Charles Du Bos lecteur de Goethe

Dans son Journal, Charles Du Bos, en 1923, rapporte ce dialogue : « Goethe, qu’est-il pour vous ? », lui demande Gide, et il répond : « Le plus beau de mes étrangers ». C’est en 1932, à l’occasion du centenaire de la mort de Goethe, qui permet aux Français d’invoquer le génie du classique de Weimar pour mieux exorciser la menaçante Allemagne du temps présent, que Charles Du Bos entreprend l’exploration du continent goethéen, parlant dans l’avertissement qui introduit son Goethe d’une « aventure psychologique régie par les deux rythmes d’une admiration allant jusqu’à l’amour et d’un refus qui, lui, n’est contrepesé que par mon toujours croissant souci de comprendre ». Il faut attendre 1949, l’année du deux-centième anniversaire de la naissance de l’auteur de Faust, pour que soit publié ce volume à titre posthume (au même moment que La sagesse de Goethe, de Marcel Drouin, préfacé par André Gide). Soixante-dix ans plus tard, le magnifique recueil d’essais sur Goethe de Charles Du Bos est restitué par les soins de Jean Lacoste, spécialiste reconnu de Goethe, mais aussi de Nietzsche, un auteur très présent dans ce livre.


Charles Du Bos, Goethe. Présentation et établissement du texte par Jean Lacoste. (Œuvres complètes, sous la direction de Béatrice Didier et Jacques Neefs.) Honoré Champion, 460 p., 58 €


Longtemps Goethe a été pour Charles Du Bos « un sphinx fascinant » qui ne lui parlait pas, son opposé « le plus haut et le plus noble », incarnant le génie selon la formule de Tolstoï que Du Bos notait dans son journal en 1910 : « Le génie, c’est essentiellement ne pas pouvoir ne pas faire », convenant avec tristesse qu’il était lui-même « singulièrement dénué » d’une telle puissance créatrice. Lui, l’auteur de l’un des journaux personnels les plus admirables du XXe siècle, presque aussi vaste que celui d’Amiel au XIXe et caractérisé également par une introspection permanente et le plus souvent tourmentée, se confronte au génie goethéen de « l’autobiographie objective ». Goethe fut à ses yeux « le seul à savoir transformer toute sa subjectivité en objectivité », « le génie anti-introspectif » par excellence, un contemplatif entièrement tourné vers l’extérieur.

Dans sa lettre à Lavater du 4 octobre 1782, Goethe critique, écrit Du Bos, « les inconvénients presque inévitables attachés à l’introspection et à la pratique du journal ou de la confession écrite : parce que l’un et l’autre en effet interviennent de préférence dans les états d’abaissement et de dépression plutôt que dans ceux d’élévation et d’exaltation intérieurs », un journal est généralement déséquilibré et tend à se réduire à un « registre des manques ». Goethe a cette formule frappante : « Il en est de l’âme comme du corps : l’âme perd conscience d’elle-même quand elle est dans des conditions normales et les impressions pénibles seules la rappellent à elle-même ». Voilà pourquoi, trop souvent, chez l’homme qui parle de lui-même, « la personnalité se ratatine ».

Charles Du Bos, Goethe

Goethe par Karl Joseph Stieler (1828)

Du Bos fait observer que Goethe est tout aussi « hostile par tempérament à la rétrospection ». Poésie et vérité n’est pas l’autobiographie d’une subjectivité qui se penche sur son passé avec nostalgie et un peu de narcissisme aussi. Goethe, écrit Du Bos, « est le plus prospectif des êtres : ne l’intéresse, ne le retient jamais en lui-même et chez autrui que ce qui est capable d’avenir », il montre comment s’accomplit « l’opération intérieure que formule la sublime injonction de Pindare : “Deviens qui tu es” ». Jean Lacoste rappelle ici que la formule de Pindare donne son sous-titre à Ecce homo, l’autobiographie intellectuelle de Nietzsche : « Comment on devient ce qu’on est ».

