L’enfant est un lecteur polymorphe ! Sa découverte du livre est multiple, multilatérale et omnivore. Chaque expérience semble neuve, pas question de prendre appui sur des règles anciennes. Il y a le livre d’images, le livre dont vous êtes le héros ou l’abécédaire capable de transformer toute chose en lettre de l’alphabet. Le lecteur devenu adulte gagne à conserver ce polymorphisme de l’enfance en restant attentif à la matérialité de l’objet livre.
Mon enfance a été peuplée de livres, à la maison, à l’école. Tintin. Des encyclopédies en de multiples volumes. Les livres d’art de maman, pleins d’images, les poches de papa, sans images. Dans les livres il y a des livres, comme quand le capitaine Haddock en jette dans l’escalier. Ils sont partout, même à la télé : « Ici il n’y a que des objets rectangulaires que l’on appelle livres. Ils demandent quelques efforts et ne font pas de bip-bip-bip-bip-bips… » Vous aurez peut-être reconnu L’Histoire sans fin, dans lequel le jeune héros explore par la lecture le monde de Fantasia qu’il est en fin de compte le seul à pouvoir sauver. Dans ce film, le livre est à la fois une entité concrète, un volume assez encombrant à la couverture ornée, et l’interface entre le monde de l’enfant et le monde imaginaire dans lequel il est projeté. Un miroir.
À la même époque, j’ai découvert les livres dont vous êtes le héros et c’était la première fois qu’un livre me parlait à la deuxième personne et qu’il ne se lisait pas dans l’ordre habituel. Mais physiquement c’était un livre de poche ordinaire, contrairement à certains livres pour enfants qui rentrent dans la catégorie des livres-objets parce qu’ils requièrent une forme de manipulation inhabituelle : languettes à tirer, volets à soulever, trous dans les pages cartonnées, filtres à appliquer pour déceler des détails, bref toute une panoplie qui fait presque du livre un jouet. Le livre pop-up, avec ses sculptures de papier jaillissant pour former une troisième dimension, conjugue le spectaculaire et la fragilité.
De cette double éducation aux mots et aux images et autres objets plastiques, j’ai gardé le goût des abécédaires, où toute chose peut prendre une forme de lettre. Dans la même logique, les livres prennent des allures très diverses dans les affiches pour les festivals autour du livre et de la lecture, dont le Salon du livre de Paris est la manifestation la plus connue. On voit des livres bâtisseurs, formant des tours, des escaliers, des châteaux ; des livres voyageurs, bateaux, oiseaux ou avions. Certains livres s’ouvrent comme des portes ou des fenêtres. Plus rarement, le livre se superpose à un visage comme un masque ou prend des allures de coiffure comme dans Le Libraire d’Arcimboldo.

Le livre a une anatomie bien singulière. C’est un pavé à ouverture latérale. Dans son habitat naturel – les étagères –, il a la fâcheuse habitude de nous tourner le dos, mais c’est pour mieux donner à lire son titre. Ce que nous appelons le dos se nomme en anglais « spine », c’est-à-dire « colonne vertébrale », qui se distingue du « back » (couverture ou quatrième de couverture). Dès lors, une reliure qui craque évoque fort une nuque brisée.
Certains voient plutôt dans le livre une mâchoire, l’exemple le plus frappant étant probablement le livre-monstre des monstres (dans la saga Harry Potter), dont il faut d’ailleurs caresser l’échine pour qu’il daigne s’ouvrir. Comme d’autres animaux domestiques, le livre porte parfois des signes de propriété : étiquettes, ex-libris et autres tampons font office de collier ou de tatouage.
Le livre est aussi un objet utilitaire : presse-papier, sous-main, cale, réhausseur, éventail, paravent de poche, couvre-chef de fortune, étalon d’horizontalité pour ceux et celles qui recherchent un beau port de tête. Il a également du potentiel décoratif : faites parader les couvertures des « beaux livres » sur une table basse, exhibez vos spécimens brochés sur BookTok ou classez vos livres par couleur de dos pour une bibliothèque arc-en-ciel.
Le livre est le plus protéiforme des objets, au point que la nature elle-même y est comparée. Dans l’Apocalypse, le ciel se retire comme un livre qu’on roule ; dans la poésie de Rilke, les pétales de la rose sont autant de pages « qu’on ne lira jamais ». La matière première du livre est souvent végétale, comme en témoigne son étymologie : « liber » en latin est la partie vivante de l’écorce, assez tendre pour qu’on y inscrive des signes. La dématérialisation est possible, non seulement parce qu’on peut désormais lire sur écran et que les audiolivres se développent, mais aussi parce qu’on peut mémoriser des textes, pour le plaisir, pour sa profession ou pour en préserver la mémoire – question brûlante dans la dystopie Fahrenheit 451 où les livres sont détruits. On parle d’ailleurs aujourd’hui de « bibliothèques vivantes » où des « livres vivants » (des personnes) disent des textes. Le livre, sur écran ou sur papier, est peut-être le moins tangible des objets – « autre chose qu’une chose / est un livre », pour citer Aurélie Foglia – mais c’est l’un des plus poétiques.
