Xavier Bordes : Cinq montagnes

Né en 1944, Xavier Bordes est tout à la fois musicologue, traducteur (notamment du grec), essayiste et poète. À partir de 1984, remarqué par Michel Deguy, il privilégie son parcours littéraire. Riche de plus de vingt titres, principalement aux éditions Gallimard et Belin, son œuvre peut être facilement abordée par la lecture de La Pierre Amour (1987 ; Poésie/Gallimard, 2015). Sa poésie des savoirs et des pratiques dépassés trouve un aboutissement aujourd’hui dans Sur le sentier des Cinq Montagnes.

Xavier Bordes | Sur le sentier des Cinq Montagnes. Gallimard, 140 p., 18 €

77 poèmes, comme un être accompli. Telle est l’écriture secrète portée par le recueil de Xavier Bordes, empruntant à la tradition sino-japonaise, en forme de miroir. Les Cinq Montagnes évoquent les cinq monts sacrés de Chine, correspondant aux cinq points cardinaux, incluant le Centre. Le sentier est celui de La Voie. Ainsi, le poète tend le miroir de la sagesse orientale ancestrale avec sa Tradition – Tao, Zazen – au lecteur occidental, et français, afin qu’il y contemple son visage absent. Cet univers permet à Bordes de déployer à partir de ces rivages lointains et étrangers une rêverie universelle d’harmonie et de profondeur. « Point de leçon enseignée », nous prévient-il, « mais quelques fables pensives ». Cependant, la dimension pédagogique ou morale y bruisse puisqu’il s’agit de fables. Nous y trouvons des figures emblématiques de cet imaginaire – l’ermite, le mendiant, le maître, l’élève, le potier, les cerfs-volants, le bonzaï, le bambou –, transfiguré par la grâce d’une parole imprégnée par l’art du zen, ayant marché au bord des précipices de La Voie.

Hauteur spirituelle dite de la plus simple des manières afin que chacun s’y puisse nourrir. Comme en cette page nommée « Anniversaire », où le narrateur attend sa « visiteuse bien-aimée » qui lui offre un pot à tabac en porcelaine, en forme de pêche car elle sait que l’objet rassemble l’objectif absolu de son aimé. La pêche étant le symbole de la longévité, le tabac évoquant le dragon, le pot confectionné par deux sphères image du yin et du yang, le tout évoquant le printemps par le caractère « tch’on » qui y est inscrit. Ces fables, d’une  grande transparence, disent l’attention extrême accordée par leurs protagonistes à la vie dans la moindre de ses manifestations, dans le but d’atteindre au Satori : « une intensité accrue de la liberté, qui relie chacun à tous les existants, le place en résonance avec la nature de l’univers et de l’éternité ». Ayant atteint le Centre, le poète le donne au bénéfice de tous. Que cette publication survienne aujourd’hui, écho de l’Univers, n’est pas le fait du hasard. Elle nous indique la voie. Gwen Garnier-Duguy

Le Bol et le Bâton, texte en exergue de Sur le sentier des Cinq Montagnes, donne le la : « le bol du moine pour recueillir et se nourrir. Le bâton pour cheminer et se défendre ». Lorsque l’on connaît le long parcours de passeur de Xavier Bordes, entre poésie, traduction, édition, musicologie, on se dit que ces objets religieux évoquant immédiatement Bashō, le poète itinérant japonais, pourraient être aussi des instruments de musique. Ils sont en tout cas probablement les symboles d’une vie dédiée à accueillir et transmettre la création sous ses diverses formes. « À la main tantôt le sabre, tantôt l’arc, nous méditerons ensemble jusqu’à cet instant où nous serons tout entiers dans ce présent tendu comme une corde, tranchant comme fil, dont la minceur ne laisse plus de place aux questions sur vivre et mourir. »

