Les prisonniers restent, leurs paroles volent

Cinquante ans après la publication d’Intolérable du Groupe d’information sur les prisons (GIP) et la sortie du film d’Hélène Châtelain et René Lefort Les prisons aussi, paraît une anthologie de textes de taulard.e.s publiés dans le journal de détenus L’Envolée, qui depuis 2001 dénonce la prison de l’intérieur comme une guillotine sèche. Il faut lire ces textes comme les autres archives de notre démocratie contemporaine.


L’Envolée, La peine de mort n’a jamais été abolie. Dits et écrits de prison. Éditions du bout de la ville, 152 p., 14 €


Le 1er octobre 2021, d’après l’Administration pénitentiaire, 82 000 personnes étaient sous écrou en France. Cette population carcérale était de moins de 30 000 détenus en 1971-1972, au moment des grandes mutineries qui débouchèrent sur la création du Comité d’action des prisonniers (CAP) par d’anciens détenus dont Serge Livrozet, auteur du célèbre De la prison à la révolte (Mercure de France, 1973). Le CAP est aussi le titre du journal mensuel que le comité publie jusqu’en 1980 et qui regroupe analyses, informations pratiques et lettres de détenus.

L'envolée : les prisonniers restent, leurs paroles volent

Ce Comité d’action des prisonniers n’émane d’aucun parti ni d’aucun groupe, mais uniquement du mouvement général des prisons, qui a lieu aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur entre l’automne 1971 et l’été 1972. Dans l’éditorial du numéro 4, daté du 15 mars 1973, le CAP précise le rôle éditorial qu’il s’assigne : « Nous recevons un énorme courrier, un courrier très abondant. Nous n’en avions jamais espéré tant, mais cela nous oblige à faire un choix pour la publication des lettres ou des articles que nous avons pour règle de publier dans leur intégralité. Car nous pensons que les gens concernés doivent prendre la parole sans restriction. Ce rôle de pseudo-censeurs ne nous plaît pas. Pourtant, il existe et nous sommes obligés d’en tenir compte. Le CAP a une ligne d’action précise qui est déterminée par la lutte des prisonniers. Il est donc clair que le choix des textes ira en priorité dans ce sens. »

L’Envolée est, à bien des égards, l’héritier du CAP. C’est certes un journal, créé par l’ancien prisonnier Abdel Hafed Benotman, écrivain, auteur notamment du remarqué Les forcenés (Rivages/Noir, 2000), mais, comme son nom l’indique, c’est d’abord un mouvement. Denise Le Du, ancienne détenue elle aussi et veuve d’un détenu, reprit l’animation de cette publication. Le premier numéro précise dès 2001 ses objectifs : « Les prisonniers décrivent leur quotidien, dénoncent leurs conditions de détention, se battent contre l’enfermement. Ils le feront toujours mieux que tous ceux qui veulent parler à leur place (journalistes, sociologues, experts, militants) ». Cette publication s’inscrit dans une perspective abolitionniste qui lui vaut beaucoup de tracas de la part de l’Administration pénitentiaire (interdiction de diffusion, notamment). « Être contre la prison, c’est repenser nécessairement le système qui la génère : nous ne ferons pas de cette critique un domaine réservé et séparé d’autres questions comme le travail salarié, la marchandise, la mondialisation, etc., en revanche nous sommes persuadés que chaque moment de la critique sociale ne peut jamais laisser de côté la répression, le contrôle social et l’enfermement », peut-on lire sur Ban Public, autre lieu d’expression des détenus.

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Premier numéro de « L’Envolée » (juin 2001) © L’Envolée

C’est sans doute l’une des particularités de L’Envolée par rapport aux autres « journaux de prisons », une particularité très sensible dans ce volume. Dans l’ensemble des journaux des femmes et des hommes détenus dans les prisons françaises publiés entre 1967 et 2010, que l’on connaît grâce aux travaux de l’historien Jean-Claude Vimont (1955-2015), spécialiste de la prison politique, L’Envolée a une place à part par sa longévité, sans doute due au fait que ce journal n’est pas attaché à un établissement ni soumis aux aléas du quotidien carcéral.

