Les êtres, de même que les revues ou les familles littéraires, sont mortels, et leurs disparitions, comme nous allons le voir avec Anouchka Vasak (Le lieu du bleu), François Bordes (À plat) et la revue Java, peuvent revêtir, avant de s’accomplir, des couleurs (ou douleurs ?) différentes.
Le lieu du bleu tient de l’enquête – ainsi que l’indique son sous-titre – comme du poème (enquête-t-on sur un ciel ?), de l’essai littéraire, de la réflexion scientifique… tout cela à la fois. Anouchka Vasak se situe au croisement de la science, de l’esthétique et de la littérature, elle est maîtresse de conférences en littérature française, dix-huitiémiste, codirige le réseau Perception du climat, hébergé à l’ENS, et la collection « MétéoS » aux éditions Hermann. L’ouvrage, tout de bleu vêtu (couverture, pages de titre intérieures, caractères), se lit comme une enquête, avec grand intérêt et le désir de savoir le fin mot de l’énigme, et aussi grand plaisir : l’écriture en est belle.
À partir d’un poème de Francis Ponge, La Mounine ou Note après coup sur un ciel de Provence (dans La rage de l’expression), Anouchka Vasak cherche à comprendre en quoi a consisté l’expérience vécue par le poète et à définir le bleu qui l’a bouleversé. Alors, qu’est-ce que La Mounine ? « Un journal poétique écrit à Roanne entre mai et août 1941, inlassable tentative de caractérisation d’un ciel bleu perçu un matin d’avril entre Marseille et Aix » à travers la vitre d’un autobus, répond Anouchka Vasak. Elle poursuit : « La Mounine est d’abord une légende : à la fois un “récit à caractère merveilleux, où les faits historiques sont transformés par l’imagination populaire ou l’invention poétique” (définition du Larousse) et une inscription. Un nom mystérieux ». Épuiser un lieu, comme a tenté de le faire Georges Perec, est une tâche impossible car il se transforme, comme c’est le cas de la Mounine à travers le temps, du fait de la météo, du déplacement de celui ou celle qui l’observe. « S’impose une dialectique entre le mouvement et l’immobilité, comme si, pour sentir l’ancrage, pour voir ce qui demeure, il fallait bouger. »
Tâche impossible également de rendre pleinement compte du livre d’Anouchka Vasak, tant il explore de pistes, tant il rebondit du poème de Francis Ponge à d’autres écrivains, Jean-Christophe Bailly, Philippe Jaccottet, Jean Rollin, Guillaume Apollinaire, Baudelaire, Goethe…, à des peintres, à des scientifiques, à des historiens. L’enquête d’Anouchka Vasak se présente comme modeste, mais elle fourmille de pistes, elle invite à une réflexion illimitée, et, par-dessus tout, elle offre le plaisir de découvrir ou de redécouvrir le poème de Francis Ponge sur lequel nous ne nous sommes pas encore assez attardée. Le poème, rappelons-le, a été écrit en 1941. Ponge vit en zone libre, est membre du Parti communiste et, sans se livrer à une résistance active, il participe à la lutte contre l’Occupation. Le camp des Milles (qui servit de lieu d’internement et de déportation) n’est pas loin de la Mounine. À l’époque où il écrit son poème, il semble ne se préoccuper que de décrire, en demeurant au plus proche du réel, le bleu du ciel, qu’il scrute depuis la vitre de son car, afin « d’étancher sa soif d’expression » en tant qu’artiste et d’oublier l’horreur du présent. « Il s’agit de savoir si l’on veut faire un poème ou rendre compte d’une chose », écrit-il dans La rage de l’expression. Ce qu’il veut, c’est aboutir à une poésie scientifique. « J’ai passé ma vie à refuser le mot de “poète” parce que je ne voulais pas être confondu avec tous les gens qui pleurent », déclarait-il à Jean Daive, dans une émission de 1985.
Anouchka Vasak évoque longuement les nombreuses tentatives du poète pour approcher la vérité et la beauté de sa rencontre, de sa déflagration, à tel point qu’elle en parle comme d’un échec qui est aussi une réussite, mais on cherche en vain, dans Le lieu du bleu, le passage dans lequel Francis Ponge raconte précisément comment il a été saisi d’une émotion pareille à une révélation, faite de douleur et d’allégresse, quand il a aperçu, passant en car par La Mounine, le ciel et sa couleur d’un bleu indescriptible. Proposons néanmoins celui-ci : « Vers neuf heures du matin dans la campagne d’Aix, autorité terrible des ciels. Valeurs très foncées. Moins d’azur que de pétales de violettes bleues. Azur cendré. Impression tragique, quasi funèbre. » Anouchka Vasak a-t-elle voulu renvoyer le lecteur à l’œuvre originale ? Pensait-elle le passage si connu qu’il était inutile de le rappeler ? À vrai dire, chez Francis Ponge lui-même, on ne le trouve pas vraiment non plus, comme s’il ne se résolvait pas à le transcrire, si ce n’est, après maints essais, par ces deux phrases : « Il s’agit de bien décrire ce ciel tel qu’il m’apparut et m’impressionna si profondément. De cette description, ou à la suite d’elle, surgira en termes simples l’explication de ma profonde émotion ». Il faut croire, avec Clarice Lispector, que « l’inaccessible est toujours bleu ». « Le bleu, c’est-à-dire le ciel », se contentait d’écrire Baudelaire.

