fanon, Les damnés de la terre, Peau noire, masques blancs, L’an V de la révolution algérienne et Pour la révolution africaine, se sont étalées sur quarante années et ont été réalisées par des traducteurs syriens et libanais. Toutes ont d’abord été publiées à Beyrouth, puis plus tard dans les autres pays arabes.

Il faut noter que les pièces de théâtre qu’a écrites Frantz Fanon à ses débuts, ainsi que ses textes épars, réunis et publiés dans des recueils, n’ont jamais été traduits en arabe, ni en Algérie ni ailleurs.

Les traducteurs de Fanon vers l’arabe 

La contribution algérienne à la traduction de Fanon en arabe a été assez faible et s’est faite sur trois périodes éloignées dans le temps. On doit la première à son compagnon de lutte, le moudjahid et écrivain Mohamed El Mili, qui a traduit Pour la révolution africaine, publié en arabe, en Algérie, durant les années 1960, mais cette traduction est aujourd’hui introuvable. Par ailleurs, les éditions Dar Al Farabi, en partenariat avec l’ANEP (Agence nationale d’édition et de publicité), ont repris en 2004 une traduction du même titre, réalisée par les Libanaises Marie et Diala Tawk.

Nous devons la deuxième traduction au traducteur algérien Abdelkader Bouzida, qui a révisé la traduction de L’an V de la révolution algérienne réalisée par le syrien Zoukan Qarqout. Notons qu’il s’agit du seul ouvrage pour lequel un éditeur arabe a eu besoin de faire appel à un Algérien pour réviser la traduction. En raison du contexte très local du livre (qui porte aussi le titre de Sociologie de la révolution algérienne), il fallait un natif du pays, pour connaître et reconnaître les coutumes, traditions, appellations et détails évoqués par Frantz Fanon dans cet ouvrage.

La troisième traduction est celle de Karima Smaali qui a traduit, pour les éditions algériennes El Watan, L’an V de la révolution algérienne, publié en 2023.

En résumé, tous les traducteurs de Fanon vers l’arabe sont connus dans le milieu de la traduction du français. Khalil Ahmed Khalil (Liban) et Zoukan Qarqout (Syrie) sont parmi les traducteurs les plus importants des sciences sociales vers l’arabe. Marie Tawk (Liban) est, quant à elle, l’une des plus importantes traductrices de littérature française vers l’arabe, et, enfin, Sami Droubi et Jamal el-Atassi (Syrie) constituent un cas à part. Tous deux ont étudié en France (la philosophie pour Droubi et la psychologie pour el-Atassi) et ils ont tous les deux occupé des postes importants dans le gouvernement syrien (ministre, ambassadeur, etc). Mais Droubi est connu et reconnu en tant que traducteur jusqu’à aujourd’hui, pourquoi ?

Traduction des "Damnés de la terre" par Sami Droubi (2024) © Madarat
Traduction des « Damnés de la terre » par Sami Droubi (2024) © Madarat

Le cas critique : la traduction de Droubi et el-Atassi

Sami Droubi est le Traducteur avec un grand T de toute l’œuvre de Dostoïevski vers l’arabe, qui est encore à ce jour la traduction vers notre langue la plus diffusée de l’auteur russe. Beaucoup de personnes admirent la traduction de Sami Droubi bien qu’elle n’ait pas été réalisée depuis le texte original, en russe, mais depuis l’ancienne traduction française, elle-même revue et assez critiquée au moment où, dans les années 1990, André Markowicz et les éditions Actes Sud ont décidé de republier tout Dostoïevski dans une nouvelle traduction.

Même si Sami Droubi a veillé à la fidélité au texte, nous savons aujourd’hui – à travers toutes les nouvelles traductions de Dostoïevski dans différentes langues – qu’il n’a pas toujours réussi à transposer l’âme du texte original de l’auteur russe.

La traduction du texte fondateur qu’est Les damnés de la terre par Droubi et el-Atassi, publiée en 1961, constitue une excellente illustration de la façon dont la traduction d’un classique peut elle-même devenir un texte classique et de référence dans la langue de traduction, en l’occurrence l’arabe. Voici maintenant les points importants que je veux aborder :

– Le style fluide et puissant de Droubi est évident : sa langue arabe est à la fois élégante et accessible, ce qui explique combien sont appréciées ses traductions. Cela dit, ce style ne correspond pas réellement à celui du texte original, car la prose de Frantz Fanon est plus vive, brute et nerveuse. Il n’écrivait pas ses textes mais les dictait. Son écriture prend souvent la tournure de discours passionnés et non linéaires. Un jeune lecteur m’a dit que ce style lui rappelait des textes de rap.

