En bref : le temps des catastrophes

Galia Ackerman revient au temps de Tchernobyl qui n’est toujours pas terminé ; Sébastien Navarro nous emmène à Malvési, un site industriel près de Narbonne qui raffine l’uranium de nos centrales nucléaires, tandis que Christopher Hill évoque le temps où l’on pensait le monde à l’envers. Heureusement, il y a des réconforts, comme le regard d’Erri De Luca sur le David de Michel-Ange, ou l’envie de Michel Tremblay qui vient à Paris se « goinfrer » de théâtre et de cinéma.

Galia Ackerman | Le KGB à Tchernobyl. Une plongée inédite dans les archives ukrainiennes. Premier Parallèle, 228 p., 19 €

Tchernobyl est un objet d’étude toujours renouvelé par l’efficacité des rideaux de fumée que la politique soviétique de l’époque et son bras le plus efficace, le KGB, ont patiemment entretenus. Mélange de maladie du secret, peur de ce que diront les étrangers, de la rumeur, la recherche d’ennemis qui supplante toujours celle de la vérité, tout cela contribue à fabriquer un cocktail qui trouble toute enquête. C’est avec doigté, humour et en bonne connaisseuse du domaine que Galia Ackerman cherche une nouvelle fois à dépiauter le dossier en se plongeant dans les archives ukrainiennes du KGB, accessibles, alors que les archives du FSB sont aujourd’hui verrouillées.

Il faut la lire avec autant de patience qu’elle en a déployé pour sortir la substantifique moelle de cette « littérature » en langue de bois, mélange de technique et de propagande. En ressort un nouvel éclairage sur les dessous de la catastrophe, soigneusement cachés, alors que Mikhaïl Gorbatchev venait de déclarer le début de la glasnost en février 1986, mais surtout un nouveau témoignage sur les « mœurs » du KGB, cyniquement appliquées dans une catastrophe nucléaire de première ampleur.

Prévarication, mensonge, recherche de l’ennemi jusqu’à l’absurde sont préférés à l’examen lucide des raisons de l’emballement de cette centrale type RBMK, une invention soviétique qui présentait pourtant des risques techniques déjà identifiés. La catastrophe devient le symbole du système et le KGB continue de pratiquer ce qui lui est le plus familier. Réprimer, traquer les « propos politiquement immatures et idéologiquement nuisibles » de ceux qui commencent à donner l’alerte, et surtout garder autant que possible le secret, en se méfiant des « étrangers » qu’on ne peut empêcher de communiquer avec leurs ambassades et des journalistes en poste, alors que, chaque jour, des dizaines de milliers de personnes quittent la ville. Gorbatchev annoncera finalement la catastrophe le 14 mai, près de trois semaines après l’explosion, mais en blâmant les pays capitalistes d’utiliser Tchernobyl pour discréditer la direction soviétique.

Le récit frôle le tragicomique, avec des réflexions qui montrent combien ce dossier reste hélas contemporain. Au moment des faits, un professeur de l’Académie d’Ukraine note : « En 1933, la Russie n’a pas réussi à en finir avec l’Ukraine par la famine, maintenant elle veut le faire avec l’atome ». Secret, ignorance, indifférence continuent de régner dans la Russie tentant d’occuper l’Ukraine. La centrale de Tchernobyl fut la première attaquée en 2022, laissant les soldats russes piétiner et transporter les particules radioactives – on avait probablement oublié de leur dire où ils se trouvaient. Le nucléaire reste le grand fantasme de la Russie post-soviétique qui continue d’en menacer ceux qui ne se soumettraient pas. Par erreur, par ignorance, par violence, le tout cumulé. Annie Daubenton

