Lamine Ammar-khodja, auteur de La partie immergée de l’iceberg. Éloge du GPS algérien, livre ici quelques notes personnelles sur le contexte politique actuel et le rôle que peut jouer la littérature dans la relation complexe qu’entretiennent la France et l’Algérie. Notamment dans une période où Kamel Daoud, par son prix Goncourt 2024, et Boualem Sansal, par son transfert de Gallimard à Grasset, ont tendance à accaparer le devant de la scène.
Ce texte pourra avoir l’air de ne pas parler de littérature, pourtant tout ce que je vais dire est éminemment littéraire, pourvu qu’on prenne comme point de départ que la littérature a pour mission d’embrasser la vie, mot vaste mièvre obscur, qui semble ruisseler de tant de définitions que je n’en garderai qu’une seule, à savoir qu’aucune réalité ne se laisse appréhender uniquement à travers ce que laisse filtrer la lumière. Cette définition qui paraîtra quelque peu mystique, chacun de nous peut la vérifier dans sa vie quotidienne. À moins de se retrouver dans l’Enfer ou le Purgatoire, tout corps en vie projette une ombre qui le suit partout, et ce même dans les coins les plus obscurs.
La littérature aussi semble fonctionner selon cette modalité. Il y a le texte et il y a le contexte, et toute bonne lecture – je suppose – doit prendre en compte le contexte pour mieux saisir ce qui est mis en jeu dans le texte, pour savoir ce qu’il voile et dévoile de la réalité avec laquelle il interagit.
Par exemple, en 2024, Coppola signe Megalopolis, un film dans lequel il dresse le portrait d’un architecte tourmenté et progressiste qui doit lutter contre un maire conservateur pour bâtir une ville nouvelle, tournée vers l’avenir, après que celle-ci a subi une catastrophe qui l’a ravagée. Dans le film, la seule chose qu’on sait à propos de la catastrophe c’est qu’elle a été perpétrée par des ombres non identifiées. Mais pour nous autres, spectateurs assis de l’autre côté du miroir, il est évident qu’il s’agit du 11/09. Et nous savons tous quel impact le 11/09 a eu sur le reste du monde, autrement dit sur la vie de chacun d’entre nous. De Lagos à Montréal, de Montevideo à Saint-Pétersbourg, de Sidney à Johannesburg. Ce qui n’empêche pas Coppola de clore son film avec ces mots d’une mièvrerie à peine croyable :
Je jure fidélité à la famille humaine et à toutes les espèces que nous protégeons.
Une terre, indivisible.
Longue vie, éducation et justice pour tous.
Voilà donc l’équation que nous propose Coppola : il nous montre un architecte américain, dans une ville américaine, qui subit des attaques venant d’ombres « extra-terrestres », avant de conclure que la solution sera américaine. Car c’est bien ça qu’il faut comprendre par ce « que nous protégeons ». Que ces ombres puissent faire partie de la « famille humaine » ou de l’équation du problème (pourquoi ont-elles attaqué la ville ? quels liens entretiennent-elles avec l’architecte ? pourquoi cette ville et pas une autre ?) n’aurait jamais effleuré l’esprit de Coppola. Finalement, sa vision du monde n’est pas différente de celle de Donald Trump. Il y a un Nous, il y a un Vous. Nous sauvera Vous. C’est aussi simple que ça. Le point commun entre les deux (Coppola et Trump), c’est qu’ils fabriquent une représentation qui joue avec des symboles que seul le contexte politique peut éclairer. Mais là où il y aurait dû avoir une différence, c’est que le rôle de l’artiste tend à dévoiler la vérité que l’homme politique cherche à voiler.
Je suppose que chaque écrivain a conscience qu’écrire revient à charrier des symboles. C’est pourquoi un écrivain qui a du mal à décrypter ceux de la société dans laquelle il vit (qui en comprend mal le contexte) est un écrivain perdu ; il sera amené à utiliser des éléments qui lui échappent, éléments qui ne montrent pas directement ce qu’ils représentent, ce qui finira forcément par lui exploser à la figure.
J’aimerais donner aux Français quelques pistes concernant un symbole.
Quand on parle des Arabes en France, on parle de l’Algérie. Quand on parle de l’islam en France, on parle encore de l’Algérie. Tout Arabe qui arrive en France finit par savoir qu’être arabe ou musulman en France revient à être algérien. Les Libanais et les Syriens l’apprennent avec dépit, les Égyptiens avec agacement, les Marocains avec rage, les Tunisiens avec amusement, les Palestiniens en sont ravis.