L’unité de ce livre, où alternent harmonieusement proses, aphorismes, poèmes, méditations et paraboles, tient au ton, imprégné d’une sensibilité héritée des maîtres zen, d’une imagerie à la fois orientale et très occidentale. La musicalité y est très présente, sa structure peut aussi s’interpréter comme une alternance de chants évoquant divers tableaux, diverses temporalités, des situations, des rêveries, où le lecteur est invité à se délester de ses idées reçues et à accueillir l’inattendu, fût-il minuscule en apparence. La méditation y croise l’espace des sensations les plus charnelles, les questionnements du corps : « je suis monté sur un rocher qui dominait la plaine, j’ai caressé de ma paume l’épiderme soyeux de la pierre ». Un ton qui parvient à demeurer toujours léger, souvent plein d’humour, mais ne nie pourtant pas la profondeur, la mélancolie ou l’absurde. Les Cinq Montagnes du titre sont les Cinq Montagnes sacrées de Chine, correspondant aux cinq sens, aux cinq éléments. Tout Fils du ciel se devait d’y faire un pèlerinage. Celui de Xavier Bordes nous emporte sur des chemins touchants, drôles, parfois minés, où l’expérience toute personnelle et spirituelle du lien au monde l’emporte sur une sagesse prédéfinie : « Si tu pénètres tout entier dans le présent, tu sentiras l’eau descendre, lustrale, en emportant tes pensées. » Reste ces poèmes. Cécile A. Holdban

Accompagnements plastiques © Xavier Bordes

« Les yeux pleins du visage d’un ami qui m’avait visité en rêve… / La main tremblante de pensées » (« Le bol brisé ») C’est d’une conscience habitée par une force étrange qu’on reçoit ces confidences prophétiques : la vie vécue, au fil du verbe, se charge d’une signification lumineuse, étendue. Tout est symbole, creuset de séparation et de réunion, que captent ici les laisses d’une prose très contenue, qui fait poème.

Un poème rempli d’échos. Les choses éclairent ce qui interroge les hommes. Si l’existence est énigme, il s’agit d’en prendre la mesure et d’en dire la beauté. Tel pourrait être l’axe de ce livre magnifique et tranquille, dont l’eau, si on ne la trouble, rendra peut-être à notre pensée « la substance unifiée du monde » (« Sur l’étang aux lotus »). Ce livre, on l’aura compris, se lit comme un hommage simple et savant à l’univers du zen : Xavier Bordes travaille au dépassement du majestueux au profit du quotidien et de l’infime. Jusqu’à « l’image simple de l’amour le plus ordinaire » (« Quand j’ai vu »).

Les Cinq Montagnes du titre évoquent cinq monastères zen qui environnent Kyoto : le chemin qui les relie est un itinéraire de pèlerinage. Paradoxalement, c’est donc moins le dépaysement qu’y cherche le poète que ce re-paysement auquel invitent poèmes et traités zen : habiter le lieu et l’instant, coïncider avec un présent qui cesse alors d’être fugace pour être la durée même.

Basho est proche, car c’est lui rendre hommage que de lui emprunter telles formes, haïku ou koan (« Quand j’ai vu »), ou tels symboles, comme le bol et le bâton (« La grue cendrée »). Et de conclure comme le disciple répondrait à son maître : « Rien de spécial ». Mais c’est bien Xavier Bordes qui éprouve, qui observe et qui pense. Son poème en est recentrement, justesse et harmonie. Un grand et fort beau livre. Jean-Marie Perret

