À partir d’une enquête socio-historique sur la naissance de l’Inde coloniale britannique, le philosophe Gildas Salmon pose les linéaments d’une forme alternative du pouvoir, la supervision. Dialoguant principalement avec les travaux d’Edward Saïd et de Michel Foucault, il confronte, dans L’empire de la supervision, les sciences sociales contemporaines à leur préhistoire, en montrant de façon convaincante qu’on ne peut dissocier l’étude du pouvoir des normes sur lesquelles il s’exerce.
Dans son ouvrage classique, L’orientalisme, Edward Saïd retrace la constitution de l’asymétrie entre Occident et Orient à partir des images et catégories forgées au sein de la littérature européenne. Par là même, c’est l’imaginaire européen qui fait l’objet de l’enquête, imaginaire désigné comme l’un des lieux majeurs où l’asymétrie entre l’Europe et le Moyen-Orient s’est construite et stabilisée, parallèlement à l’imposition brutale de processus de colonisation et d’extraction de ressources. Avec ceux de Foucault, ses travaux ont servi de référence pour une tradition particulière des sciences sociales, attachée à la critique des relations et des formes du pouvoir. Rarement restreint à la seule contrainte physique, le pouvoir, dans cette perspective, s’appuie aussi sur ces éléments imaginaires, qui existent essentiellement dans les têtes de ceux qui y sont soumis. Bien sûr, cela ne peut suffire. Pour l’emporter, il faut aussi des luttes, des armes, et parfois même de considérables investissements économiques et matériels pour faire plier les groupes résistants et s’assurer de leur consentement – ici, le concept de discipline de Foucault dans Surveiller et punir sert d’utile complément, désignant les moyens matériels d’assurer la subordination d’un groupe.
Mais, que ce soit dans les images et catégories de pensée ou dans les mécanismes disciplinaires, dégagés par Foucault dans Surveiller et Punir, une conception commune du pouvoir se dégage de cette tradition : un groupe s’assure de sa position de force en combattant impitoyablement sur le plan matériel, technique et cognitif tous les obstacles que l’autre groupe lui oppose ou aurait pu lui opposer, au point, dans certains cas, de les supprimer des consciences. Organisation matérielle de l’espace, règles de comportement imposées et soutenues par la force armée, s’accompagnent d’images, de récits et de catégories de pensée qui occupent l’esprit et reconfigurent les corps de façon à rendre l’asymétrie entre les groupes solide et bien ancrée. La question qui se pose, à ce stade du développement des sciences sociales, tient à la puissance excessive qu’un tel modèle risque de conférer à un des deux groupes. Il faut se garder, nous dit Gildas Salmon, « d’attribuer au pouvoir la faculté hypnotique de paralyser toute velléité de protestation chez ceux qui sont exposés à son influence ». On risque alors d’identifier la tâche critique des sciences sociales au dévoilement de la nature imaginaire des catégories et des jugements légitimant l’asymétrie. Ou alors, et parfois simultanément, de faire du pouvoir une affaire essentiellement matérielle, tenant à des dispositifs et des techniques dont la transformation serait souhaitable.
C’est à l’élaboration d’un paradigme alternatif que s’attelle l’ouvrage de Gildas Salmon de manière patiente et subtile. En choisissant de s’intéresser à la constitution de l’empire colonial britannique en Inde au dix-huitième siècle, l’auteur poursuit trois projets distincts. 1) Proposer, d’abord, une enquête socio-historique sur cet empire, et en particulier sur la forme de pouvoir inédite qui s’y élabore alors, que l’auteur dénomme supervision – qui servira d’alternative au modèle disciplinaire. 2) Découvrir, ensuite, les raisons pour lesquelles c’est précisément ici, dans cet empire, et non, par exemple, aux Amériques, que s’est élaborée la première forme de savoir des normes, à travers la compilation et la traduction du premier code de « droit hindou » par des Anglais et des savants hindous. Un tel savoir, irréductible à une pure création de l’imaginaire britannique, saisit bel et bien des éléments que la population hindoue a reconnus pendant un temps comme apparentés à elle, à ses manières d’agir et de penser. 3) Poser, surtout, aux sciences sociales contemporaines la question que leur préhistoire leur adresse, et qu’on pourrait formuler ainsi : quel est l’objet de leur étude ? Est-ce le seul pouvoir – ou est-ce plutôt, car telle est la thèse de l’auteur, les normes à travers lesquelles le pouvoir s’exerce ?

