« Ego conquiro » : la violence au fondement de la modernité

En 1992, l’Europe célèbre les cinq cents ans de la découverte de l’Amérique. C’est l’occasion pour Enrique Dussel (1934-2023), philosophe de la libération, de renverser la perspective en montrant, dans 1492, que la modernité, loin d’être un véritable universalisme, repose sur l’occultation de l’autre. Aujourd’hui réédité dans une nouvelle traduction, cet appel reste plus que jamais d’actualité.

Enrique Dussel | 1492 : l’occultation de l’autre. Aux origines du mythe de la modernité. Trad. de l’espagnol (Argentine) par Emmanuel Levine. Wildproject, coll. « Le monde qui vient », 288 p., 25 €

Tout d’abord, il faut saluer la qualité de la traduction d’Emmanuel Levine, fluide et élégante, et son excellent travail sur l’appareil de notes. Toutes les citations et les ouvrages mentionnés sont recensés avec précision dans leur version française, ce qui rend le présent ouvrage qualitativement supérieur à la précédente version (en 1992, aux Éditions Ouvrières) et même à l’original espagnol.

Philosophe, théologien catholique et historien argentin – puis mexicain, nationalité qu’il obtient suite à son exil, ayant dû fuir son pays natal où il est en danger de mort en raison de ses idées –, Enrique Dussel est l’une des grandes voix de la pensée latino-américaine et des théories décoloniales. Auteur d’une cinquantaine d’ouvrages et de plus de quatre cents articles, Dussel a bâti une œuvre forte, en discussion avec la théorie de la communication de Habermas et Apel, le pragmatisme de Rorty, l’herméneutique de Ricœur et l’éthique fondamentale de Levinas, à qui il emprunte l’idée de la responsabilité pour l’Autre. Toutefois, il fait de celui-ci une figure historique, celle de l’Amérindien nié par le colonisateur européen et dont il s’agit de mettre en lumière le point de vue, dans une démarche que l’on pourrait qualifier de « décentrement empathique » ou plus simplement de « justice ».

Cette approche est au cœur de 1492 : l’occultation de l’autre. Aux origines du mythe de la modernité. Le livre prend sa source dans une série de huit conférences données à l’université Goethe de Francfort d’octobre à décembre 1992, à l’occasion du cinq centième anniversaire de l’arrivée de Christophe Colomb en Amérique. Dussel voit dans cet événement la naissance de la modernité, qu’il définit comme la découverte par l’Europe conquérante de son Altérité, suivie de son occultation immédiate au nom précisément de la conquête, de la conversion forcée et de la colonisation. Avec les conquistadors espagnols et portugais, l’Amérique devient la première périphérie de l’Europe moderne. C’est là le geste inaugural de la modernité, « l’origine de la constitution de la subjectivité moderne ».

« Présence de l’Amérique latine »,Jorge González Camarena (1964-1965) (détail) © CC BY-SA 3.0/WikiCommons

Le livre s’ouvre sur un passage de La raison dans l’histoire, où Hegel fait du progrès le propre de l’Europe germanique et chrétienne. Dussel oppose à cet eurocentrisme une autre philosophie de l’histoire, caractérisée par quatre formes historiques : l’invention, la découverte, la conquête et la colonisation. L’invention de l’Amérique précède sa découverte, puisque Christophe Colomb est persuadé d’être arrivé au japon et en Chine. C’est avec Amerigo Vespucci que les Européens prennent conscience d’avoir découvert un nouveau continent.