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Que Xavier Bordes écrive d’un lieu inventé ou d’un lieu réel du Japon ou de Chine n’a guère d’importance. Ce qui compte, c’est une certaine ambiance spirituelle, celle du bouddhisme, dans ses versions chan et zen, pigmentées de taoïsme qui en est si proche. Un bol pour se nourrir et le bâton pour cheminer accompagnent ce trajet, « en quelques fables pensives ». Cependant, sa vocation n’est pas de devenir un moine errant et, plutôt qu’une méditation, c’est plutôt une célébration de la présence, un bonheur simple, qu’il nous propose : « dire que je médite serait abusif : je suis en face du jardin de pierres ». Même si certains passages, notamment ceux citant de très vieux sages orientaux, peuvent avoir valeur d’apophtegmes, l’auteur ne cherche pas à délivrer un message – « point de leçon enseignée » –, aucune clé, mais invite à une illumination fugitive de chaque instant, « une intuition propre à la poésie », dans les gestes du potier, du calligraphe, dans les travaux de jardinage et l’art floral ou dans la contemplation de la nature : « La Grande Clarté : monte t’asseoir dans un arbre en fleur, et entends le bavardage des abeilles ». La présence de la femme à ses côtés est à elle seule une illumination :

« Celle que j’aime m’a rejoint, s’est appuyée des coudes à la fenêtre, et a humé l’odeur des cerisiers en pleine floraison.

Moi j’ai humé le parfum de ses cheveux, de son corps nu, senti sa taille si mince au-dessus des hanches, à travers la chemise de nuit translucide et légère. »

Lisant Xavier Bordes, qui s’exprime à la première personne du singulier, on peut avoir l’impression de plusieurs narrateurs en une seule voix ou d’un seul narrateur aux multiples facettes – avec le souvenir d’une autre vie – et, comme il l’écrit lui-même : « Le mot JE comme Purusha, c’est mille têtes, mille yeux, mille pieds ». Quant au style, ce poète écrit « comme on tire à l’arc » : laisser l’écriture atteindre sa cible. C’est elle qui sait. Alain Roussel

Entre inscription et effacement, ce livre est un itinéraire spirituel, voie de méditation et de contemplation, Orient intérieur fait de sagesse et d’humour, mais aussi travail de tissage, entre érudition et inspiration, à travers quelques fables pensives. Trajet ou trajeu avec toute une mémoire textuelle, mur de textes légendés sur lequel, héritage et revisitation, s’écrit une nouvelle quête : « Je suis parti un jour, par un chemin inexplicable », sentier des cinq montagnes, comme autant de doigts de la main, la main du potier comme celle de l’écrivain qui laisse venir le vivant. Le poète, entre distanciation et disponibilité, accepte désormais le lâcher prise. Là s’inscrit ce texte – aux mains du scribe ou du moine, assis les genoux en triangle sur le vide, cahier vierge et pinceau très mince – en versets ou alinéas, dans les traces des Upanishad, des Védas, de la Bhagavad-Gita, mais encore dans la lignée du Schopenhauer de l’Inde inspiratrice et de son affirmation d’un Tu es cela : « jusqu’à ce qu’il s’évanouisse entre les mains fraîches du vent – qui est toi ». Le poème est l’espace d’un recueillement où l’on sent que les choses viennent et le geste du poète est celui de l’effleurement.

Méditation qui s’adresse au lecteur comme un appel à une autre méditation et à sa propre intériorité. Du côté des poètes, demeure l’irremplaçable Segalen : « pour atteindre l’autre, centre et Milieu / Qui est moi », dans ce lien qu’il établit de l’empire de la Chine à l’empire de soi-même, permettant ainsi de lier l’intime à l’universel. Les tournures négatives retrouvent ici enseignement et sacré, rappelant une méthode apophatique. Les traces du poète sont en absence pour guider vers la vie. On décèle la vertu poétique de la négation, le sens se dérobe au moment où on croit le saisir. Cette constitution paradoxale autorise une parole de peu, de rien, d’humilité, pour se dessaisir, entre indicible et insaisissable. Apprentissage de la douceur, du vide, et de ce qui spontanément advient, cette poésie se fait cristal et limpidité. La neige tombe et la Chine intérieure devient neige intérieure, permettant d’atteindre une langue originelle faite d’un pansement blanc et d’une nuit sans images. C’est autour d’une absence, au cœur d’un néant et d’un sans pourquoi, que s’inverse et se retourne le poème, faisant du lecteur un voyageur en blanc. Béatrice Bonhomme