– Le cadre idéologique de Sami Droubi et de Jamal el Atassi – tous deux soutiens de la révolution algérienne, passés d’un baathisme socialiste panarabe au nassérisme – les a conduits à percevoir certaines idées fondamentales de la pensée fanonienne à travers un prisme quelque peu « brumeux ». Cela les a également poussés à employer, à plusieurs reprises, un vocabulaire qui manque de précision. On peut citer comme exemple le titre d’un chapitre important du livre, « Les mésaventures de la conscience nationale », traduit par « Les dérives du sentiment nationaliste ». Si le choix du mot « dérive » peut être pertinent, l’expression « sentiment nationaliste » ne correspond pas du tout à « conscience nationale ».

– Le choix de puiser dans les termes arabes levantins plutôt que dans l’arabe algérien, en traduisant des concepts importants comme « nationalisme » par « qawmīya », alors que la littérature révolutionnaire algérienne avait tendance à employer le mot « watanīya ».

– Depuis 1961, il y a eu une évolution dans la traduction vers l’arabe des concepts psychiatriques et du vocabulaire politique des études postcoloniales. Les nouvelles traductions de Frantz Fanon, et des Damnés de la terre en particulier, gagneraient à s’en inspirer.

– Comme pour ses traductions de Dostoïevski, la traduction de Fanon par Droubi a bénéficié d’une « immunité historique » et d’une forme de « sacralisation ». Les éditeurs arabes qui l’ont reprise ne l’ont jamais remise en question (à l’exception de quelques révisions apportées à la première édition, la correction de la graphie de certains noms propres comme le nom de la ville de Sétif). Au contraire, chaque publication a contribué à amplifier et à renforcer le « capital symbolique » que constitue cette traduction, ce qui a aggravé les malentendus et la mauvaise interprétation de certaines idées de Fanon.

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Quand la traduction devient le miroir de la réalité

La version la plus répandue depuis plus d’une décennie de la traduction de Droubi/el-Atassi est celle publiée par Madarat. À la suite des soulèvements arabes de 2011, cette maison d’édition égyptienne, d’orientation conservatrice, a publié des textes en arabe et des traductions d’un certain nombre de penseurs et philosophes importants, issus aussi bien du monde arabe que du monde occidental (comme Giorgio Agamben). Elle a aussi accompli un travail considérable de diffusion de livres et de thèses autour de la pensée politique en général. Cependant, l’idéologie des éditeurs a teinté chacune de leurs publications, au point d’introduire tous leurs textes par le verset 69 de la sourate Al-‘Ankabût.

En 2014, la maison a donc republié la traduction Droubi/el-Atassi de Fanon, mais elle l’a vite remplacée par une seconde édition en 2015, ajoutant le sous-titre : « suivi du texte : l’absence de la dimension islamique dans les textes de Fanon ; l’islam passé sous silence dans Les Damnés de la terre ». Il s’agit d’une étude rédigée en anglais par le chercheur marocain Fouzi Slisli (longtemps professeur dans les départements de littérature et d’études islamiques de plusieurs universités américaines avant de rejoindre la King Faisal University en Arabie saoudite en tant que professeur de critique littéraire) et publiée en 2008 dans le premier numéro de la revue anglaise Middle East Critique.

Nous pouvons résumer l’étude de Fouzi Slisli de la manière suivante : bien que Frantz Fanon n’eût pas une grande connaissance de l’islam et de ses traditions anticolonialistes, il n’a cessé d’y faire référence. Selon Slisli : « On peut dire que le célèbre jugement formulé par Fanon, et selon lequel les régimes coloniaux sont agonisants, est dû à son contact avec les traditions islamiques. Et bien que Fanon ait souvent parlé de ces traditions, il n’a jamais mentionné ses références. » Slisli poursuit : « Fanon attribuait la culture de résistance chez les paysans algériens au fameux mélange « spontanéité » et « organisation », mais la véritable source de ces traditions de résistance est à chercher du côté des traditions islamiques de résistance au colonialisme. » Enfin, Slisli avance que l’auteur des Damnés de la terre serait lui-même le fruit de ces traditions islamiques algériennes anticoloniales, et il se demande si la fermeté de Fanon face au colonialisme aurait été la même sans son contact avec ces traditions.

