Sculpteur, peintre, poète, Michel-Ange fut perçu, de son vivant même, comme l’incarnation du génie humain. Et, pour les artistes, comme un modèle à la fois fascinant et insurpassable. Rodin partageait l’admiration de ses confrères pour le maître de la Renaissance. Celui dont Octave Mirbeau avait dit, dès 1884, qu’il « était Michel-Ange » sut accomplir son œuvre propre à l’aune du talent de son aîné. Le catalogue Michel-Ange Rodin. Corps vivants et l’exposition qu’il accompagne associent l’étude de ces deux géants avec un rare brio.
Le propos puise en profondeur dans l’étude des œuvres et des vies des deux artistes, pour interroger la présence même de leurs gestes, pour rendre sensibles leurs échos durables, soulignant l’insigne habileté de Michel-Ange et de Rodin à représenter les corps, à leur conférer vie. « Te dire que je fais, depuis la première heure que je suis à Florence, une étude de Michel-Ange ne t’étonnera pas, et je crois que ce grand magicien me livre un peu de ses secrets. […] ce n’est que dans lui, lui seul, où est le secret. » Ainsi écrivait le jeune Auguste Rodin à sa compagne, Rose Beuret, lors de son voyage à Florence en 1876. Sa visite à San Lorenzo fut un éblouissement. Son admiration n’était pourtant pas simple imitation. Le jeune sculpteur français cherchait, déjà, à élucider chez le maître de la Renaissance les ressorts de la création artistique, et plus encore ceux de la vie elle-même, transfigurée, transcendée par Michel-Ange.
Après avoir peint l’éblouissant plafond de la chapelle Sixtine à Rome, le peintre et sculpteur lui-même s’était inquiété de sa propre posture de démiurge, du défi qu’il lançait à Dieu. À Florence, face aux tombeaux des Médicis, face au David, Rodin était pénétré de la sensation vibrante de l’énergie spirituelle profonde que Michel-Ange avait su donner à ses œuvres. Le rapport à la matière était déterminant pour l’artiste florentin. Il s’y confrontait en cherchant à retrouver le souffle préexistant, enchâssé dans la pierre, que son ciseau saurait dégager. Poète, Michel-Ange avait ainsi exalté sa propre conception de son art : « Le grand artiste ne conçoit nulle idée / Qu’un bloc de marbre en soi ne circonscrive / de sa gangue, et seul le concentre / La main obéissant à l’intellect. »
Les deux commissaires de l’exposition du Louvre, Marc Bormand et Chloé Ariot, directeurs de l’ouvrage, inventent ici un genre nouveau en associant les deux grands artistes. En 1996, une première manifestation avait, à la Casa Buanarrotti à Florence puis à Philadelphie, souligné ce que l’art du dix-neuvième siècle, celui de Rodin notamment, devait à Michel-Ange. L’ambition ici est tout autre. Les deux sculpteurs sont présentés l’un et l’autre avec leurs conceptions et leurs génies propres, au-delà des siècles qui les séparent. Ni inféodation au modèle, ni face-à-face, l’exposition invite à une analyse plus subtile, que l’effacement de la distance chronologique, sans nul anachronisme cependant, rend, avec éclat, moderne, contemporaine, saisissante. La vigueur des corps sculptés, dessinés, peints par Michel-Ange et Rodin est préservée, intacte. C’est la vie qui palpite, l’âme qui sourd. Passions et douleurs sont perceptibles, renvoyant non aux seules œuvres, mais aux corps humains eux-mêmes, fragiles, imparfaits, abîmés, sublimes.

En concluant le parcours, comme le livre, par la vidéo de Brice Nauman, sculpteur américain né en 1941, Walking a Line (marcher le long d’une ligne), datant de 2019, les deux commissaires soulignent cette invitation faite aux visiteurs et aux lecteurs d’observer l’infinie capacité des artistes, comme l’écrivit Paul Valéry, cité par Marc Bormand, à « élucider la misère des corps ». Misère des corps vivants. Nauman s’est filmé marchant dans son atelier sur une ligne imaginaire, cherchant à retrouver l’équilibre complexe du contrapposto antique que Michel-Ange avait fait sien. Il représente son propre corps désarticulé, torse aux bras écartés et jambes en mouvements disjoints, devenu ainsi pantin, à la fois majestueux et fragile.