Désormais, ils se voient comme le « Nouveau Monde planétaire » et non plus comme une périphérie du monde musulman. Ce qui justifie à leurs yeux la conquête, les habitants des nouvelles terres devenant des ob-jets (littéralement, « jetés devant ») disponibles pour l’« ego conquiro » moderne : « le moi-conquérant fut la proto-histoire de la constitution de l’ego cogito. Un moment décisif de sa constitution en tant que subjectivité et volonté de puissance avait été atteint ». Le dernier temps est la colonisation, caractérisée par la domination du monde de la vie des Indiens – et bientôt de celui des esclaves africains : leur travail, leur corps, leur culture, et leur sexe (l’auteur rappelle que les métis et les créoles sont nés d’une relation érotique conçue sur le mode de la domination). Dussel résume : « L’expression de Descartes, l’ego cogito, représenta en 1637 le résultat ontologique du processus que nous avons décrit : l’ego devint l’origine absolue d’un discours solipsiste. »

La conquête est également spirituelle, l’imaginaire indigène étant perçu comme démoniaque et les Indiens sommés de se convertir au christianisme. Ainsi Hernán Cortés justifie-t-il son entreprise en la fondant sur Dieu, tandis que les missionnaires considèrent les Indiens comme des enfants à enseigner plutôt que comme des adultes à qui proposer la foi. Cette relation asymétrique empêche toute rencontre. Pire encore, la domination est même justifiée théoriquement au nom de l’émancipation des Indiens (Ginés de Sepúlveda) ou de leur évangélisation (Gerónimo de Mendieta). Seul Bartolomé de Las Casas prône un dialogue véritable. S’il est d’accord avec la dynamique de conversion, il estime que celle-ci doit se faire seulement par des arguments rationnels, en dehors de toute violence, car l’Indien fait partie de la communauté des êtres rationnels tout autant que l’Européen. Ce faisant, Las Casas détruit le mythe de la modernité et « atteint le degré le plus élevé de conscience critique » du point de vue européen.

Contribuez à l’indépendance de notre espace critique

À ce point de son analyse, Dussel inverse la perspective, adoptant la vision des vaincus. Relevant la richesse des ontologies amérindiennes – il prend comme exemple celles des chasseurs-cueilleurs Tupi-Guaranis –, l’auteur se demande comment ces peuples ont vécu l’invasion. Celle-ci commence au Mexique, avec les Aztèques de l’empereur Moctezuma envisageant la possibilité que Cortés soit un dieu, peut-être Quetzalcóatl annonçant la fin du monde. Lorsque les Aztèques comprennent que les Espagnols ne sont que des hommes, ils se mettent à combattre les envahisseurs. Mais la peste décime leurs rangs, confirmant leur croyance que le monde est arrivé à son terme.

Commence alors le « sixième soleil », la domination européenne et la destruction de la civilisation aztèque. Évoquant l’unique rencontre entre des tlamatinime (« philosophes ») et douze franciscains espagnols, Dussel constate qu’étant donné que les premiers étaient les perdants et les seconds les vainqueurs, il « s’agissait en réalité d’un dialogue dans lequel les Indiens étaient muets et les Espagnols sourds ». Les Amérindiens comprennent que les Européens sont venus pour rester et qu’ils ne s’intéressent qu’à l’or et aux autres richesses. Le dieu des modernes, commente l’auteur, est le capital, qui exige des sacrifices de sang au nom du développement : après le génocide des Indiens, il y a la réduction en esclavage de treize millions d’Africains, puis l’asservissement des paysans, des ouvriers et des marginaux, « “armée de réserve industrielle” que le faible capital périphérique ne peut absorber ».

L’auteur conclut en soulignant que son livre se veut une introduction à la question du dialogue entre les cultures, un dialogue soucieux d’éviter le double écueil de « l’optimisme facile d’un universalisme rationaliste et abstrait (qui peut confondre universalité avec eurocentrisme et développement modernisateur) [et] l’irrationalité, l’incommunicabilité ou l’incommensurabilité du discours des postmodernes ». Dussel plaide pour ce qu’il nomme la transmodernité, soit une véritable universalité qui ne se fonde pas sur l’occultation de l’autre. À l’heure où les guerres se multiplient et où l’on assiste à un renouveau des sentiments identitaires et autres fantasmes suprémacistes, la leçon n’a hélas rien perdu de son actualité.


Spécialiste d’anthropologie philosophique, Stanislas Deprez travaille sur l’histoire des sciences sociales et l’imaginaire des techniques. Il est chargé de cours invité à l’UCLouvain. Son dernier ouvrage est Le transhumanisme, La Découverte, coll. « Repères », 2024.