Ruine d’une maison (Tchernobyl, 2019) © CC0/WikiCommons

Sébastien Navarro | Malvési. Éditons du Bout de la ville, 160 p., 16 €

Navarro questionne, fouille, interroge les « porteurs de mémoires » de ce site industriel près de Narbonne logeant une usine qui raffine l’uranium pour les centrales nucléaires françaises (et le porte-avion Charles de Gaulle). Au milieu des coteaux des Corbières, les témoins racontent les rejets d’eaux radioactives dans le canal, les cancers et les résultats scientifiques controversés. Chacun y va de sa voix : des vieux habitants, des militants et quelques responsables industriels, des travailleurs de l’usine, des personnes engagées dans les luttes locales. Chacun décrit les cancers, les maladies professionnelles et l’exposition chronique à ces substances radioactives et chimiques. La question des perturbateurs endocriniens et des impacts à long terme est au centre des débats.

Il insiste auprès de ses amis-informateurs, revient dix ans après, appuie là où ça fait mal : l’inquiétude, la peur, les drames souterrains. Ce livre ajoute une pierre à l’histoire du site nucléaire. Il accepte surtout des positions et des langages très différents, des perceptions qui divisent parfois, des réinterprétations de l’histoire des entreprises, mais qui tous ensemble sortent bruyamment en manifestations publiques pour « hurler leur soif de dignité et de justice sociale ».

L’héritage est lourd. Et il va s’alourdir. Pourtant, une éclaircie arriverait ? « L’usine de conversion d’uranium Orano Malvési, près de Narbonne, est à l’arrêt depuis début 2026 à cause de fortes pluies et de vents violents », apprend-on par la presse. La raison : les déchets radioactifs qu’elle produit sont stockés dans de gigantesques bassins dont une partie s’évapore à l’air libre. Seulement, avec les fortes pluies et vents de ces dernières semaines, l’entreprise redoute qu’un débordement de ces bassins n’entraîne la dispersion d’éléments radioactifs. Les alertes des militants porteraient-elles leurs fruits ? Jean-François Laé

Christopher Hill | Le monde à l’envers. Histoire des idées radicales dans la Révolution anglaise. Trad. de l’anglais par Simone Chambon et Rachel Ertel. Introduction et traduction révisée par Laurent Curelly. Klincksieck/Éditions sociales, 644 p., 35 €

Cette nouvelle édition, révisée, d’un classique – paru en 1972, traduit en 1977 – de Christopher Hill (1912-2003), grand historien de la révolution anglaise, est bienvenue. D’abord parce qu’elle vient après un ensemble de travaux sur les Lumières « radicales » centrés essentiellement sur le Continent. Ensuite parce qu’elle éclaire un pan largement méconnu de cette période, qui a trait, non pas aux combats politiques qui ont conduit à la mort de Charles Ier et à l’accession au pouvoir de Cromwell, mais au bouillonnement des idées qui l’ont accompagnée et souvent devancée.

Hill décrit un ensemble de courants souvent informels portant tous des revendications spécifiques : les levellers qui réclamaient l’égalité des droits au parlement, les diggers qui creusaient les communs pour partager les terres, les ranters qui prêchaient une forme de mysticisme, les seekers, les quakers, tous dissidents de sectes puritaines. Ce qu’ils avaient en commun était une revendication de liberté religieuse et le refus des dogmes, mais dans le cadre des idées réformées et de leur lecture de la Bible, devenue la seule autorité. La doctrine de la prédestination et l’abandon du Purgatoire donnent lieu à des interprétations variées : certaines sectes en concluent que nous sommes déjà en Enfer ici-bas (le Satan de Milton ne dit pas autre chose), d’autres que le Diable n’existe pas et le péché non plus, et tous s’élèvent au nom de la liberté contre les prêtres et les propriétaires.