Le livre et l’exposition, tous deux conçus avec soin, bénéficiant d’une mise en page pour l’ouvrage et d’une scénographie pour la présentation remarquables – il faut ainsi saluer le talent de Léo Grunstein, graphiste, et celui de Laurence Fontaine, architecte-scénographe –, s’articulent autour de scansions créatrices, au-delà de toute comparaison iconographique immédiate, de tout rapprochement qui ne serait que formel. Les modes de création de Michel-Ange et de Rodin diffèrent ; l’artiste de la Renaissance est un tailleur, qui manie le ciseau dans un corps-à-corps avec le marbre, celui du XIXe siècle est un modeleur, qui assemble, associe, réunit, disjoint, puis suit précisément, avec attention, le travail de ses praticiens. L’un et l’autre pourtant se sont livrés à cet accomplissement singulier permis par la sculpture, celui de retrancher, de ciseler, de dégager, de laisser intact.
La main est au service de la vérité, d’une vérité intérieure, au-delà de la nature même, affirmait Michel-Ange. Rodin énonçait également : « Je vois toute la vérité et pas seulement celle de la surface […]. L’artiste au contraire voit : c’est-à-dire que son œil enté sur son cœur lit profondément dans le sein de la Nature ». Comme Michel-Ange, Rodin n’ignorait pas le caractère démiurgique de son art. L’auteur du Jugement dernier et celui de La Porte de l’Enfer ont triomphé de la représentation de la multitude, de celle des tourments des âmes et des corps. La Main de Dieu dite aussi La Création (vers 1896-1898, musée Rodin) représente une main puissante, celle de Dieu, celle de Rodin lui-même, modelant, donnant vie, aux premiers humains. Bergson la décrivit ainsi : « C’est le moment fugace de la création, qui ne s’arrête jamais ; c’est en quelque sorte le génie de Rodin lui-même dans son éternelle force créatrice. »
Le philosophe allemand Georg Simmel avait été le premier à associer, en 1911, Michel-Ange et Rodin (ouvrage réédité en 1996 et traduit en français par les éditions Rivages). Son propos n’était pas fondé sur une comparaison immédiate mais plutôt, déjà, sur une mise en perspective de leurs conceptions créatrices et de leur compréhension sensible de la dualité irréconciliable entre être psychique et être moral. Comme l’énoncent avec une grande justesse Chloé Ariot et Marc Bormand dans leur propos liminaire, Michel-Ange était parvenu à les réunir en une seule unité, d’une perfection insigne, concevant ainsi des figures si accomplies qu’elles en paraissent comme isolées, refermées en elles-mêmes, exsudant une mélancolie incurable. C’est ainsi, en artiste pensant, en proie à une tristesse insondable de l’âme, ayant abandonné ciseau et pinceau, que le représente Eugène Delacroix en 1850 (Michel-Ange dans son atelier, Montpellier, musée Fabre).
Plusieurs siècles plus tard, Rodin, riche de la magie michelangelesque, offre au corps la puissance du mouvement, matérialise le devenir. Il donne ainsi substance matérielle à l’âme moderne. Les deux artistes eurent la conscience de leur propre génie. Ils ont, l’un et l’autre, contribué à l’édification de leurs postérités mythiques. Ils partagent le récit d’une généalogie insigne dont ils se réclament ; l’art de l’Antiquité, Giotto, Masaccio pour Michel-Ange ; Michel-Ange lui-même pour Rodin. Ils surent également susciter le talent littéraire de leurs amis et admirateurs. Giorgio Vasari fut le premier biographe ébloui de son ami, célébrant en Michel-Ange l’incarnation du génie humain. Octave Mirbeau, Rainer Maria Rilke, qui fut le secrétaire de Rodin, lui consacrèrent des pages d’une analyse à la fois laudative et éblouissante. Sarah Vittaca, dans son essai du catalogue, « Un mythe à modeler. Michel-Ange, Rodin et la généalogie du « divin artiste » », souligne ce double reflet d’une mythologie de l’artiste, à la fois unie et duelle, comme en miroir. Ils surent même faire plier le grand genre, la tradition séculaire. L’un comme l’autre surent si bien se colleter avec le modèle antique que certaines de leurs œuvres à des siècles de distance purent être confondues avec des artefacts anciens, reconnaissance paradoxale dont ils retirèrent également une grande fierté.
