Couchants cinétiques zébrés de sombres heures

La poésie cinétique et visuelle d’Amanda Berenguer trouve dans l’édition bilingue de Composition d’un lieu un authentique prolongement de l’élan expérimental qui animait la poète uruguayenne dans les années 1970 tandis qu’approchait puis s’installait la dictature militaire.

Amanda Berenguer | Composition d’un lieu. Trad. de l’espagnol par Anir Xuxie. Préfaces d’Anir Xuxie et de Marisa Negri. éditions trouble, 224 p., 17 €

Il est d’heureuses, de lumineuses et de vivantes réapparitions. Les « Soleils couchants sur la mer » que renferme Composición de lugar (1976) de la poète uruguayenne Amanda Berenguer (1921-2010) jettent à nouveau leurs feux, en français et en espagnol, dans l’édition bilingue du recueil que publient les éditions trouble. Datés de 1972 à 1974, les dix-neuf poèmes « cinétiques » de l’édition originale se voient de surcroît augmentés d’une série de douze poèmes « oubliés », très probablement censurés, et retrouvés dans les archives de la poète à la Bibliothèque nationale d’Uruguay. Car, entre le jeudi 24 février 1972, date du premier poème de la série originalement publiée, et le mercredi 16 janvier 1974, date du dernier, l’histoire politique avait violemment scandé d’un coup d’État militaire, le 27 juin 1973, le naturel retour des couchers de soleil sur la mer. La dictature militaire, marquée par un sanglant terrorisme d’État, devait durer jusqu’en 1985.

Lorsque Amanda Berenguer entreprend l’écriture de son recueil, placé sous le signe de la « poésie cinétique » qu’elle avait librement théorisée dès 1966, nulle circonstance politique n’oriente l’élan expérimental qui le porte, jouissif, dans la conviction que le « mouvement est l’axe du vivant ». Cinétique, la poésie le serait presque par essence, selon la poète. Encore faut-il lui donner les moyens de réveiller le sentiment mobile « chez la personne qui la lit ou l’écoute », écrit-elle dans « Poésie cinétique », qu’elle publie en 1966 dans la revue Marcha de Montevideo. En 1973, elle enregistre Dicciones, un recueil audio, où sa propre voix module, étire, hausse ou réduit phoniquement la lettre des poèmes. Voici donc pour qui écoute et pour la matérialité sonore de la poésie. En 1976, Composición de lugar exalte la matérialité visuelle de chaque poème à travers sa métamorphose expressive en trois étapes. Le premier état de chaque « Soleil couchant » offre une mise en vers à la typographie traditionnelle ; le second, la mise en abstraction de ses éléments servie par une nouvelle disposition sur la page, parfois inspirée par l’écriture mathématique ; le troisième, les savants jeux typographiques d’une poésie concrète où le visuel redéploie le sonore. Voilà pour qui lit en silence.

Très jeune déjà, Amanda Berenguer s’était frottée à la typographie en compagnie de son mari, l’écrivain José Pedro Díaz, avec qui elle avait fondé La Galatea, une imprimerie artisanale installée dans le garage de la maison de ses parents, où tous deux vivaient. Leur presse Minerve à pédale leur a permis d’éditer en toute indépendance leurs propres écrits et ceux de leurs complices de la brillante « Génération de 45 », surgie dans le prospère Uruguay d’après-guerre. Des poètes telles qu’Idea Vilarino et Ida Vitale, des nouvellistes et des romanciers comme Armonía Somers, Mario Benedetti et Juan Carlos Onetti, se retrouvaient dans ce local où chacun s’exerçait dans la bonne humeur à l’art de la typographie. C’était là, pour Amanda Berenguer, un foyer où cuire le pain de la poésie : « un pain extravagant, extrafamilier, extraterritorial ; extrapolé, extraverti, extraversé, extralégal. », déclarait-elle dans un entretien de 1990.

« Coucher de soleil sur la mer », John Frederick Kensett (1872) © CC0/WikiCommons

Métaphorique nourriture terrestre, la poésie se fait littérale et concrète présence visuelle dans le recueil de 1976. Ce geste, nous rappelle la préface de la traductrice et poète Anir Xuxie, s’inscrit parmi les expérimentations des néo-avant-gardes de l’époque, dans la filiation de la poésie concrète du Bolivien-Suisse Eugen Gromringer, du groupe brésilien Noigandres, du Suédois Öyvind Fahlström.