Des prédicateurs comme Thomas Goodwin et Gerrard Winstanley proclament : « la liberté est l’homme qui mettra le monde à l’envers », et ils réclament l’égalité des sexes et l’abolition des règles du mariage. Ils se réclament de la raison naturelle, mais beaucoup sont également inspirés par la magie et l’hermétisme, et les prophéties millénaristes abondent. Hill montre comment ces idées ont inspiré Milton, Defoe, Thomas Paine. Elles formeront après la « glorieuse révolution » de 1660 l’arrière-plan de la situation religieuse qui aboutira à cet autre monde à l’envers décrit à la fin du siècle dans le Conte du tonneau, par un autre grand révolté des Isles britanniques, Jonathan Swift. Pascal Engel

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Galia Ackerman Le KGB à Tchernobyl. Une plongée inédite dans les archives ukrainiennes Sébastien Navarro Malvési, Christopher Hill, Le Monde à l’envers. Histoire des idées radicales dans la Révolution anglaise Michel Tremblay Paris en vrac
« David », Michel-Ange (1501-1504) © CC BY 3.0/Jörg Bittner Unna/Flickr
Erri De Luca | David. Enquête sur une disproportion. Trad. de l’italien par Danièle Valin. Gallimard, 40 p., 16 €

Depuis qu’il a été transporté de la piazza della Signoria en 1873, l’immense David de Michel-Ange se trouve dans la Galerie de l’Accademia à Florence, dans une rotonde spécialement dessinée et bâtie pour lui. C’est là que des millions de visiteurs viennent en faire le tour chaque année. Une photographie de Thomas Struth (Audience 1, Florence 2004), reproduite dans le livre, montre le contrechamp des visages levés vers la sculpture. Beaucoup ont la bouche ouverte et, si l’on ne connaissait pas les lieux, on pourrait penser qu’il s’agit d’un photogramme de film montrant des vacanciers ébahis en train de voir descendre du ciel une soucoupe volante. Le plus surprenant, dans cette photo, tient à un autre élément. Les bras des visiteurs sont ballants. Ils n’ont rien dans les mains. L’effet surnaturel de l’image vient de l’absence de téléphones portables qui s’interposent aujourd’hui entre les visages et la sculpture, dont le son fait comme une pluie ininterrompue sur la verrière. Cette photo n’a que vingt ans, mais elle évoque une expérience que nous ne ferons jamais plus.

Les mains de David non plus ne sont pas vides. La droite, légèrement dans le dos, tient la pierre ; la gauche, en haut et à l’avant, tient la fronde dont la lanière pend librement le long de son dos nu – oui, librement, car cette bande de cuir taillée dans le marbre est d’une souplesse émouvante. David est la main. Erri De Luca rappelle ainsi que la valeur numérique de son nom, obtenue en additionnant les trois lettres hébraïques, est 14, le même nombre que celui obtenu avec les lettres du mot « main », « yad ». Au moment où, après avoir fait tournoyer sa fronde au-dessus de sa tête, il libère enfin la pierre, il est sa main. « La statue a dans ses grandes mains la légèreté avec laquelle elle tient à la fois la pierre et les extrémités de la fronde. » Michel-Ange semble suivre à la lettre le récit biblique. Sa nudité correspond à un passage du Premier Livre de Samuel : il s’est dépouillé de l’armure offerte par le roi Saül. Ses mains sont aussi fortes et agiles avec la fronde qu’elles le sont avec la harpe.

Le David d’Erri De Luca déplace notre regard sur l’œuvre en disant une chose simple et belle : la disproportion est du côté de David. « La statue de Michel-Ange multiplie par trois la hauteur de David. Le géant, c’était l’autre, le Philistin Goliath. L’histoire agrandit les vainqueurs. » Ce géant de pierre laisse définitivement dans l’ombre le géant de l’histoire. Là encore, cette disproportion en faveur de David se trouve dans la lettre du texte biblique. « Goliath n’a aucune chance face à l’habileté balistique du premier tireur d’élite. »