François Bordes est écrivain, historien, directeur de recherche à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC). Il écrit par ailleurs dans des revues et, en tant que membre du comité de rédaction de la revue la Forge, il fait partie de la famille littéraire des éditions Corlevour aux lectures desquelles nous avons rencontré Réginald Gaillard, fondateur des éditions, poète et romancier de talent (La partition intérieure), Jean Maison, poète mais aussi merveilleux conteur (il faut l’entendre raconter comment la bibliothèque de Pierre Reverdy s’est retrouvée en sa possession !), Dominique Sampiero (beauté de son personnage de vieil homme fruste, dans Retour au nous végétal), Pierrick de Chermont (pour son étrange M. Quelle, publié à L’Atelier du Grand Tétras)…
C’est dire que François Bordes est aussi un rassembleur, un homme de contact et d’amitié, plein de verve et de vie, par ailleurs très pudique. À plat est à son image : ludique, efficace et secret. Il commence par ce qui peut apparaître comme des constats pessimistes : une citation de Michel Deguy, « du temps où il y avait poème », de D. H. Lawrence, « O build your ship of death, for you will need it »… et il est dédié « à l’ami intelligent ». La première série de poèmes, « À plat », donne son titre à l’ensemble, est composée de « 58 épigrammes crevées ». On comprend là une des significations du titre. Le moyen de locomotion (c’est-à-dire la poésie ?) n’est plus en état de fonctionner. Pour lui, ou pour l’ensemble de la professions ? Constat sévère, formulé au début sur un mode ricanant :
« Crevaison
Chanter amasser de la mousse
Éplucher patates verbales
Cuire l’oignon farci du moi
Quand tout à coup pschitt : pneus crevés. »
Puis l’épigramme redevient grave, livrant ce qu’elle dissimulait : la mort de l’être aimé, l’impuissance du poète :
« Ami mort
L’ami intelligent est mort
Figée la langue et mal au cœur
On aurait cru crier – mais rien
Tout est à plat, à plat. »
Des épigrammes, François Bordes passe à des stances, elles aussi imparfaites, « ébréchées » :
« Tu es mort disparu dans la nuit
Le corps est tombé dans le puits de l’oubli
Au creux de la nuit d’un temps d’épidémie »
… il passe à des épitres mais, bien que rapiécées, leur langage se précise. Le « vieux cheval d’archive », c’est-à-dire le poète, l’historien familier des rayons de l’IMEC, en quelque sorte le spécialiste, l’expert de la préservation, de la défense de la mémoire, se résout à confier au papier le souvenir du disparu : « Tu avais raison, mon vieux, c’est par là qu’il fallait commencer », bien qu’il ne soit « pas facile de dire ».
Il faut trouver le ton, il faut trouver la forme. Elle s’échafaude, lentement, au fil de l’écriture, elle se précise, le noir du deuil prend place dans le blanc de l’absence, le disparu renaît dans les mots du poète : « Tu m’écris le mot passionnés / et ce mot emplit toute la page. » Comme « Le vieux cheval d’archive (qui) avance dans le brouillard », le poète continue à converser avec l’ami, sans pour autant parvenir à mettre une fin à la douleur et à la solitude, « Tu me dis qu’il me reste à marcher et surtout à choisir », il lui bâtit une demeure, celle des mots dans un livre, pour éviter qu’il n’erre, disparaisse tout à fait, meurt un peu moins en lui. Sinon, où serait-il ? On ne sait pas où vont les morts.