De fait, Nietzsche est présent dans tous les chapitres du Goethe de Charles Du Bos. En février 1933, Thomas Mann lui demandait, rapporte Du Bos dans son journal, « quels motifs il pouvait avoir, lui, un catholique, de nourrir une telle vénération pour Nietzsche ». Ce culte de Nietzsche, à vrai dire, était partagé par toute une génération d’écrivains et d’intellectuels français, celle qui avait découvert en 1893 Le cas Wagner dans la traduction de Daniel Halévy et Robert Dreyfus et, en 1898, Ainsi parlait Zarathoustra dans la traduction d’Henri Albert. Dans le Goethe de Charles Du Bos, la référence à Nietzsche fait écho, Jean Lacoste le rappelle dans son introduction, à l’article de Gide dans le numéro spécial de la Nouvelle Revue française publié à l’occasion de « l’année Goethe », en mars 1932. Chez Goethe, écrit Gide, « j’apprenais que rien de grand ne fut tenté par l’homme qu’en révolte contre les dieux » et il ajoute que ce mouvement de révolte prométhéenne a inspiré celui de Nietzsche : « Il fallait Goethe pour permettre à Nietzsche de s’élever, non point contre lui, mais sur lui ».

C’est ce Goethe nietzschéen avant la lettre que présente Charles Du Bos, et l’on trouve dans ce livre beaucoup d’aperçus pénétrants sur Nietzsche. Par exemple, cette remarque : « Nietzsche est un immoraliste par déviation, par excès et comme par abus de la faculté éthique elle-même, dans une acception très proche de celle où, dans l’autre zone, j’ai pu écrire de lui qu’il y avait un sens où Nietzsche était athée à force de religion ». Du Bos a bien vu qu’en définitive le surhumain selon Nietzsche s’identifie au « triomphe de l’humain en sa pureté » chez le Goethe de la maturité qui avait surmonté le surhomme à vrai dire inhumain de son Urfaust, son « Faust primitif » comme l’écrit Du Bos.

Le dernier chapitre du Goethe de Charles Du Bos est consacré à l’Élégie de Marienbad, le célèbre poème d’adieu à l’amour composé en 1823. On sent ici l’influence de Stefan Zweig, que Du Bos connaît personnellement (Zweig fait partie du « comité du centenaire » qui a préparé l’exposition Goethe de la Bibliothèque nationale dirigée par Julien Cain). En 1923, Zweig a publié un essai consacré à l’Élégie de Marienbad et il a repris ce texte dans Les grandes heures de l’humanité (dont la traduction française a paru aux éditions Grasset en 1927), à la suite du chapitre consacré à « La minute universelle de Waterloo ». En mettant sur le même plan la défaite de Napoléon et la déroute amoureuse de Marienbad, Stefan Zweig a donné un exemple de ce que Charles Du Bos appelle « l’idolâtrie allemande de Goethe, devenue idolâtrie européenne ».

Face à la jeune fille dont il s’est épris à Marienbad, le grand homme s’est retrouvé, à soixante-quatorze ans, « dans la situation de ce Werther que, jeune homme, il n’avait projeté en un chef-d’œuvre que pour en finir une fois pour toutes avec lui », écrit Du Bos. On pourrait dire aussi : dans la situation d’un Faust à qui Méphisto aurait refusé le philtre de jouvence. Face à la charmante Ulrike von Levetzow qu’il voudrait conquérir, mais qui s’obstine à le considérer comme son grand-père, comme « un vieux monsieur si amical, si aimable », le génie amoureux mis en échec n’a pas de meilleure idée que de faire intervenir son ami le grand-duc Charles-Auguste de Saxe-Weimar qui vient en personne « demander à Madame von Levetzow la main de sa fille Ulrike pour son ancien ministre et toujours conseiller privé », comme le raconte Charles Du Bos.

Mais l’Élégie de Marienbad est le produit d’un autre moi que celui qui se manifeste dans les touchants émois de ce Goethe faible et désemparé, bien différent de l’olympien maître de sagesse dont la postérité a sculpté les traits. Charles Du Bos donne sa traduction de la dernière strophe de cette élégie qui est l’un des plus hauts sommets de la poésie allemande : « L’univers est perdu pour moi, et je suis perdu à moi-même, / moi qui jusqu’à présent étais le favori des dieux ; / ils m’ont éprouvé. Ils m’ont accordé Pandora, / – Pandora si riche en biens, en périls plus riche encore ; / ils m’ont poussé vers la bouche qui surabonde de dons : / aujourd’hui, ils me séparent et m’anéantissent. »