L’ouvrage consacre sa première moitié à construire la théorie d’une forme originale de pouvoir. Celle-ci prend sens par rapport aux deux formes identifiées par Foucault : souveraineté et discipline [1]. La souveraineté nous est la plus évidente, car elle plonge ses racines dans la philosophie politique classique : le pouvoir y est essentiellement compris à travers l’asymétrie entre détenteur de l’autorité politique et sujets de cette autorité. La discipline, introduite dans Surveiller et punir, saisit cette asymétrie à travers l’écart entre surveillants et surveillés : plutôt que la punition, effet de la transgression de la loi souveraine, la discipline cherche à inculquer à ceux qu’elle discipline des manières d’agir et de penser particulières, visant à prévenir l’idée même de comportements délictueux à travers des investissements matériels et techniques qui excèdent le seul instrument de la loi.
Ces deux formes de pouvoir, cependant, ne cadrent pas avec l’objet de l’enquête ici menée. Nulle possibilité, pour les Britanniques militairement dominants au Bengale à partir de 1757 de renverser le rapport de force. Sur plusieurs décennies, ils furent à peine quelques milliers à former alors un appareil impérial qui finit par s’étendre jusqu’à comporter trente millions de sujets, et se refusèrent constamment à jouer la carte du peuplement démographique pour l’emporter – la colonisation portugaise et espagnole faisant alors figure pour eux de contre-modèle, sur ce point comme sur la manière d’exercer le pouvoir. Transposer ici les lois et le droit britannique, ou inculquer les catégories de pensée morales et politiques à ces millions de sujets, supposait un engagement et des investissements colossaux, des remaniements extrêmes de l’administration et de l’État qu’il n’était pas question de fournir. Sans souveraineté ni discipline, il ne leur restait qu’à mettre au point une autre forme de pouvoir, la supervision, pour gouverner effectivement le pays.
Comment celle-ci apparait-elle ? L’Empire moghol, précédant les Britanniques dans le sous-continent indien, avait stabilisé de longue date un assemblage de positions institutionnelles, de tribunaux et de prélèvements fiscaux relativement stables. Il existait déjà un État impérial, capable de se maintenir indépendamment des caractéristiques individuelles des hommes affectés en divers points de la chaîne. Il a fallu pour qu’il se maintienne le concours de groupes locaux, partageant plus étroitement avec le reste de la société des catégories cognitives : les brahmanes, dont la primauté spirituelle revendiquée par rapport aux autres castes ne les a jamais empêchés de parer leurs occupants moghols des couleurs d’un prestige scellant cette alliance entre dirigeants et dirigés. Délégation d’autorités, alliances avec les élites locales et occupation des postes de direction par une élite étrangère : la forme de l’Empire moghol est celle de la souveraineté. Toutefois, les Britanniques y introduisirent des bouleversements. Et ce, parce que l’invasion progressive, dès le XVIIe siècle, qui s’accéléra brutalement au tournant des années 1750, sera le fait, sur les plans militaire et diplomatique, d’une institution particulière : la Compagnie des Indes. Compagnie capitaliste avant tout ; soucieuse, dès lors, des dividendes versés à ses actionnaires, et peu encline à s’engager plus avant dans la gouvernance d’un pays immense et mal connu, elle s’est progressivement nichée dans un appareil institutionnel déjà existant, dans le seul but d’en extraire des profits, et non, au départ, pour le gouverner.
