Maxim Biller réinvente Bruno Schulz

L’œuvre de Bruno Schulz, à la fois littéraire et picturale, occupe une place très particulière dans le panthéon littéraire du XXe siècle. Interrompue par l’assassinat de son auteur en 1942, elle mit plusieurs années à être découverte ou redécouverte (on songe au rôle joué par Maurice Nadeau en France). Mais une bonne partie de cette œuvre est aujourd’hui considérée comme perdue. Retrouvera-t-on dans quelque cave ou grenier d’Ukraine des tableaux ou des textes inconnus que Bruno Schulz lui-même aurait, semble-t-il, voulu mettre à l’abri avant de périr sous les balles d’un SS ? Maxim Biller tente ici de lui redonner la parole.


Maxim Biller, Une requête de Bruno Schulz. Trad. de l’allemand par Marielle Silhouette. Ed. SOLIN / Actes Sud, 96 p., 10 €.


Maxim Biller, né à Prague en 1960, est arrivé en Allemagne à l’âge de dix ans. Est-ce son origine pragoise et juive qui le prédispose à humer sous la surface du monde d’aujourd’hui les souvenirs encore vivaces de l’Empire austro-hongrois, où tant de Juifs vivaient tant bien que mal parmi les différentes nationalités de la Mitteleuropa ? Où Kafka, Max Brod, Gustav Meyrink, Leo Perutz et tant d’autres contribuèrent au renom de la littérature de langue allemande… La Galicie de Bruno Schulz, dont le nom se décline en une dizaine de langues qui témoignent de ses avatars historiques depuis que l’Autriche l’avait arrachée à la Pologne au XVIIIe siècle, ne pouvait donc que tenter un écrivain comme Maxim Biller.

Le projet littéraire est singulier : il semble attesté que Bruno Schulz a écrit à Thomas Mann pour lui demander de l’aider à publier la seule nouvelle qu’il ait écrite en allemand, Die Heimkehr, « Le retour au pays » (est-ce un hasard si Heinrich Heine et Kafka ont utilisé avant lui ce titre ?), et qu’il en aurait reçu une réponse. Mais l’ensemble des documents ont disparu, et c’est là qu’intervient Maxim Biller pour réécrire, ou plutôt écrire cette lettre de novembre 1938 – car il s’agit bien d’une création. La perspective est inédite : s’appuyant sur des éléments avérés de la biographie de Bruno Schulz, il se glisse dans l’esprit de l’auteur de la lettre – ce que le titre allemand Im Kopf von Bruno Schulz, « dans la tête de Bruno Schulz », dit beaucoup mieux que le titre français – mais tout en conservant aussi sa place et sa liberté de narrateur. Aucun doute, on ne lit pas une lettre, mais bel et bien une œuvre de Maxim Biller ! Et voilà que s’offre au lecteur une magnifique nouvelle de moins de cent pages, dont la force réside en grande partie dans l’économie et la justesse des mots que rend très bien la traduction de Marielle Silhouette.

La fiction de Maxim Biller repose sur une idée originale qui supporte toute la structure du récit : dans la petite ville de Drohobycz circule depuis quelque temps un individu qui se fait passer pour Thomas Mann, et Bruno Schulz, qui veut solliciter le grand homme des lettres allemandes, décide de le prévenir en même temps de la supercherie. On passe sans heurt du « il », employé par le narrateur lorsqu’il raconte ou décrit ce qui se passe autour de Bruno Schulz écrivant sa lettre, enfermé dans son entresol, au « je » du personnage lorsqu’il s’adresse à Thomas Mann. Et Maxim Biller en profite pour assigner aux histoires que Bruno Schulz est sensé écrire par ailleurs une fonction qui constitue un très bel hommage à la littérature : l’amie de Bruno, Helena, ne les prend-elle pas « comme un antidote contre ce poison du désespoir qu’elle porte en elle » ?

Dessin de Bruno Schulz

Dessin de Bruno Schulz.

Si cette véritable gageure est réussie, c’est grâce au talent de Maxim Biller qui épouse au plus près les obsessions et le style de Bruno Schulz. Quelques illustrations de ce dernier, reproduites dans le corps de la nouvelle, viennent encore renforcer l’illusion. L’irruption soudaine du fantastique, par exemple, se fait en douceur, pour ainsi dire naturellement : les élèves de Bruno Schulz viennent le voir sous forme de pigeons ; Helena n’est pas la belle Hélène, elle a le visage velu (et l’odeur) d’une guenon ; les hommes se déshabillent et servent de chevaux à un attelage : « Vous voyez, docteur Mann », écrit Bruno Schulz (par procuration involontaire à Maxim Biller), « quel asile de fous est Drohobycz ? Personne ici ne pense et ne se comporte comme il le devrait ! » C’est que dans cette petite ville de Galicie, la menace se fait de plus en plus lourde dès 1938, avant que la terreur nazie ne s’y déchaîne à partir de juillet 19411.