L’avant-dernière publication de la collection Poésie, dirigée par Yves di Manno aux éditions Flammarion, est l’anthologie de la revue Java, qui a duré de 1989 à 2006 et avait trois animateurs, Jean-Michel Espitallier, Vannina Maestri et Jacques Sivan, et quelques complices. L’anthologie est copieuse, comme le reconnaît Yves di Manno dans sa préface, et « traverse tous les sommaires de la revue », ce qui lui donne un statut de document : elle reflète les enjeux poétiques de l’époque durant laquelle elle a existé et permet de redécouvrir des auteurs dont on ne connaissait que les textes de la maturité, enfin, elle fait la fête avec sérieux. Dans l’entretien qui ouvre le volume, Jean-Michel Espitallier raconte qu’ils s’étaient, lui et ses amis, demandé : « Comment ouvrir un espace neuf ? Comment revisiter sans révérence nos proches ou plus anciens aînés ? … réinterroger le genre poésie… le mettre à l’épreuve d’autres bibliothèques (Ponge plutôt que Char, Deleuze plutôt que Heidegger, etc.), d’autres cultures (les arts mineurs, la pop culture, c’est-à-dire, au fond, la post-modernité) ? » Sans du tout se poser en donneurs de leçon, en édictant des règles et en lançant des anathèmes, mais plutôt avec fantaisie, dans une position de distance et d’autodérision « à l’égard des postures de poète inspiré, du grand écrivain poseur, de l’objet poésie Graal indépassable », ils cherchaient à expérimenter, imaginer des prolongements à ce qui existait déjà : la revue comme un hall de gare. Java n’existe plus, ses animateurs ont préféré y mettre fin. « L’histoire continue. Nostalgie, absolument pas – il faut savoir arrêter une revue » (J.-M. Espitallier).
Le premier numéro était sous-titré « revue de mauvais genre » et reproduisait six dessins avec les noms des six auteurs présents, parmi lesquels se trouvait, curieusement, Annie Ernaux ; elle décrivait dans « Ligne A du R.E.R » quelques voyageurs. Le texte s’achevait par ces lignes : « Il faudrait que je cherche pourquoi j’écris tout cela, les paroles et les gestes, les signes que lancent les gens, partout. Peut-être pour échapper, en la fixant, à l’existence des autres qui me traversent sans arrêt, comme une putain. » Dans le numéro 2, sous-titré « sans couenne », on découvre un texte de Jacques Sivan, précédé d’un exergue de Michel Leiris, qui exprime le plaisir de « laisser le langage penser sans moi ». Il est titré « Copeaux » : « Quand j’observe un mot au microscope, des milliards d’autres me sont révélés (combien d’étoiles dans le mot ciel…) ». Dans le numéro 3, « revue qui met les boules », on trouve, outre les habitués, Georges Trakl, Michel Butor, Christian Prigent, Liliane Giraudon, Pierre Le Pillouër, et deux poètes objectivistes américains, Charles Reznikoff et Louis Zukofsky. Voici un fragment de ce dernier, traduit par Yves di Manno :
« À présent nous franchissons le pont
Je le devine au son
Que font les roues par-dessus l’eau.
Ce soir on ne voit rien
Derrière les vitres. Mais les feuilles brillent
Sur les deux rives. Et si l’on ouvre la portière
La brise marine souffle à travers la brume
Qui nous recouvre. »
Le numéro 8 contient un bel entretien d’Hadrien Laroche avec Valère Novarina, intitulé, et c’est déjà très beau, « enveloppé de langues comme d’un vêtement de joie ». Il pourrait suffire à présenter le poète dramaturge, à donner envie de le connaître davantage, tant sa langue séduit et sa pensée attire, convainc. « Nous avons quelques années pour voyager à l’intérieur d’un homme, voir comme c’est grand, terrible. » Quand Valère Novarina travaille un texte, il est comme une taupe au fond d’un souterrain, tout y devient signal : « Je ne respire jamais deux mots de la même façon. À chaque recommencement, tout est perdu… Petit à petit, on travaille et une faculté se développe, une vue, jusqu’à entendre la langue, jusqu’à saisir tous les mots à l’intérieur d’un seul, jusqu’à lire les lettres à l’envers, jusqu’à entendre des ponts, des passages entre des choses lointaines, jusqu’à tout voir en réversible, jusqu’à entendre tout respirer… » Il décrit le théâtre comme personne. L’invisible y est « l’objet d’un violent désir des yeux », les acteurs, des « surgis », des fantômes, la scène, un lieu où « on ne meurt pas [car] on se relève », la représentation, un moment où, pour le public, « les paroles sont une offrande et une danse », où l’échange ne peut qu’être amoureux.
Comme il est impossible de rendre compte d’un tel « objet » et au risque d’être trop brève, nous avons préféré nous attarder sur quelques-uns de ses auteurs, en nous résignant à passer sous silence nombre de dessins, de photos, d’entretiens, de poèmes et d’auteurs percutants, drolatiques, avec l’espoir que le lecteur de cet article aille y voir de plus près, car, n’est-ce pas : « La France possède des poèmes de grande valeur » (Christophe Tarkos). « C’était un moment. Une histoire. Avec des gens dont certains sont partis ailleurs. » (Vannina Maestri) Java disparue, demeure au moins l’anthologie. Une atmosphère. Une couleur ? Si elle existe, elle n’est pas mièvre, mais jaillissante et composite comme un feu d’artifice. « Les mots sont comme des couleurs qui peignent parfois sans nous » (Valère Novarina).
