Le livre des peurs

Après l’impact des deux premiers textes si forts de Benoit Colboc, on pouvait se demander que faire et qu’écrire… Eh bien la réponse est très simple, on publie peu à peur, un recueil d’une force et d’une lucidité qui interrogent le fondement de nos vies et ce que la poésie peut nous en dire ou, même, en changer.

Benoit Colboc | peu à peur. Éditions Isabelle Sauvage, 72 p., 16 €

Benoit Colboc l’affirme avec une fermeté qui trouble, ce qu’il raconte dans ce livre n’existe que dans son propre espace, inclus simplement dans sa forme, dans son progrès. Toute sa parole n’existe que « dans le temps d’un livre ». Comme si le passé qu’il y explore n’était supportable – c’est-à-dire dicible – que dans ce temps-là, suspendu, conformé. On le sait, Colboc est un écrivain qui a porté à une incandescence lucide la parole sur soi, son passé, ce qui pèse sur la vie. Ses deux premiers textes – Topographie et Tremble – proposaient d’inventer une manière de déployer l’expérience et de la relier à d’autres. La littérature y admettait une douleur, un regard sur soi déplacé. Car comme il l’écrit, il faut 

rendre supportable le repartir de rien pour y voir un peu plus clair à la couleur du livre rouge qui a ouvert le je

les souvenirs en face

Les lecteurs qui ont lu Topographie – les autres peuvent encore se confronter à ce texte fort (à couverture rouge) – savent que l’écrivain fait face à des événements et à des violences compliqués, que les ruptures et les possibles qu’offre le langage lui ont permis de faire quelque chose d’une expérience, d’un passé qui ne peut pas passer. Il y avait quelque chose dans son texte d’un deuil, une capacité à montrer ce qui échappe ou sourd de la vie. Il écrit ainsi, au tout début de son livre : 

Je t’ai laissé 

retrouvé 

[…]

la vie ramenée de loin 

en mots si près 

le passé

Et son nouveau recueil invente une traversée du passé, des gestes qui l’habitent, de ce qui en revient toujours, de ce qui nous manque ou de ce qui disparaît inéluctablement. Mais, évidemment, Benoit Colboc ne fait pas que se confronter à son histoire propre, à ses péripéties ou à ses souffrances. Il dépasse – et de loin et de haut – une expression confessionnelle, encore pire édifiante. II n’y a ici aucune complaisance, aucune exhibition. Sûrement pas ! Juste une tension entre ce que nous avons été et ce que nous sommes, une manière d’accepter la complication de vivre, d’être soi-même, un peu libre. 

Il raconte – comme les formidables poètes qui touchent à l’évidence du monde – des choses simples, des situations banales, des échos de son passé, des duretés et des manques de l’existence. Il y a une clarté impitoyable dans les textes courts qui constituent ce recueil. On y dit les origines et ce que l’on fabrique de soi-même, comme on se reconnaît et comment l’on se défait du poids de ce qui a été. Son peu à peur va pas à pas à travers la vie de ce « jeune homme de la vingtaine » qui vit avec « la peur à l’intérieur » et qu’il semble retrouver vingt après. Il parle de lui, de ses parents, de leur disparition, de sa vie, de la province rurale, de son arrivée à Paris, des rencontres qui comptent, des livres qui changent la vie, de son anorexie, de l’homosexualité, de l’enivrement de l’alcool et des backrooms, de la nécessité de s’éprouver à l’extrême. 

Darkness par Hervé Simon pour Peu a peur de Benoit Colboc
Darkness © CC BY-SA 2.0/Hervé Simon/Flickr

Car c’est d’une dépossession qu’il s’agit finalement, de ce qu’on a été et de l’acceptation de son inévitable retour. La langue poétique de Benoit Colboc provient de cette violence perpétuelle, des peurs que nous ressassons, de ce que nous fabriquons de la matière de notre vie. En se fragmentant, en se heurtant à des vides ou à des manques, en inventant des liens ou en apposant des mots – sans peur de déplaire ou de sonner faux jamais –, la langue figure le passé, sa place dans le présent, ce qui se défait de soi en permanence, ce en quoi on ne peut se libérer qu’en faisant quelque chose de ce qui ne passe pas. Le poète découvre qu’il ne peut s’en sortir que par des moyens de poète, comme dirait Ponge. Il s’obstine ainsi à dresser le catalogue de ses peurs, de ses angoisses, de ce qui lui pèse terriblement. C’est le poème qui révèle qui l’on est, ce qu’on a perdu, ce qu’on gagne. Il écrit : 