De l’art antique, Michel-Ange comme Rodin apprécièrent, peut-être plus encore que l’œuvre achevée, intacte, qui n’a que très rarement été conservée comme telle, l’état fragmentaire dans lequel nous sont parvenus les chefs-d’œuvre grecs et romains. Le Torse du Belvédère a fasciné les deux artistes. Ils furent, l’un comme l’autre, admiratifs de cette puissance concentrée dans un corps morcelé, paraissant ainsi difficilement contenue, prête à jaillir. La manière de Rodin d’assembler ce qu’il nommait ses « abattis », ces morceaux de corps qu’il réunissait et disjoignait, révélée par l’exposition et le catalogue Le Corps en morceaux en 1990, sous la direction d’Anne Pingeot (musée d’Orsay), est désormais bien connue. Chloé Ariot et Marc Bormand exposent et dévoilent l’ensemble de modèles d’études de corps humains conçus par Johan Gregor Van der Schardt, au XVIe siècle, provenant de la collection de Paul von Praun (ensemble aujourd’hui conservé au Rijksmuseum à Amsterdam). Van der Schardt avait pris les figures sculptées de Michel-Ange comme modèles. Ce vis-à-vis est un plaisir pour l’œil et pour l’esprit. Les fragments antiques séduisirent les deux sculpteurs par leur incomplétude, devenue l’occasion d’une création nouvelle. Ils les intriguèrent également par l’aspect de leur surface rompue, par le grain de la pierre découvert par l’accident de la fracture, par la rupture ainsi offerte au regard. Le non finito des sculptures de Michel-Ange ouvrit à Rodin une voie féconde. Il avait pu l’admirer dès ses jeunes années au Louvre en observant les deux Esclaves du tombeau de Jules II, alors désignés comme Captifs.

© Musée Rodin/Christian Baraja
Comme le souligne Ophélie Ferlier-Bouat dans son article, « L’œuvre en devenir. Polarités du non finito chez Michel-Ange et Auguste Rodin », cet inachèvement du modelé et de la surface est une aspiration à l’éternité. Le non-fini est infini. Il se dévoile en réaffirmant l’importance de l’esprit contre les chaînes de la matière. En offrant à la vision les éclats de la surface, il se joue des rapports entre l’ombre et la lumière, exalte la présence du corps représenté. Georges Didi-Huberman s’est livré à une étude libre et féconde, « Captifs et captives », inspirée par l’étrange et fascinante sculpture de Rodin, La Pensée (vers 1895, musée d’Orsay), qui montre une tête de femme, celle de Camille Claudel dont le sculpteur se séparait alors après dix ans d’une liaison passionnée, créatrice, destructrice, au-dessus d’un bloc de pierre, qui l’emprisonne irrémédiablement. Le titre de son essai associe les deux captifs/esclaves de Michel-Ange et la prisonnière de Rodin. Il met en évidence la virtuosité de chacun des deux sculpteurs mais aussi la douloureuse volupté, sadienne, sadique, de la contention à la fois de la figure et de la matière. Contention qui exalte le désir et le fait croître. En concevant cette œuvre, dont le titre fait écho aux vers de Michel-Ange, « De pensée…/ qui dirait qu’elle… / de ma main / de pensée en pensée », Rodin, suggère Didi-Huberman, trahit plus que la mémoire d’un désir : la mémoire d’un art.
L’une des scansions les plus émouvantes de l’exposition et de l’ouvrage est la présentation conjointe de la peau de saint Barthélemy de Michel-Ange, issue du Jugement dernier, de la robe de chambre de Balzac de Rodin, et des contrepoints offerts par les œuvres de Joseph Beuys, La Peau (Centre Pompidou, 1984), et de Jane Sterbak, Vanitas : robe de chair pour albinos anorexique (Centre Pompidou, 1987). Choix conduits avec une pertinence d’une grande richesse d’évocation. Marc Bormand met en évidence combien tracer l’enveloppe du corps – la peau de saint Barthélemy, objet de son martyre que le saint tient comme une dépouille et sur laquelle Michel-Ange a dessiné son propre visage, le vêtement simple et monumental de Balzac modelé par Rodin, le feutre de Beuys, la robe de viande crue de Sterbak – est un des moyens de figurer l’âme. Une âme à la fois présente à la surface et enfouie, tourmentée et inquiète. Affleure ici la douloureuse anxiété de la création, littéraire, peinte, sculptée, dont chacune de ces représentations livre une métaphore singulière, qui bouleverse.
La qualité insigne de cet ouvrage et de l’exposition est à saluer. Qualité académique et savante d’un livre dont les auteurs ont été choisis avec soin – à ceux déjà cités, il faut ajouter Guillaume Cassegrain, Tommaso Mazetti, Éric Pagliano, François Blanchetière, Claire Maingon – et dont l’appareil scientifique (notes, bibliographie, index) est d’une très grande justesse. Qualité de propos et de construction du récit qui lie deux artistes majeurs, leurs deux époques et la nôtre, et dont la narration tenue, maîtrisée, laisse la place, mezza voce, sans effets de manche, à l’émotion. Michel-Ange Rodin. Corps vivants conduit lecteurs et visiteurs au plus près d’une vérité humaine, intime et universelle. Le propos interroge la création artistique, éclaire la figure du génie, exalte sa transcendance et son pouvoir de transfigurer les représentations. Il offre ainsi une réflexion émouvante et érudite, ample et poétique, sur les liens entre corps et âmes, entre matière et esprit de création. Un corps-à-corps, un corps-à-l’âme qu’il ne faut pas manquer.