Je n’ai jamais compris pourquoi la plupart des écrivains français, pour évoquer l’Algérie, se sentent souvent obligés de passer par le détour de « la guerre d’Algérie », alors que des Algériens se trouvent en bas de leurs immeubles. Cet éloignement temporel est en réalité un éloignement physique.

Trois gestes symboliques.
Dans Climats de France (Sabine Wespieser, 2017) de Marie Richeux, une narratrice nommée Marie tombe par hasard sur un bâtiment à Alger qui lui rappelle celui où elle a grandi à Meudon-la-Forêt. Ce dédoublement l’amène à enquêter sur l’architecte qui a construit les deux bâtiments, un certain Pouillon, mais ce qui remonte à la surface ce sont des souvenirs d’enfance. Les siens mais aussi ceux de son voisin de palier, un certain Malek, dont on a bien compris que ce n’est pas son vrai prénom, même si Malek est bien réel, tout comme l’est Marie. Malek va raconter des choses à Marie qui va essayer de tisser des fils pour élucider cet étrange effet de surimpression laissé par les deux bâtiments, dont on devine qu’ils sont un peu plus que des bâtiments.
Le narrateur de Là, avait dit Bahi (Gallimard, 2012), qui est à la fois Sylvain Prudhomme et pas tout à fait lui, est doté d’une oreille hors pair. Alors qu’il trace les routes d’Algérie avec ce camionneur nommé Bahi, la voix de son interlocuteur est rendue dans toutes ses nuances, vibrations, inflexions, intonations. Bahi raconte son histoire et l’on découvre son lien avec le narrateur et le pourquoi de sa présence : il est le petit-fils d’un colon, un certain Malusci dont on comprend que s’il respire encore, cette fois dans le sud de la France parce qu’il a dû quitter l’Algérie, c’est – entre autres – grâce à son ancien ouvrier agricole, qui n’est autre que Bahi. Entre les deux, il y a le narrateur, cette oreille fine et précise, qui retranscrit l’histoire de Bahi, qui est à la fois la sienne et un peu plus que la sienne.
Dans If, Marie Cosnay découvre dans un garage en travaux une malle de cuir mal rangée, appartenant au père d’un homme qu’elle a connu. Elle décide de mener son enquête, ce qui la conduit à naviguer entre fiction et documentaire, Marseille et Alger, sur les traces d’un certain Mohamed Bellahouel. On y découvre un homme à l’histoire fuyante, difficile à pister, aux vies multiples mais sans réel point d’accroche. Les interrogations de Marie Cosnay, son style labyrinthique, son souci de coller au plus près à la vie de cet homme, sont à l’image de cette histoire dont chaque porte semble s’ouvrir avant de se refermer aussitôt. Comme si chaque réponse devait apporter son lot d’interrogations.
En s’engageant pleinement dans cette réalité qu’ils essaient d’une certaine façon de toucher du doigt (tous les trois s’engagent physiquement dans un voyage), ces écrivains découvrent un homme à travers qui se déploie tout un pan de l’histoire commune aux deux pays. Marie Cosnay ouvre une malle oubliée de l’Histoire. Sylvain Prudhomme lui tend l’oreille. Et Marie Richeux la trouve chez son voisin de palier. De cette façon, ils nous rappellent que l’Histoire est à portée de main, qu’elle s’écrit au présent, au corps-à-corps avec la réalité qui se trouve devant soi.
Ombres algériennes, arabes, musulmanes, franco-algériennes, en France, tout ce monde se confond dans une pâte informe dont les Français ne semblent ni distinguer ni comprendre qui est quoi, qui est qui, qui vient d’où. On l’aura compris, ce qui manque finalement, c’est ce qui se passe de l’autre côté du miroir.
Les premiers écrivains algériens qui ont pu se faire entendre l’ont fait en publiant leurs livres en France, parfois pendant la guerre, en tout cas avant 1962. Mais ils n’auraient jamais pu le faire s’ils n’avaient pas eu des complices dans le système éditorial de l’époque. Il y avait alors un engagement clair de la part de certains éditeurs et il paraissait évident qu’il fallait que cette parole prît place dans l’espace public français. Aujourd’hui, la guerre s’est éloignée (c’est pourquoi on peut en parler) et les engagements se sont dilués. Quant à l’Algérie, elle est restée comme une épine plantée au cœur de l’histoire de France, autrement dit dans le cœur de chaque Français, et ce même s’il l’ignore.