Rien ne se passera comme prévu. Ce projet parasitaire se grippera à de multiples endroits, manquant faire dérailler la machine administrative et, avec elle, le prélèvement des impôts. Intéressés par des profits personnels, nombre de membres de la Compagnie, dans les années 1750 et 1760, s’engagèrent jeunes, pillèrent autant que faire se pouvait le pays, et repartirent en métropole avec la complaisance de la Compagnie, suscitant des critiques quant aux conséquences de la colonisation naissante, étonnamment venues des Britanniques eux-mêmes. Les pillages tous azimuts des richesses locales furent assimilés à un « despotisme commercial », au pire régime politique ayant jamais existé. La supervision naît alors, en réponse à ces critiques internes à l’empire. Elle se caractérise par la mise en place de dispositifs de surveillance et d’extraction des traces laissées par les actes des groupes supervisés.
L’asymétrie entre superviseurs et supervisés se joue donc à deux niveaux : les seconds sont des délégués des premiers, pourvus de compétences et de tâches à accomplir, mais ils sont sans cesse contraints de laisser des traces de leurs décisions. Ce mélange de délégation nécessaire et de méfiance exacerbée se retrouve entre plusieurs groupes. Entre la Compagnie des Indes orientales et la Couronne britannique, en premier lieu, supervision motivée par la distance géographique, les coûts dissuasifs qu’aurait représentés une annexion directe par la Couronne, et les pillages jugés excessifs et inhumains auxquels se sont livrés les membres de la Compagnie. Mais aussi, suivant ce modèle, dans la relation entre les administrateurs britanniques et les autorités hindoues, notamment aux collecteurs d’impôts ; entre le gouvernement britannique et l’institution créée en 1773 pour mettre un terme aux pillages des Anglais, mais aussi, peu à peu, pour rendre justice aux hindous et aux musulmans : la Cour suprême ; entre la Cour suprême et les autorités religieuses locales, reconnues seules capables d’arbitrer les conflits à partir des normes propres aux hindous : les pandits, auxquels il faut faire appel suite aux désastres que l’application par la Cour d’une justice ignorante des normes locales ne manque de susciter tout au long des années 1770.

C’est pourquoi des connaissances des normes des hindous ont pu alors émerger. Rien d’inédit dans l’histoire humaine au contact, même prolongé, de groupes aux normes hétérogènes. Rien d’inédit non plus à ce que l’un ne soit pas doté des moyens de l’emporter définitivement sur l’autre. L’évènement véritable, ici, c’est pour un groupe la nécessité, entraînée par cette forme de pouvoir inédite, de se mettre à enquêter sur les catégories de pensée, de jugement et d’action de l’autre – sur ses normes – en leur reconnaissant une existence, afin de le gouverner. Dans le cadre de l’arbitrage des conflits de justice, ces normes étaient d’abord détenues par les pandits, qui s’appuyaient sur des textes anciens, souvent hétérogènes, dans une relative flexibilité locale dont la compréhension, la maîtrise dépassait largement le cadre des seuls textes. La dépendance des Britanniques à ces expertises locales, mêlée d’incompréhension, les poussa à dénoncer de plus en plus vigoureusement la corruption de la justice, précisément parce qu’elle leur semblait arbitraire, et qu’ils craignaient que les prélèvements fiscaux pussent en souffrir. Avec le concours de savants hindous recrutés pour l’occasion, une alliance d’élites interculturelles s’entendit pour généraliser une forme d’autorité spécifique : celle des textes, au détriment de toutes les normes extérieures à ceux-ci. Cette opération fut facilitée par le fait que les brahmanes s’y affairaient depuis plusieurs siècles, afin de sécuriser leur prééminence spirituelle et morale sur les autres groupes sociaux ; les Britanniques les y ont aidés.
C’est là, dans la compilation de ce que les Britanniques appelèrent le « droit hindou », digest de préceptes de conduite et de règles morales devant permettre d’arbitrer les conflits de justice, que le rapport de force cognitif se renversa en leur faveur, à mesure que les pandits furent relégués à un rôle de conseillers. Mais ils ne parvinrent pourtant pas à se passer complètement d’eux. En prélevant des informations auprès des pandits et dans les textes qu’ils convoquaient, les Britanniques ont capturé les normes locales et la capacité à les énoncer, en se servant de textes à même de faire autorité auprès de ceux qu’elles concernaient. Ceux-ci, qui furent d’abord les divers requérants venus demander justice, ont bien dû y reconnaître des éléments familiers pour consentir à cette autorité – au moins pendant quelque temps, jusqu’aux premières révoltes (1857-1858) qui marquèrent le début d’un processus de décolonisation progressive. Mais les normes ne se réduisaient pas aux textes : les pandits ont continué de jouer le rôle d’interprètes indispensables, à même d’adapter ces normes aux circonstances.