L’interprétation que propose Fouzi Slisli de Frantz Fanon, son parcours dans les universités anglo-saxonnes au sein des départements d’études postcoloniales, ainsi que la publication de son texte par une maison d’édition d’orientation islamique et anticoloniale, dans le contexte de l’après-soulèvements arabes, tout cela, après la lecture des Damnés de la terre dans la traduction Droubi/el-Atassi et leur célèbre préface, peut nous donner à voir une image claire de l’histoire de la pensée politique arabe des années 1960 à nos jours. On voit ainsi une même idée passer du baathisme au nassérisme et les différentes interprétations par ces courants du processus de la guerre de libération : cette idée disparaît ensuite pendant un temps avant de réapparaître, suite aux soulèvements arabes, avec une connotation islamique. En parallèle de toutes ces transformations, une fraction de la gauche arabe (représentée dans ce cas par Dar Al Farabi, la maison d’édition libanaise qui publie Mahdi Amel) est restée, durant toutes ces années, attachée à l’idée de conserver l’héritage de Fanon en arabe, continuant d’alimenter les rayonnages des librairies de ses ouvrages.

Nous pouvons aussi mentionner une autre postface aux Damnés de la terre, celle rédigée par Mohamed Harbi en 2002. Il y aborde également la question du rapport de Fanon à l’islam, et son ignorance du sujet, alors qu’il en était beaucoup question chez les autres révolutionnaires et combattants. Il rappelle aussi que, durant la guerre, Fanon était en contact quotidien avec des intellectuels du FLN, majoritairement de gauche, et la question religieuse n’était tout simplement pas (à l’époque) un enjeu central de la politique et du débat public, contrairement à ce qui deviendrait le cas des décennies plus tard.

Il faut signaler par ailleurs que les éditions Madarat, dans leur dernière édition en 2024, c’est-à-dire durant le génocide en cours à Gaza, ont changé la couverture et supprimé l’étude de Slisli, présente depuis trois tirages et qui était devenue aussi célèbre que le livre de Fanon auprès de la nouvelle génération de lecteurs arabes. En effet, à chaque fois que j’ai eu l’occasion de parler de Frantz Fanon avec des jeunes lecteurs arabes, du Liban au Maroc en passant par les pays du Golfe, la Palestine, l’Égypte, la Tunisie et l’Algérie, ils me disaient tous avoir lu la version Madarat-Slisli et s’intéressaient particulièrement (que ce soit pour la soutenir ou pour la critiquer) à la thèse de l’interprétation islamique de la pensée de Fanon. Pour le marché éditorial arabe, cette traduction constitue donc ce qu’il faut appeler une « réussite ». Un exemplaire de cette traduction apparaît même sur une photo de l’artiste palestinienne Rehaf Al Batniji (née à Gaza en 1990), exposée à Paris et en Algérie, et intitulée « Temps de l’évacuation, 2023 ». On y voit donc l’édition des Damnés de la Terre version Madarat, sous un Coran, le tout dans une valise noire. La photo a été prise avant que Rahaf et sa famille n’évacuent leur maison à Gaza, une semaine après le 7 octobre 2023.

Traduction des "Damnés de la terre" par Sami Droubi (2024) © Madarat
« Le temps de l’expulsion », Rehaf Al Batniji (2023) © D.R.

Et les traducteurs algériens dans tout ça ?

Au lendemain de l’indépendance, la traduction vers l’arabe des œuvres algériennes (littéraires et intellectuelles) écrites en français a été prise en charge par des traducteurs et écrivains arabes, notamment de Syrie, du Liban et d’Égypte. Cela est compréhensible étant donné que le contexte colonial a condamné la majorité des Algériens à l’analphabétisme, et que l’élite progressiste était, dans sa majorité, francophone. Nous pouvons, par exemple, saluer le travail des traducteurs Zoukan Qarqout, d’une part, et Malaka Abyad, d’autre part – qui, avec l’aide de son mari, le poète Sulaiman al-Issa, a traduit les œuvres de Kateb Yacine, Malek Haddad, Mohammed Dib, Assia Djebar et d’autres encore. Un travail appréciable, même si certaines traductions de Malaka Abyad n’ont pas toujours pleinement rendu justice aux textes originaux. Des traducteurs algériens ont alors pris en charge, plusieurs décennies plus tard, la retraduction de certaines de ces œuvres, comme Nedjma de Kateb Yacine, ainsi que les romans et la poésie de Malek Haddad.

Des décennies après l’indépendance, et après l’arabisation de l’enseignement, l’Algérie a compté des traducteurs algériens compétents, capables d’assumer la tâche de traduire les textes de leurs compatriotes du français vers l’arabe ; ce travail n’a pourtant pas été accompli.