Finalement, la grosse affaire c’est la « nécessité ». Car si cette littérature qui pourrait inclure les ombres au miroir n’existe pas (ou alors seulement chez des éditeurs marginaux, qui neuf fois sur dix luttent durement pour leur survie), ce n’est pas parce que les écrivains n’existent pas. Personne ne nous fera plus avaler cette couleuvre. La vraie raison en est que les éditeurs d’aujourd’hui croient qu’ils n’ont plus besoin de comprendre l’Algérie. Ou alors ils veulent la comprendre selon des modalités préconçues. Vous savez, cette littérature faussement cosmopolite, faussement émancipée, faussement subversive, qui n’est là que pour enfoncer des portes déjà ouvertes. Fermez les yeux et pensez : écrivain.e algérien.ne, ce sont les premiers noms qui vous viennent à l’esprit. Ceux qui profitent des grosses maisons d’édition et des médias hégémoniques. Ceux qui ne dérangent pas l’orientation idéologique des puissants et dont on veut vous mettre les livres entre les mains.
La jeunesse sent bien que tout cela n’est que mensonge. Elle demande à lire autre chose. Nous demandons tous à lire autre chose. Et plus les décideurs pensent que les besoins de leur monde restreint sont les besoins de tous, et plus la jeunesse de France se découvre une sympathie pour l’Algérie. Elle le fait à travers des t-shirts de foot, des pâtes à tartiner (El Mordjene), des musiques urbaines, etc. Jamais je n’ai vu autant de Français courir derrière les visas, de Franco-Algériens redécouvrir leur lien avec le pays de leurs parents, s’atteler à mettre la main sur le fameux 12S (acte de naissance unique), refaire leur passeport vert. Des citoyens qu’on croyait bien « intégrés » ajoutent à leur nom des patronymes à consonance arabe jadis oubliés. Tout ce beau monde s’est mis du jour au lendemain à battre les pavés des villes algériennes. Des basanés y emmènent leurs amis blancs, et, sans même le savoir, servent de préface à ce livre en train de s’écrire.

Cette réalité qu’on ressent fortement un peu partout (en France mais aussi en Algérie), il n’y a que cette minorité qui dicte ses lois à la majorité, qu’ils soient éditeurs ou président de la République, pour ne pas la voir. En se comportant de cette façon, ils créent un vide autour de la place des Algériens (et des Arabes en général) dans la société française mais aussi dans la littérature française d’aujourd’hui. Il en découle un manque, une place laissée vacante, un impensé. C’est dans ce creux que le mal est en train de s’inscrire.
Je connais un écrivain qui a récemment publié un livre où il est question de : Kateb Yacine, Assia Djebar, Mohammed Dib, Boualem Sansal, Kamel Daoud. Des Français lui ont alors demandé : pourquoi est-ce que tu ne parles pas des écrivains algériens d’aujourd’hui ? Ce à quoi il a répondu qu’il parlait d’eux, puisqu’il a longuement analysé les cas de deux écrivains vivants. On lui a dit : et les autres ? Il a répondu que leurs livres se trouvent sur les étagères des bibliothèques et des librairies. On lui a dit : mais pourquoi pas dans ce livre ? Il a répondu que c’était le sujet d’un autre livre.
Cet échange, qui est revenu de façon récurrente dans les débats auxquels l’auteur a participé, soulève un problème bien plus vaste et plus inquiétant. Car ce qui se cache derrière cette insistance est en réalité un aveu d’ignorance. La véritable question aurait dû être : pourquoi tu n’as pas écrit un livre pour nous expliquer toute la littérature algérienne d’aujourd’hui, parce qu’en vérité on n’y connait rien, pour nous c’est un territoire vierge où l’on se sent totalement démuni. Aveu qui aurait été touchant s’il s’était contenté de décrire le manque qui se trouve en soi.
Pour régler ce problème, les Français ont trouvé une méthode à la fois moderne et archaïque. Ils demandent à des Algériens d’écrire sur d’autres Algériens. Le plus étonnant (j’allais écrire le plus troublant), c’est qu’on aboutit à peu de chose près au même résultat : tous ces commentateurs s’empressent de relever ce qu’il n’y a pas dans les livres. Et c’est encore plus vrai quand l’auteur se dévoile de façon plus directe, dans un rapport moins travesti que, par exemple, dans un roman. La formule consacrée est « on aurait aimé lire ci » « on aurait aimé lire ça », ce qui peut se transformer en « il aurait fallu ajouter ci », « il aurait fallu ajouter ça », autrement dit : « moi j’aurais fait ci », « moi j’aurais fait ça ».