Sur les 73 titres publiés entre 1967 et 2009, Myosotis, journal de la maison centrale d’Eysses, est, semble-t-il, l’un des premiers. Soulignons que c’est dans des centres de détention (établissements pour les moyennes et longues peines) que les journaux ont l’existence la plus longue : au centre de Liancourt, la revue À contre-courant naît en février 1985 et fonctionne régulièrement jusqu’en 2000. L’Envolée s’inscrit dans ce souci de faire entendre l’intérieur des prisons. Même chose avec la publication, en 1995, de M’Aiton les voiles (centre pénitentiaire d’Aiton ; ou celle, en 2001, de Tolerrance (maison d’arrêt de Laval) ; de L’Échappée belle (maison centrale d’Ensisheim,1987-1990) ; de Libévasion, à la maison d’arrêt de Vannes ; ou encore de Librechange à Amiens et de Drôle d’immeuble, au centre pénitentiaire de Caen.

La peine de mort n’a jamais été abolie est un choix de textes très divers publiés pendant ces vingt ans, organisé par thèmes. Beaucoup de lecteurs découvriront que les prisons françaises depuis vingt ans ne sont pas si calmes qu’on le pense et que de nombreux mouvements collectifs de détenus les traversent : pétitions, revendications, révoltes… Si la parole est monopolisée par les syndicats de surveillants pénitentiaires, les personnes incarcérées ne cessent de chercher à se faire entendre, et ce livre n’est pas seulement un recueil d’archives de ces soulèvements, ils les inscrit dans notre présent si sourd.

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« L’Envolée », n°54 (novembre 2021) © L’Envolée

Il faut lire l’appel des dix de Clairvaux fait au ministre de la Justice le 16 janvier 2006, exigeant « que leur soit appliquée la peine capitale plutôt que la mort lente » : « Nous les emmurés vivants à perpétuité du centre pénitentiaire le plus sécuritaire de France, nous en appelons au rétablissement effectif de la peine de mort pour nous. » Il faut prêter attention à la lettre collective des prisonnières de la maison d’arrêt de Fresnes, en février 2008, après la mort de leur camarade Lu Semedo De Veiga d’une maladie et le refus des plateaux-repas le dimanche 26 janvier à la mémoire de leur codétenue.

La puissance de ce volume tient aussi au fait qu’y alternent manifestes et écrits personnels. Écritures collectives et individuelles s’enchevêtrent pour produire ce qu’en d’autres temps on nommait un « savoir politique ». On lira la lettre de Laurent Jacqua rédigée en mars 2006 depuis le quartier d’isolement (QI) de la Santé : « Il existe en France des lieux où s’exerce la torture blanche, où le droit n’existe pas, où les droits de l’homme sont niés, où les violences physiques et psychologiques sont utilisées pour briser l’individu, où l’enfermement extrême conduit à l’automutilation, à la folie ou au suicide. » On lira la pétition des prisonniers du centre pénitentiaire de Toulon du 24 août 2015 : « [Ici] c’est la souveraineté du juge qui fait force de loi. Toute demande d’aménagement de peine se voit systématiquement rejetée. […] Il en est de même concernant les permissions de sortie. Nous avons constaté des refus de permissions pour aller assister aux obsèques d’un proche ou d’un membre de la famille ».

L’un des intérêts de l’ouvrage est enfin de faire état de la situation dans les établissements au cours de l’actuelle pandémie ; car, reconnaissons-le, on s’est peu soucié du sort des détenus et notamment des plus anciens ou des plus vulnérables d’entre eux depuis deux ans, comme si la prison était hors du monde. On lira la lettre du 30 mai 2020 de Philippe, séropositif au VIH, détenu à la maison centrale de Lannemezan, dans l’impossibilité, à cause des mesures prises contre le virus, d’aller faire ses examens de suivi. Ou celle de Slim du 28 mars 2020 : « plusieurs cas sont avérés ; en scred’, ils les isolent, les cachent, font comme si de rien n’était. On ne nous dit rien ». Il faut enfin entendre, sans pour autant y adhérer, le communiqué collectif des détenus d’Uzerche du 22 mars 2020 demandant un dépistage pour chaque détenu et chaque membre de l’administration pénitentiaire. Ces vingt années de mots sortis des prisons françaises constituent en cela une chronique qui vient rompre un silence nourri d’une profonde indifférence. L’Envolée nous impose de ne pas détourner notre attention.

Tous les articles du n° 144 d’En attendant Nadeau

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