Les lecteurs algériens non francophones de Frantz Fanon ne pouvaient alors qu’être soumis aux choix de maisons d’édition et de courants intellectuels – américains (études postcoloniales / Black Panthers) ou arabes (baathistes, nassériens, communistes ou islamistes postcoloniaux), produits de leur contexte propre et de leurs sociétés. Les lecteurs algériens se sont alors retrouvés démunis, manquant de lectures et d’interprétations des textes de Fanon élaborées dans leur langue, avec leurs propres outils et à partir du contexte algérien contemporain.

De manière générale, il y a trop peu de traducteurs algériens qui prennent en charge la traduction vers l’arabe des textes écrits en français, qu’il s’agisse de textes algériens ou étrangers. Il convient toutefois de souligner que la situation inverse (c’est-à-dire de l’arabe vers le français) demeure bien pire ! En effet, les traductions des textes de langue arabe, qu’ils soient algériens ou plus largement arabes, par des écrivains ou traducteurs algériens sont presque inexistantes.

La pensée de Frantz Fanon, coupée de son environnement, a fait l’objet de l’une des formes les plus profondes d’aliénation à mes yeux. La traduction, seule, ne suffit pas à empêcher l’aliénation, mais elle constitue le premier pas vers une véritable confrontation avec une pensée.

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Que faire aujourd’hui ?

Il ne faut pas oublier que la traduction de Fanon vers la langue amazighe (dans ses variantes algériennes) n’a toujours pas été réalisée.  Et ce travail ne peut être accompli que par nous, les Algériens.

Traduire un texte de Frantz Fanon écrit en français, langue du colonisateur mais aussi notre butin de guerre, vers nos langues, constitue une manière de redonner vie au texte (et Fanon, par sa pensée, n’a cessé d’inciter à la revitalisation et au renouvellement de l’imaginaire). Aujourd’hui, en tant que lecteur de langue arabe, et traducteur vers cette langue – depuis l’Algérie –, il m’est difficile d’accepter l’ancienne traduction des Damnés de la Terre. Cela ne diminue en rien les efforts de Sami Droubi et de Jamal el-Atassi, mais il est légitime, et même nécessaire, de mettre à jour la traduction de ce texte fondateur et de le réintroduire dans la vie culturelle, académique et scolaire en Algérie.

Frantz Fanon : traduction, reprise et réappropriation
« Sagesse Indigène et Noire ». Éditions Ebilotoh & Dubzaine © CC-BY-2.0/Flickr

Le centre et la marge

Je trouve l’idée que Frantz Fanon demeure enterré à Aïn El Karma, près de la frontière tunisienne, émouvante et symbolique de la place qu’occupe ce grand frère. Il est présent parmi nous et reconnu : l’État a donné son nom à des écoles, des rues et des hôpitaux, et a récemment émis un timbre-poste à son effigie à l’occasion du centenaire de sa naissance. Pourtant, il reste dans une forme de présence-absence. Nous l’avons vu, l’institution officielle ne s’est préoccupée que de republier ses textes en langue française dans des éditions populaires (la plus connue étant celle de l’Entreprise nationale du livre et de la publicité, ANEP, avec une préface signée du président Abdelaziz Bouteflika, qui avait connu Fanon durant la révolution) ou en langue arabe, dans les anciennes traductions non algériennes.

À mon sens, le fait que les textes de Frantz Fanon n’aient circulé qu’au sein d’une ou deux générations, tout au plus, d’intellectuels algériens francophones a contribué à marginaliser l’homme et sa pensée dans notre pays. Nous en sommes même arrivés à une époque où ses œuvres ne sont plus lues, y compris par les jeunes lecteurs francophones. Le centenaire de sa naissance est passé sans qu’aucune institution du pays (officielle, universitaire) se mobilise réellement pour célébrer cet anniversaire. Sans le colloque international organisé par le journal Twala, ce centenaire serait passé presque inaperçu en Algérie, alors que le reste du monde l’a célébré.

D’un autre côté, les Algériens n’ont pas véritablement écrit la biographie de Fanon. Certes, il existe quelques tentatives, comme les ouvrages de Mohamed Mili, Jawhar Amhis Ouksel ou Alice Cherki. Mais ces travaux (à l’exception du livre de Cherki, important non seulement sur le plan biographique mais aussi intellectuel) restent modestes si on les compare aux biographies sérieuses consacrées à Fanon par des chercheurs et historiens du reste du monde, en particulier de l’espace anglo-saxon, mais aussi de la Martinique. Des travaux à travers lesquels ces chercheurs ont tenté d’« interpréter, actualiser, critiquer et réinterpréter » la pensée et la vie de Fanon. Or, nous sommes encore loin d’avoir proposé une biographie/traduction majeure de Fanon.