Il semble que l’édition française soit la première de ce livre, dont la seule trace pour le moment en italien est un billet de blog où Erri De Luca explique, fin 2025, travailler à un texte sur le David de Michel-Ange avec pour titre de travail « Les Apprentis » (« Apprendistati »). Le livre déploie son double récit, de la naissance d’un roi et du déploiement d’un chef-d’œuvre, en le confrontant à un troisième, raconté par des images – des détails de la statue à d’autres représentations de David jouant ou luttant, en passant par le transport de l’œuvre dans les rues de Florence. Les photos nous rappellent que David ou « Le David » est avant tout une image, déclinée en une infinité de reproductions qu’absorbent aujourd’hui à chaque minute des centaines de téléphones portables, qui occupent les mains des visiteurs en les privant de la vue, comme si une pierre s’était fichée entre leurs deux yeux, ainsi qu’elle l’a été au front de Goliath. Il suffit pourtant de laisser retomber sa main et de poser ses yeux directement sur le marbre pour le sentir vibrer. Tiphaine Samoyault

Michel Tremblay | Paris en vrac. Actes Sud, 130 p., 17,50 €

Ce petit recueil de souvenirs, entre « fous rires et larmes d’émotion » donne plutôt envie de sourire, et de s’accorder un instant de nostalgie en revisitant le Paris des années 1970, Drugstore Saint-Germain, hôtel La Louisiane, Chez Régine, l’Alcazar, Le Champo, une Conciergerie encore « toute noire » qui rappelle combien la ville a changé depuis. Michel Tremblay, dramaturge, romancier et scénariste québécois, refait le parcours des noces de Gervaise, croise en chemin des célébrités de l’époque, Anémone, Serge Reggiani, les ombres de Sarah Bernhardt, Luis Mariano, Tino Rossi. « Ici commence la partie name dropping », annonce-t-il au cours du livre, mais elle était déjà bien entamée. Avec la notoriété il passe du Trumilou, une cantine des gens de cinéma, au Pied de Cochon et fait de nouvelles rencontres.

Ses propres pièces se donnent avec succès, plutôt boulevard que salles subventionnées, mais Madeleine Renaud et Judith Magre lui demandent d’en écrive une pour elles. Il refuse, car il se sent trop étranger à leur milieu comme l’est sa langue, le joual, dont il joue si bien qu’on l’appelait paraît-il la langue de Tremblay. C’était aussi la langue de Robert Charlebois, si vous l’avez encore dans l’oreille, à l’époque de la grande vogue parisienne des Québécois. Autre refus, cette fois par fidélité à son compagnon-metteur-en-scène André Brassard, quand Michel Cacoyannis voulait faire traduire et monter lui-même en Grèce Les belles-sœurs.

Le dramaturge, romancier et scénariste québécois n’est pas venu visiter les trésors du Paris historique, mais se « goinfrer » de théâtre et de cinéma. Après La Dispute de Chéreau, le dernier Strehler, le nouveau Ronconi, il s’attend à être déçu par L’Aiglon, s’ennuie en écoutant chuinter l’acteur, jusqu’à la dernière réplique : « De l’Impératriche ! » La mauvaise blague qu’il chuchote à l’oreille d’André déclenche un rire tonitruant, « mille six cents personnes sursautent autour de nous et sur la scène », jusqu’au cadavre du duc qui ouvre un œil pour repérer l’auteur du sacrilège. À la Comédie-Française, il doit quitter Macbeth à l’acte II en marchant sur une rangée de pieds, saisi de violents calculs, qu’il expulse devant un urgentiste mécontent qu’on l’ait réveillé pour si peu. Ce n’est qu’un parmi d’autres fiascos humiliants et cocasses, clins d’œil aussi aux vanités françaises, comme sa rencontre avec Jack Lang, sa prestation peu glorieuse à Apostrophes, ou chez Lipp le massacre d’un mille-feuilles que Bernard Pivot veut lui apprendre à couper proprement. Place du Tertre, lorsque l’accent d’une Québécoise se heurte à l’incompréhension d’un Montmartrois, et que le ton monte, il part « sur le bout des pieds, avant que la marde pogne ». Dominique Goy-Blanquet


Une chronique coordonnée par Jean-Yves Potel