Née de l’enthousiasme d’Anir Xuxie, l’édition bilingue de Composition d’un lieu est un acte poétique à part entière, qui prolonge de bien des façons l’expérimentation de l’Uruguayenne. Par son soin et son scrupule éditorial, d’abord, car l’œuvre traduite est accompagnée de textes qui éclairent l’entreprise poétique d’Amanda Berenguer et qui présentent la vivante figure de la poète au sein de la tradition uruguayenne, latino-américaine et internationale. Écrite à la façon d’un journal de travail, la préface d’Anir Xuxie nous fait partager sa découverte de la poésie d’Amanda Berenguer au détour des pages de The improbable, N°1: Time Indefinite, un « journal-manifeste gratuit en format A4 ». On s’amusera de trouver à ce début un air de parenté avec certaine nouvelle de Bolaño. Elle nous y fait aussi part de ses recherches bibliographiques, de ses tâtonnements et ses choix de traduction. La préface de l’Argentine Marisa Negri apporte un savoir, empreint d’heureuse familiarité, sur l’œuvre et sur les circonstances biographiques d’Amanda Berenguer. En fin de volume, l’article où la poète formule sa définition de la poésie cinétique nous fait entendre la vivacité de sa voix d’essayiste et nous souffle quelques idées pour la lecture dynamique des « Soleils couchants ».

Mais l’expansion du recueil original dans son édition bilingue se manifeste aussi dans sa lettre, dans son esprit, dans son élan expérimental. Dans sa lettre car, on l’a vu, douze poèmes « oubliés » ont été ajoutés à la série originale des « Soleils couchants ». Ils apportent, non pas leur déploiement cinétique puisqu’ils se limitent à la seule forme typographique des poèmes en vers, mais, pour certains, l’intensité politique de leurs régimes métaphoriques ou de leurs allusions directes aux torturés, aux morts, aux disparus de la dictature militaire. Ici, le soleil est « un œil fixe insoutenable / [qui] regarde les fusillées / les pendues / les emprisonnées, les torturées ». Là, le soleil subit à l’horizon le tourment d’un pressoir dont s’échappent « des aïes et des plaintes / et personne ne sait rien / nous avons peur alors que cillent / les phares et les bouées / qui marquent l’endroit de la torture quotidienne ».

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Mais c’est surtout le travail de traduction des dix-neuf poèmes en triptyque du recueil original qui reprend, comme dans un canon chanté en duo, l’esprit expérimental du recueil de 1976. Chaque poème de Composición de lugar se déclinant sous trois formes, Anir Xuxie juge, non sans quelque raison, que celles-ci se traduisent les unes les autres et que leur traduction, ici en français, en serait le prolongement. Peut-être pourrait-on plutôt parler de versions différentes d’un même poème saisissant la mouvante image du couchant tel soir donné. Quoi qu’il en soit, la traduction de ces « Soleils couchants » exige de la poète et traductrice un exercice de composition typographique en français qui transpose visuellement la deuxième et, surtout, la troisième forme de chaque poème.

Anir Xuxie déplace hardiment, comme on ferait des pièces d’un jeu, types et tailles de caractères ainsi que les termes du poème, qu’elle choisit autant pour leur valeur visuelle que pour leur valeur sémantique. La composition finale sur la spatialité de la page doit en effet rechercher l’effet cinétique produit par l’original : le scintillement de vivantes étoiles après le coucher du soleil, la violence lumineuse d’un orage qui se fond avec les dernières lueurs du couchant. Enfin, le prolongement de l’élan du recueil original trouve encore d’autres formes typographiques à travers la codification de l’écriture inclusive qu’Anir Xuxie introduit dans sa traduction, en plein accord avec les principes éditoriaux des éditions trouble.

Le pari initial d’Amanda Berenguer consistait à écrire « durant le temps d’un coucher de soleil », comme pour un croquis à main levée, le premier état de chaque poème, puis à décliner cette vision dynamique du couchant dans les deux versions suivantes jusqu’au tableau typographique qui en condense visuellement l’expression. Le charme des dix-neuf poèmes en triptyque, à chaque couchant renouvelé, tient à la variété des registres métaphoriques et narratifs, tantôt élégiaques, tantôt épiques, qui saisissent l’immersion de l’astre dans la mer, prodige quotidien qui précède le retour du jour. Hymnique, le « Soleil couchant sur la mer du vendredi 11 janvier 1974 » s’achève sur ces vers : « Mon hommage aujourd’hui consiste / à te reconnaître possesseur / du don de la résurrection. » L’édition bilingue et critique de Composition d’un lieu n’accomplit certes pas une résurrection mais une véritable transmigration en français de l’esprit, de la lettre et des formes du recueil original. Salutations à ces « Soleils couchants » !