Les Algériens auraient dû travailler les textes de Fanon dans une sorte de « laboratoire de la traduction et de la langue », et interagir avec eux d’égal à égal, sans les sacraliser, en les tenant à une certaine distance. Nous devons faire de Fanon un objet central de nos débats et développer une sensibilité esthétique et politique capable de reformuler sa langue dans nos propres langues d’aujourd’hui et d’enrichir ces dernières à travers la sienne.

À partir de là, nous pouvons commencer à :

– Faire (re)traduire Fanon en langue arabe et en langue amazighe (dans ses variantes) par de jeunes traducteurs algériens, et les publier dans des maisons d’édition locales.

– Nous appuyer sur ces nouvelles traductions pour réaliser des éditions populaires et simplifiées des textes de Fanon, sous forme, par exemple, de livres illustrés pour le jeune public, ou tenter de traduire ces textes (en moins en partie) vers la darja (les darjas ; car la darja de El Tarf n’est pas la même que celle d’Alger).

– Commenter et analyser ces textes et les lire à la lumière de notre présent et de notre contexte, avec nos propres outils, sachant que la lecture de Fanon aujourd’hui est fortement influencée par la manière dont il a été lu et traduit par les études postcoloniales et les études africaines dans l’espace anglo-saxon, notamment aux États-Unis.

– Ouvrir un espace de réflexion pour penser à la manière dont le monde, le Nord comme le Sud, a reçu les œuvres de Fanon depuis leur publication il y a soixante ans, et à la façon dont les traductions et les lectures (parfois pertinentes, parfois erronées) ont contribué à leur compréhension et à leur usage aujourd’hui.

– Les institutions officielles devraient inscrire les textes de Fanon dans leurs programmes d’université, dans les différentes disciplines. Mais il faudrait aussi inclure l’étude de son parcours et de sa pensée au programme d’Histoire du lycée, ainsi que ceux de tous les militants algériens (y compris d’autres origines) qui ont contribué à la libération du pays, en cessant de les qualifier de simples « amis de la révolution ».

– La traduction de Fanon en arabe nous permettrait de réfléchir à la définition de certains concepts de psychologie et psychiatrie en arabe littéraire et dialectal.

Que signifie relire Fanon plus de soixante ans après l’indépendance de l’Algérie, et toutes les crises et aventures qu’a traversées le pays depuis lors et qu’il avait anticipées dans son diagnostic ? À savoir : une expérience socialiste complexe, une tentative infructueuse d’autogestion, une ouverture chaotique au marché, une guerre civile, une économie qui tente de sortir de la rente, un rapport perturbé à la religion dans l’espace public, puis vingt années de règne de Bouteflika (qui se voyait, au regard de son expérience et de sa proximité supposée comme un compagnon et un frère de Fanon), puis est venu le Hirak, qui a été en quelque sorte une seconde révolution, puis le monde post-covid et post-génocide… À quoi sert Fanon aujourd’hui ? Se confronter à ses idées nous permet de comprendre que certaines réalités et certains faits n’ont pas changé : le colonialisme et ses ruses (quelles que soient ses métamorphoses) demeurent les mêmes, et la violence – qui revient frapper à nouveau sous d’autres formes et d’autres sociétés – peut devenir la seule solution pour se réapproprier la terre et libérer les humains. L’entrée dans le capitalisme ne profite à personne, et le tourisme de masse qu’il évoque dans ses travaux comme exemple, le qualifiant de porte dérobée par laquelle l’ancien colonisateur reviendrait, constitue l’une des meilleures illustrations des sociétés post indépendance. Au-delà de ces grandes lignes, Fanon a montré qu’il était possible pour un homme de traverser une distance équivalente au rayon de la Terre pour rejoindre la lutte d’un peuple.

Nous devons nous réconcilier avec la pensée de Fanon, avancer vers elle avec calme, nous la réapproprier par la lecture, la traduction, l’édition et la critique, et veiller à sa diffusion auprès des nouvelles générations, en Algérie, puis au-delà. Nous devons écrire sa biographie (et la nôtre à travers lui et à travers sa critique), car cela fait partie de notre mission et de notre responsabilité en tant que nouvelles générations, malgré le contexte difficile et incertain.


La version originale de ce texte a été publiée en arabe par le média égyptien Mada Masr. Il a été traduit par Maya Ouabadi et révisé par Hamdi Baala.

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