En fait, ce que les Français ignorent et que chaque Algérien sait, c’est que tout Algérien, dès lors que lui est confié le rôle d’interpréter ce qui vient d’Algérie, devient une sorte d’ambassadeur dont on va prendre ce qu’il dit pour argent comptant. Mais quel ambassadeur est-il prêt à céder à la vision d’un autre ambassadeur ? Il faut un peu plus que de la générosité pour rendre compte de façon juste de la vision d’autrui. C’est qu’analyser précisément ce qu’il y a dans un livre suppose une mise en jeu de soi. C’est le principe même de la lecture. Mais peu d’ambassadeurs sont pourvus d’un tempérament aussi désintéressé. Finalement, il s’agit de ne pas perdre sa place, de défendre son territoire, chacun surchargeant le livre de sa personne, de ce qui lui manque, de ce qu’il voudrait voir, au risque de le faire exploser.
Vide et trop-plein : revers de la même médaille.
Puisque je suis l’auteur du livre en question (La partie immergée de l’iceberg. Éloge du GPS algérien, coédition Motifs (Algérie), Terrasses (France) ; voici mon cas livré en pâture), je peux vous dire plus précisément que mon texte parle : de littérature, d’Algérie, de politique, de France, de moi. Mais quand il a fallu en rendre compte, on m’a parlé soit d’Algérie, soit de France, soit de politique, soit de littérature, soit de moi, parfois en combinant deux éléments, au maximum trois, jamais plus.
Si l’ensemble a rarement pu être appréhendé, c’est parce que (en France comme en Algérie) des murs infranchissables ont été dressés entre l’esthétique et la politique, la littérature et le monde, la littérature et la chose publique, moi et la chose publique, moi et la littérature, la littérature et l’Algérie, la France et l’Algérie…
Autrement dit, on me lit comme ça : Littérature / Algérie / Politique / France / Moi.
Alors que je me vois comme ça : littérature-Algérie-politique-France-moi.
Qu’ils soient algériens ou français, tous s’accordent au moins sur une chose (il est des raisonnements qui sombrent dans des ratiocinations invraisemblables, uniquement dans le but de ne pas avouer ce fait d’une simplicité enfantine) : priver les écrivains algériens de leur point de vue. Voilà peut-être la seule victoire diplomatique ces derniers temps entre les deux pays. En attendant, ce qui guette tout Algérien (d’Algérie, de France, d’Égypte… vous savez cette confusion) qui prend la plume en France – ce qui n’est pas plus enviable que s’il le faisait en Algérie –, c’est l’isolement. En attestent tous ces comportements étranges qui se développent un peu partout en ce moment : faire son beurre en crachant sur l’Algérie, névrose identitaire, développement d’une prose ésotérique hors sol coupée de tout contact avec le social, pays des ancêtres revisité à travers les pires clichés, déni de soi… Il serait trop long de les énumérer ici, ces monstruosités ne sont là que pour taire une douleur profonde, à laquelle le remède idéal consiste de plus en plus à prendre acte de la séparation définitive entre Nous et Vous. Je vous laisse remplir ces pronoms à votre guise. Vous y trouverez la clef et la serrure de tous les problèmes. Tout ce que je peux faire, c’est insister sur une chose : les murs ne se trouvent qu’à l’intérieur de ceux qui ne peuvent s’en défaire. Tant de choses empêchent les Français de se voir tels qu’ils sont. Tant de choses empêchent les Algériens de s’émanciper pleinement. Mais rien de ce que vivent (ou écrivent) les Algériens n’est incompréhensible pour les Français, et l’inverse est tout aussi vrai. La connaissance d’autrui est par essence intersubjective. Elle se fait d’auteur à lecteur. Autrement dit, de personne à personne.
Ariane Chemin a écrit un livre formidable, intitulé Ne réveille pas les enfants (Les éditions du sous-sol, 2023). Dans cette enquête qu’elle a menée sur deux fronts : la mort de l’écrivain Mouloud Feraoun, assassiné par l’OAS la veille de l’indépendance, et celle de ses petites-filles survenue le 24 mars 2022, elle nous ouvre des pistes sur des sujets aussi encombrants que l’enfermement, la transmission, la généalogie, mais surtout le pouvoir des ombres et des non-dits qui continuent de nous oppresser. Comme dans tout bon livre, tout y est dit et tout y est tu. Il suffit d’ouvrir les oreilles, d’aller jeter un coup d’œil chez son voisin, ou d’ouvrir des malles de cuir mal rangées. Tout le reste n’est que littérature.