L’écriture, comme les dessins joints au texte, sont ancrés dans le temps et l’esprit du XXe siècle à ses débuts, et renvoient aussi à l’évidence à Sacher Masoch, également né en Galicie quelque soixante années avant Bruno Schulz : soumission à la femme, fétichisme du pied, tout ce qui relève en effet du « sadomasochisme » est présent et fait du personnage réinterprété par Maxim Biller une « victime consentante ». Selon Stanislaw Ignacy Witkiewicz, membre d’un groupe polonais avant-gardiste contemporain de Bruno Schulz, « les femmes de Schulz torturent, piétinent, amènent à une sombre et impuissante folie des hommes-avortons, nabots rendus humbles par la souffrance érotique, trouvant dans leur avilissement un plaisir suprême et douloureux »2. Maxim Biller, lui, ajoute un autre éclairage en faisant dire à Bruno Schulz que les violences donnent « la conviction rassurante que l’enfance, qu’elle soit blanche comme neige ou rouge sang, heureusement ne passe jamais ». Un moyen d’échapper à un présent menaçant ?

Biller fait donc siennes les caractéristiques de la prose de Bruno Schulz pour écrire une nouvelle qui n’est évidemment que sa création personnelle. On voit sans étonnement objets et personnages se transformer, changer de nature, tandis que les détails humoristiques ou grotesques abondent. Les allusions ou clins d’œil dissimulés dans le texte ne manquent pas, on reconnaît par exemple la parodie d’une métamorphose à la Kafka (un auteur que Bruno Schulz connaissait fort bien et dont il avait signé une traduction en polonais) : « Bruno parvint à se mettre debout sans trop de difficultés d’abord, il souleva le haut de son corps sans perdre l’équilibre et sans avoir besoin de prendre appui avec les mains sur les pierres froides du sol, mais quand il voulut se mettre sur ses jambes, il vacilla et retomba immédiatement sur ses genoux. Il resta ainsi durant quelques minutes, étonné d’avoir perdu en ce jour précis la capacité de se mettre debout et de marcher ». Mais Maxim Biller ne se contente pas d’un exercice de style, d’un pastiche, et il nous propose bien plus qu’un texte « à la manière de ».

La réalité du cauchemar qui se mêle étroitement à la vie s’accentue au fil des pages. Biller fait de la peur que ressent Bruno Schulz un personnage à part entière plus qu’une émotion, même si elle est en lui et se love dans son ventre, « sa place préférée où elle formait une grosse masse compacte, chaude, grise, qui ne cessait de tourner sur elle-même avec un bruit de chaînes ». C’est une compagne quotidienne avec laquelle il s’entretient volontiers, pour se rassurer, car tant qu’elle est là, le pire n’est pas encore arrivé… Quant au double de Thomas Mann, il prend des allures de plus en plus inquiétantes. La salle de bains où, curieusement, il a choisi d’habiter, finit par ressembler à une véritable chambre à gaz dans laquelle s’alignent les pommeaux de douche… Et les corps qui se dénudent devant le pseudo Docteur Mann renvoient sans équivoque aux victimes du zyklon B, ou des fusillades de masse.

Thomas Mann, l’incarnation de la culture allemande, qui deviendra bientôt la voix des Allemands exilés contre le Troisième Reich, possède donc un double peu recommandable, complice actif de la persécution des Juifs ! La plume de Maxim Biller trace un portrait qui n’a rien de noble de cet être rustaud, grossier, aux antipodes de l’image que donne au monde le vrai Thomas Mann. « Raide et orgueilleux comme un professeur allemand », il en arrive à frapper les corps nus, et à menacer Bruno Schulz lui-même : « On a encore besoin de vous. Vous devez écrire votre roman. [ …] Allez, au travail, et quand vous aurez enfin terminé, les bandits de Berlin viendront dans votre petite ville vous brûler, vous et votre splendide manuscrit. Eh oui, bien fait pour vous ! […] Mais qui écrira un roman là-dessus quand vous serez mort, juif Schulz ?» Eh bien… Maxim Biller, justement !

Le récit se termine en apocalypse, comme si l’arrivée de l’armée allemande à Drohobycz ne faisait que reproduire la scène biblique dans laquelle le roi Abimélek, qui gagna le pouvoir en sacrifiant ses soixante-dix frères, détruit la ville de Sichem pierre par pierre : un extraordinaire final où l’on voit s’embraser la cité, tandis qu’un gigantesque insecte noir fait avec ses pattes un cliquetis de chenilles de char d’assaut… et que les pigeons-élèves disparaissent un à un dans le ciel rouge. Une simple anticipation par rapport aux faits historiques que Maxim Biller seul peut connaître à ce stade, mais qui suggère qu’en 1938, Bruno Schulz sait déjà que les dés sont jetés.