[…] vivre ici une peur entre chaque mot

peu à peur

sans l’homme et sans l’enfant se répète aujourd’hui l’orphelin qui prend ma la place sur le livre des peurs désormais tout à la perte d’un « je » quelque part à trouver dans le ventre du présent qui demande c’est quoi orphelin ? 

un homme un peu 

un enfant plus tellement 

mais un homme enfin pas tant

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Ce poème autour de la mort de sa mère, d’autres sur celle du père, portent ce qui fonde la poésie de Benoit Colboc, une plongée dans un vide en soi-même, une expression de soi qui se libère de l’ego, qui fait du langage un vecteur de trouble, ce qu’il appelle une boiterie, quelque chose qui ne colle pas, et dont il faut se débrouiller. Voilà les peurs qui ne passent pas, qu’il faut faire jouer toujours dans la mémoire, accueillir dans la langue, pour fabriquer un livre. 

On est saisi, presque à chaque vers, par une émotion qui bouleverse ou une audace qui surprend. Comme si dans ces poèmes quelque chose demeurait suspendu, qu’ils nous confrontaient à quelque chose qui échappe, qui manque. On y parle d’enfance, des jeux qui la peuplent, de la mort des parents, d’addiction, du mal que l’on se fait à soi-même. On y raconte le Finistère rural, la ferme, la sexualité, le virilisme, la quête de ses propres marques, l’épreuve de la solitude. Le poète y raconte ses efforts pour survivre, pour dépasser son enfance, faire quelque chose de sa vie. Il y affronte des lambeaux du passé de « l’enfantprêté » de Topographie autant que ce qui disparaît de sa vie, son désir d’être autonome en quelque sorte. 

Son livre est, une fois encore, avec une droiture qui frappe le lecteur, un extraordinaire exercice de lucidité. Le poète admet qu’on ne cesse de revenir à ce qui nous fonde, à cette enfance qui ne passe pas, qui ne peut pas passer. Et qui définit tout ce que l’on vit, tout ce que l’on éprouve. Il écrit ainsi : 

Je veux remonter les pages avant 

retrouver l’enfance pour me cacher dedans

Ajoutant : 

je ne choisis plus 

ici 

partout ailleurs de retrouver l’enfant 

pour l’abandonner 

même un temps

Et pour arriver, avec une franchise bouleversante à dire qu’il faut, inéluctablement,

enlever la peau du garçon 

la peau de lait 

de ferme

Confiant : 

[…] pour m’écrire en face

dévêtu de l’enfance […] 

là où tu te caches 

partout là où l’amour n’a pas eu lieu 

à tomber plus que je n’en suis capable

la peur dans nos miroirs. 

Son livre porte donc un deuil profond. Il raconte la perte des autres et l’égarement qui nous saisit, le poids de notre provenance et l’effort de s’en libérer. Mais, plus que cela, l’inventaire des peurs du poète ne réside pas dans de strictes expériences personnelles qu’il nous confierait comme on fait une leçon, pour nous édifier ou nous faire pleurer. Il porte quelque chose de plus lucide et de plus fort et que seule la fracture du langage qu’il propose rend possible : une manière d’admettre le retour du passé dans le présent, cette manière qu’il a de ressurgir, de peser, de n’exister que dans l’expérience du présent. 

C’est ainsi que peu à peur invente un système de combinaisons entre les expériences, qui répète, décale, rejoue le passé dans le présent, pour le faire tenir, pour lui donner un sens, pour pouvoir tout simplement vivre. Avec une franchise désarmante, il l’écrit parce que « ne pas mourir écrit le poème pour tenter de vivre et aller boiter plus loin ». Ce temps-là de la tentation de vivre, c’est celui de la parole, de la poésie, de la vie, de la douleur de vivre. Cet instant qui tremble quand le poète dit : 

et moi j’attends 

toujours j’attends que soit possible la fêlure par le dire 

un élan vers écrire.