Que s’est-il passé ? Il y a bien eu production de savoir. Mais il faut en délimiter la teneur : cette production demeura temporaire, et ce savoir en réalité insuffisant. Prétendument ajusté à l’« ancienne constitution » de l’Inde, donc à des textes déjà reconnus par les brahmanes comme exprimant des normes éternelles, ce savoir ne se trouvait du même coup pas suffisamment ajusté aux normes contemporaines qui existaient en dehors des textes, normes auxquelles l’interprétation des pandits demeurait ajustée. Le savoir textuel des normes s’est pourtant trouvé peu à peu figé, au tournant des années 1820, et les Britanniques ont interdit, surtout, toute possibilité de critique ou de réappropriation de celui-ci par les hindous eux-mêmes. Les juristes hindous ont bien été privés de liberté d’interprétation autonome, et donc, en définitive, de tout pouvoir de transformation de ces normes que les Britanniques se sont, un temps, efforcés d’objectiver avec leur concours.
Voilà le point où la supervision déraille, et où il faut prendre garde de ne pas en faire une forme de pouvoir produisant nécessairement des connaissances. Par la supervision, un groupe gouverne un autre groupe au nom de ses propres normes, que le premier connaît et exprime plus fidèlement que le second, parce qu’il collecte des traces issues des pratiques du second groupe lui-même. Cela implique bien de donner un statut particulier à ce second groupe. Il n’est plus seulement, comme le suggérait Foucault, un agrégat de corps à discipliner, mais un tout déjà stabilisé par des manières de faire et de penser qui lui sont propres : un groupe social. Pour autant, ce statut se trouve rapidement bloqué du fait même du verrouillage imposé par le premier groupe sur la possibilité pour le second de changer ses normes, possibilité généralement saisie dans la pratique juridique, puisqu’elle suppose une interprétation spécifique et contextuellement ajustée des normes pour donner une solution à un conflit.
Gildas Salmon, avec ce concept de supervision, permet de mettre en relation d’une autre manière le pouvoir et le savoir. Le savoir n’est pas réductible à une création imaginaire, comme la tradition des sciences sociales inspirée de Foucault et de Saïd pouvait le laisser penser. Dans certaines conditions, le savoir des normes du groupe en position de faiblesse est même l’une des conditions majeures d’exercice du pouvoir. Or, c’est précisément la colonisation britannique qui a permis pour la première fois, y compris dans ses échecs et ses ravages, de reconnaître l’existence de cette réalité éminemment sociale que sont les normes, du fait même de la nécessité qui est apparue, pour ses administrateurs et juges, de les expliciter pour exercer leur pouvoir. Cela fait-il de la supervision un modèle désirable ? Certainement pas. Cela implique en revanche de changer l’objet de la critique pour les sciences sociales. Dans ce modèle à trois termes (pouvoir-savoir-normes), il n’est pas possible de traiter les savoirs comme des productions imaginaires. Ce qu’il faut critiquer, c’est bien le verrouillage par un groupe de la possibilité pour un autre groupe de transformer ses normes, et l’injustice que représente une forme de pouvoir où un groupe est privé de l’autorité de transformer lui-même ses propres normes. Mais il faut aussi critiquer l’insuffisance des savoirs détenus par le premier groupe sur le second, et par là même réaffirmer que les sciences sociales peuvent produire des savoirs ayant précisément cette utilité – à condition qu’elles admettent que leur objet premier, d’où elles peuvent les tirer, sont les normes, et pas seulement le pouvoir.
[1] L’auteur excepte de ce schéma la troisième forme de pouvoir, identifiée par Michel Foucault à la fin des années 1970, en particulier dans ses deux cours du Collège de France : la « gouvernementalité ». Mais celle-ci serait l’objet d’une autre discussion.