Bruno Schulz.

Bruno Schulz.

La fiction de Maxim Biller, en fin de compte, semble s’accorder aux propos du critique Artur Sandauer qui, établissant un parallèle entre Bruno Schulz et Gombrowicz, voit en ce dernier un « destructeur des mythes », alors que « Schulz, lui, en est, au contraire, le constructeur. Mais ce sont des mythes dégradés, monstrueusement déchus. Pleins d’allusions bibliques, ses récits ont pour repoussoir une société en décomposition, qui, dans ces années, agonisait dans la misère et la boue de l’Europe orientale avant d’être liquidée totalement »3. On sait qu’un peu plus tard, Bruno Schulz a songé à la fuite alors qu’il était enfermé dans le ghetto de Drohobycz. La résistance polonaise devait, selon certains témoignages, le contacter. Mais on peut se demander aussi si Bruno Schulz n’a pas, au moins inconsciemment, joué avec la mort lorsqu’au lieu de se cacher chez lui, il s’aventura le 19 novembre 1942 dans un ghetto envahi de soldats, pour tomber sous les balles du SS Karl Günther…

Lorsque Maxim Biller entreprend de réécrire cette lettre perdue pour en faire une fiction littéraire, une nouvelle, il n’omet pas de tisser dans le texte sa propre défiance vis-à-vis du personnage de Thomas Mann face au problème de l’identité ou de l’assimilation des Juifs d’Europe, particulièrement en Allemagne. Car Maxim Biller, tout célèbre qu’il est comme écrivain et critique (notamment à Das literarische Quartett, émission culturelle de la Deuxième chaîne de télévision allemande ZDF), est aussi une personnalité controversée, voire scandaleuse. Il ne mâche en tout cas pas ses mots lorsqu’il parle de l’Allemagne d’aujourd’hui, et ses propos qui vont souvent à l’encontre du discours communément admis, provoquent l’opinion. Ses doutes et ses accusations envers les Allemands qui seraient, selon lui, loin d’en avoir fini avec leur passé, s’exprimaient déjà dans son livre Le Juif de service, publié en Allemagne en 2009 et en France en 2011. Dans une interview récente au journal Die Zeit, à propos de son dernier roman intitulé Biografie4, il réitère ses critiques aux Allemands qu’il ne ménage toujours pas… Et lorsqu’on l’interroge sur sa situation par rapport à la littérature allemande, il évoque une sorte de syndrome Heinrich Heine qui serait toujours d’actualité  (« das alte Heinrich-Heine-Drama ») : un autre grand auteur allemand d’origine juive , enterré à Paris, qui eut au XIXe siècle bien des difficultés avec son pays – et dont les nazis voulurent encore effacer la mémoire, quatre-vingts ans après sa mort…

Mais il est permis de croire que la place de Maxim Biller est assurée, quoi qu’il arrive. C’est en fin de compte un désir de reconnaissance et de partage qui se fait jour, pour le plus grand bénéfice de la littérature de langue allemande : « Je veux partager mon monde. Et je veux que les Allemands partagent leur monde avec moi » (Ich wil meine Welt teilen. Und ich will, dass die Deutschen ihre Welt mit mir teilen).


  1. Drohobycz, lors de la naissance de Bruno Schulz, appartient à l’empire austro-hongrois. Elle redevient ville polonaise en 1918. Envahie par l’armée allemande en septembre 1939, elle est rétrocédée à l’Union Soviétique conformément au pacte signé entre Hitler et Staline. En juillet 1941, l’Allemagne attaque l’URSS et Drohobycz est occupée par la Wehrmacht. Les persécutions commencent.

  2. Cité par Bohadan Budurowycz in La République des Rêves, publié par les éditions Denoël à l’occasion de l’exposition consacrée à Bruno Schulz par le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme en 2004 / 2005.

  3. Ibidem. Artur Sandauer (1913-1989), écrivain, professeur et critique polonais, s’est beaucoup intéressé à la littérature et à l’avant-garde en Pologne. Maurice Nadeau indique dans sa participation au même ouvrage que c’est par lui qu’il a connu Bruno Schulz. On pourrait également évoquer à propos de l’œuvre de Bruno Schulz un autre écrivain polonais avant-gardiste contemporain, Alexandre Wat, auteur entre autres de Mon Siècle et de Lucifer au chômage.

  4. Zeit Online Literatur, 20 mars 2016. Interview d’Adam Soboczinski.

Jean-Luc Tiesset

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